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2 nov. 2026

FEUILLES D'OLLIVIER /16

 

Feuille d'avril 2017
 

 

Le cosmos n’est pas l’habitable en soi — il n’est
pas un oikos —, il est un ouranos : l’écologie n’est que
le refus de l’uranologie.

Emanuele Coccia
 

En Australie, les Aborigènes parlent du rêve des pierres.
Pour les Amérindiens, certaines ont une âme. Il suffirait d’écouter et
de regarder pour partager ces sentiments ; mais encore faudrait-il
que nous soyons assez souples pour cela. Nous sommes gênés par nos
habitudes, ce que nous appelons culture, ou ce qu’il en reste. Il nous
faut apprendre à « danser à l’envers » comme disait Artaud.
 

Aujourd’hui de grands savants, philosophes, politiciens, ingénieurs,
toute une élite s’affaire autour de projets grandioses tels que la
colonisation de Mars — après l’avoir bombardée dans le but d’y créer
une atmosphère convenable pour l’être humain.
D’autres se sont mis en tête de contrôler le climat de la Terre...
L’idée est que nous sommes entrés dans l’anthropocène, qu’il n’y a
plus de nature. Ce n’est plus nous contre la « nature ». Désormais,
c’est nous qui décidons ce que la nature est et ce qu’elle sera
, disent-
ils (quel usage curieux du mot « nature »... On peut vraiment dire
n’importe quoi). Pour les géo-ingénieries et les bio-constructivistes,
la terre n’est plus qu’un objet. Mais cette conception remonte
probablement au néolithique avec la domestication...
Il n’y aurait plus de nature parce qu’il ne serait désormais plus
possible de rencontrer une partie de la nature qui n’aurait pas été
touchée — utilisée, modifiée, hybridée — par l’humanité. Voilà ce
qu’Anthropocène, en définitive, signifierait : la mort de la nature
par ingestion dans le ventre bio-technologique
d’anthropos, écrit
Frédéric Neyrat.

Pourtant l’herbe continue à pousser, les nuages se forment dans le
ciel et il pleut. Il y a des friches. Au bord des voies de chemin de fer, à
côté des autoroutes, parfois dans des endroits inattendus, bruyants et
empestant les gaz d’échappement, et même là où on a entreposé des
déchets radioactifs.... Quelques mètres carrés laissés à l’abandon
suffisent pour que la végétation croisse avec une vigueur surprenante
et que des petits animaux s’y réfugient. Parfois un oiseau dont le
chant est un défi pour l’être humain. Les zones en friche sont souvent
plus vivantes que les grandes forêts « entretenues ». Certaines
œuvres d’art, ou pratiques d’artistes, servent aussi de refuge au
sauvage. On met l’art contemporain dans un musée et cela lui
appartient, mais mettez de la musique électronique dans une salle
de concert... Cela ne lui appartient pas...
disait David Tudor.
 

Alors que les rayons des supermarchés sont surchargés de denrées
alimentaires insipides (dans le meilleur des cas), on peut trouver
dans le livre de Luna Kyung et de Camille Ogier, L’art de la
fermentation
, des indications qui permettent de fabriquer son propre
natto : haricots de soja fermentés – Ces grains de soja qui collent
entre eux et tissent des fils de soie au bout des baguettes
, note Alain
Robert Coulon — et on peut même faire sa propre sauce de soja.
Soutenir la fermentation est un acte politique, déclare Luna Kyung.
 

Il y a aussi une petite entreprise en France qui propose des ateliers
pour apprendre à fabriquer du miso. Le natto, le miso et le tôfu, entre
autres produits fermentés — mais la liste est longue — ont été
élaborés par des moines disciples du Bouddha en Chine ou au Japon
qui ne connaissaient rien aux nanotechnologies et qui n’avaient pas
pour ambition de « fabriquer la vie en laboratoire »... Les « nanos »
n’étudient pas un un objet d’étude préalablement donné, elles le
« créent », ou le font passer à l’existence. Et ceci avec le projet
souvent affiché de domestiquer la matière,
écrivent Catherine et
Raphaël Larrère. Dans la mesure où on peut encore cueillir quelques
plantes sauvages, ramasser des champignons, des noix et des
châtaignes, on pourrait imaginer faire au moins quelques bons repas
sans avoir recours aux produits de cette agriculture sordide, qu’elle
soit ou non « biologique », à l’exception des fèves de soja qu’il faut
bien cultiver... François Couplan raconte qu’il pouvait récolter en
quelques heures assez de plantes sauvages dans les forêts aux
alentours de Paris pour se nourrir. En ce qui me concerne, à part
l’ortie, les pousses de fougères, beaucoup de champignons, des
châtaignes et des noix, je n’ai pas pu identifier grand chose de
comestible, mais c’est déjà beaucoup. Selon Janine M. Benyus et les
bio-miméticiens, notre goût et notre odorat « domestiqués » ont
perdu en acuité, si bien que lorsque nous passons la forêt au peigne
fin à la recherche de plantes vertueuses, nous perdons notre temps.

 

Dans un court texte intitulé Taking Notice (Faire attention),
l’anthropologue Deborah Bird Rose décrit ses parcours en brousse
(walkabout) avec son amie et professeur aborigène, Jessie Wirrpa.
À mesure que nous marchions nous faisions attention aux autres
êtres vivants (…). Le monde était toujours en train de parler de lui-
même, et Jessie était une observatrice expérimentée, attentive aux
sons et aux bruits du bush. Elle savait comment interpréter les
traces. Elle savait quel animal avait laissé cette piste, elle savait
quand et pourquoi ces traces avaient été faites et elle connaissait
l’endroit où l'animal était susceptible de se cacher maintenant.
Pour Jessie et les gens du district de Victoria River, la vie est un
devenir en continuelle émergence, elle est incarnée par les êtres
éphémères dont le rôle et d’en assurer le surgissement. Le sacré est
assuré par l’oeuvre quotidienne du monde, et grâce au Rêve de la
création la vie continue à se produire pour autant que les êtres
éphémères accomplissent l’oeuvre du monde.

 

Jessie Wirrpa pratiquait une éthique d’attention intersubjective,
dans un monde doué de sensations où la vie se produit parce que les
choses vivantes font attention. J’ai appris en marchant avec elle que
cette éthique n’était pas centrée sur l’humain. Les soins que l’on
apporte à son propre pays, à son propre peuple, à ses propres sites
de Rêve, et à ses compatriotes non humains ne relèvent pas
d’éthiques différentes ; ce sont des actes par lesquels les gens
suscitent l’interaction de leur subjectivité, et sont en même temps
suscités par cette interaction. Les soins mutuels ne sont ni une
obligation sans fin, pas plus qu’ils ne sont diffus ou indifférenciés.

La structure des soins mutuels est locale et circonscrite. Les pistes
du Rêves se croisent et se chevauchent, les pays sont répliqués et les
soins sont récursifs.

 

J’emprunte encore quelques pensées aux bio-miméticiens : Plus
notre monde se rapprochera de la nature, plus nous aurons de
chances de vivre longtemps sur cette Terre dont nous ne devons
jamais oublier que nous n’en sommes pas les seuls habitants.
Mais
est-ce vraiment nécessaire de vivre longtemps ?... Mieux vaut
emprunter un sentier à travers les chênes verts que de traverser
l’Europe en train. En marchant dans une forêt, ou en goûtant à l’eau
d’une source dans la montagne, on peut parfois éprouver un tel
bonheur que l’on ne se préoccupe plus du futur, peu importe que l’on
meure le lendemain.
 

Accroupissement et fermentation semblent avoir affaire ensemble.
Sur le blog de Camille Ogier (Le manger) on trouve aussi quelques
notes intéressantes sur cette raideur, quelle attribue en grande partie
à l’usage de la chaise et qui affecte la plupart des Occidentaux.
Elle écrit à propos de l’accroupissement : Comme cette position est
commune à de nombreux pays d’Asie, et impossible à tenir pour la
plupart des Occidentaux, les anglophones l’ont baptisée Asian squat,
l’accroupissement asiatique. Et pourtant, elle n’est pas réservée aux
Asiatiques, car elle n’a rien d’héréditaire. Le fait d’être capable de
s’accroupir de la sorte n’est pas une question de prédisposition
ethnique. C’est un fait culturel qui mérite d’être approfondi.
Pour Marcel Mauss, c’est même une question majeure
. Mauss écrit
dans Les techniques du corps, en 1934 : L’enfant s’accroupit
normalement. Nous ne savons plus nous accroupir. Je considère que
c’est une absurdité et une infériorité de nos races, civilisations,
sociétés
. Quand certaines personnes s’accroupissent, leur centre de
gravité descend naturellement vers le bas en suivant une trajectoire
absolument verticale (suivant en cela la loi de la pesanteur), de telle
sorte qu’elles se retrouvent près du sol dans une position très stable
(les pieds joints et les talons collés au sol) dans laquelle ils peuvent se
livrer à de nombreuses occupations, comme faire la cuisine ou
manger, du fait que la partie haute de leur corps et leurs bras restent
très mobiles. Ce n’est pas simplement une posture de détente et de
repos.
Pour Tsuda Itsuo, la raideur du bassin est une des conséquences de la
haute verbalisation des sociétés européennes. On accorde une
importance primordiale aux mots, au détriment de toute autre
activité (…). Le corps, surtout le bas du corps, les hanches, ou le
koshi, devient rigide
. Cela ne va pas s’arranger avec l’usage que nous
faisons de l’informatique. Les technologies numériques s’ajustent
avec une telle précision à d’autres systèmes comme l’alphabet, le
solfège et les activités mentales d’une grande part de la population
que l’on pourrait se demander si cette dégénérescence n’est pas
inscrite dans nos gènes... Les Européens ont perdu la conscience du
corps
, dit Tsuda. Suivant une étude de l’anthropologue Kawada
Junzô, Tim Ingold écrit que les danseurs européens aspirent à la
verticalité, usant de leurs pieds comme des échasses, une posture
portée aux extrêmes de la stylisation dans le ballet classique où les
danseuses se tiennent en équilibre sur la pointe des pieds, les bras
tournés vers les cieux, tandis que leurs partenaires mâles, par leurs
sauts et leurs bonds, perdent temporairement contact avec le sol.
Les danseurs japonais, par contraste, de par la flexibilité de leurs
genoux, traînent les pieds et glisse sur le sol lisse sans jamais lever
les talons. Et encore, pendant que les artisans européens (à la
singulière exception du tailleur) travaillent debout ou assis sur un
support ferme et surélevé, les Japonais, typiquement, travaillent en
position accroupie, ce qui n'entraîne aucune perte de statut. Enfin,
les parents Japonais sont heureux de voir leurs enfants ramper
dans n'importe quelle direction et ne montrent aucunement l'anxiété
des Européens pour qui le fait de ramper est une étape qui doit être
dépassée aussi radicalement que possible au moyen d'une discipline
rigoureuse et l'usage d'une aide artificielle
. Pour Camille Ogier, sous
l’influence de la culture occidentale, de nombreux pays finissent par
voir l’accroupissement comme une position honteuse et commencent
à l’abandonner dans la sphère publique. C’est tout à fait criant aux
Philippines, par exemple, où le fait de s’accroupir est associé aux
populations les plus pauvres et rurales. C’est même une manière de
distinguer les êtres « civilisés », qui mangent à table, des
« sauvages » (...) qui mangent accroupis.


Cette triste idée vient de chez nous : en Europe, la position
respectable, c’est de se tenir droit comme un i sur une chaise, par
opposition à cette posture recroquevillée au ras du sol. Manger
parterre, à moins qu’il s’agisse d’un pique-nique champêtre, c’est
impensable
. À lire Tsuda, il semble que la difficulté à s’accroupir soit
également liée à la disposition des vertèbres lombaires et à leur
souplesse ainsi qu’à ce que les praticiens du seitai appellent taiheki
(les habitudes du corps). Il s’agit d’une classification établie par
Noguchi Haruchika, le fondateur du seitai, qui repose sur
l’observation des tendances corporelles propres à chaque individu.
Les singularités corporelles inhérentes à chaque être humain
s’observent à partir de la morphologie, la structure, la posture, la
motricité inconsciente, les tensions partielles, mais aussi d’autres
repères comme la tonalité de la voix, la vitesse d’élocution, le
vocabulaire, le regard, la physionomie et les mimiques, le rire, la
disposition des vertèbres et leur sensibilité respective, le rythme de
la respiration, le grain de la peau etc... En bref, la typologie
Taïheki
intègre tout ce qui constitue la structure physique, les habitudes et le
comportement de chacun
, écrit JMK (sic). Par exemple les personnes
de type 1, selon la typologie de Noguchi, souffrent de tensions au cou
et aux tendons d’Achille qui semblent inhérentes à leur morphologie.
Lorsqu’ils tentent de s’accroupir sans décoller les talons du sol ils ont
tendance à basculer en arrière. Les talons hauts des chaussures
féminines préparent des conditions similaires
, écrit Tsuda.
Les peuples qui peuvent encore s’accroupir font-ils partis des espèces
en voie de disparition ?... On peut distinguer le genre humain assis
du genre humain accroupi
, dit encore Mauss.
Tim Ingold, qui a longuement étudié ces questions dans Culture on
the ground
: The world perceived through the feet, et qui a repéré
cette raideur jusque dans l’antiquité, espère cependant que ceux qui
s'accroupissent restent considérablement plus nombreux que les
assis, malgré l'exportation des chaises partout dans le monde.

 

Le souffle circule. Il n’y a pas de souffle sans circulation. Il n’y a pas
de souffle dans un corps rigide. Le corps souffre de notre
environnement fabriqué, de nos chaussures et de nos vêtements
étriqués.

En ville même les arbres sont alignés. C’est souvent pire dans
certains parcs.
Le vent souffle où il veut. L’âme est comme le vent, elle ne peut pas
être enfermée. Aujourd’hui même les sons sont enregistrés. Le souffle
est mouvement, on ne peut pas fixer un mouvement.
 

Pour moi qui n’irai pas vivre sur Mars, pourquoi ne prendrai-je pas
au sérieux la proposition de Dominique Lestel : radicalement
changer de culture ou disparaitre
. Il n’y pas grand chose à faire pour
changer de culture, il suffit seulement de regarder ou d’écouter.
L’origine de notre monde ce sont les feuilles : fragiles, vulnérables et
pourtant capables de revenir et revivre après avoir traversé la
mauvaise saison
, écrit Coccia.
 

L’expression « Terre-mère » va bien dans la bouche des Indiens — s’il
est vrai qu’ils l’utilisent — mais paraît déplacée dans celle des
Occidentaux. On a largement souillé la terre — pour construire des
immeubles, des voitures, des routes, des villes, des cathédrales et
toutes sortes d’objets qui nous encombrent — et détruit une grande
partie de ce qui était vivant, des forêts, des fleuves, des animaux, des
hommes, et ce de multiple façons, jusqu’à l’air et à l’eau.
Quel que soit l’importance de certaines de nos réalisations cela reste
misérable en face d’une rivière ou d’une forêt.
 

Il est bon de faire partie du monde tel qu’il est, de faire attention aux
choses que l’on a sous les yeux, même s’il ne s’agit que d’une fissure
dans le mur, ou d’un peu de poussière à la surface d’une étagère...
Quels que-soient les miracles de l’ingénierie, le monde reste sauvage
et inconnu. Même quand la civilisation aura recouverte entièrement
la terre, il restera toujours 70% d’énergie noire et 25% de matière
noire, donc 95% d’incertitude.
 

Selon Coccia, la nature est ce qui permet à tout de naître et de
devenir.
(Il sera donc difficile d’ « entrer » dans l’ anthropocène, ou
de « sortir » de la nature ...)


Et Frédéric Neyrat, le domaine du sauvage, c’est l’espace que je dois
laisser dégagé entre l’autre et moi pour qu’il y ait une relation.

 

On pourrait rapprocher, au moins provisoirement, le fait de ne pas
écouter, la raideur qui nous empêche de nous accroupir, et l’absence
de sens du ma dans la culture occidentale — même si certains ont eu
quelques intuitions. Cézanne à fini par laisser du blanc dans ses
aquarelles, Kasimir Malevitch a écrit que La surface de la Terre doit
se couvrir de l’espace dévolu à l’excitation éternelle comme rythme
du silence dynamique de l’Univers infini
, et Ezra Pound, dans son
Treatise on Harmony dit qu’un son de n’importe quel niveau, ou
toute combinaison de tels sons, peut être suivi d’un son de n’importe
quel niveau, ou par toute combinaison de tels sons, pourvu que
l’intervalle de temps qui les sépare soit convenablement calculé ; et
ceci est vrai pour toute série de sons ou d’arpèges.

Cage dira plus tard que n’importe quoi va, à partir du moment où il
n’y a rien pour bas
e, ou quelque chose dans ce genre...
 

Ne pas avoir le sens du ma, c’est précisément ne pas écouter.
Et ne pas écouter c’est précisément ne pas avoir le sens du ma.
 

Écouter, c’est n’avoir rien pour base.
Aucune chose depuis l’origine, dit Houeï Neng
(pen lai wu i wu en chinois et hon rai mu itchi motsu en japonais).

 

 

OC
Avril 2017
© l o l i g o

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citations de: Emanuele Coccia, Antonin Artaud, Frédéric Neyrat, David Tudor, Luna Kyung, Camille Ogier, Alain Robert Coulon, Catherine Larrère, Raphaël Larrère, Fraçois Couplan, Janine M. Benyus, Deborah Bird Rose, Jessie Wirrpa, Marcel Mauss, Tsuda Itsuo, Kawada Junzô, Tim Ingold, Noguchi Haruchika, JMK, Dominique Lestel, Paul Cézanne, Kasimir Malevitch, Ezra Pound, John Cage, Houeï Neng