feuilles 01
Feuille de janvier 2016
On écoute avec les oreilles, mais aussi avec la
peau et les os, et les articulations. L'air n'est pas un
simple support pour les sons. En tant que source de l'esprit et de la
psyché, il semble que l'air fut une fois perçu comme la véritable
matière de la conscience, le corps subtil de l'esprit, écrit David
Abram. Qu'est-ce que l'esprit ? Je ne sais pas – c'est comme le son, le
silence, et la lumière... Ce sont des "choses" que l'on connait
indirectement. La lumière est reflétée par les objets, on sait qu'il y a
du vent quand il passe dans les feuillages, et l'on prend conscience de
soi quand nos pensées sont agitées.
La plupart des bruits se produisent au bord du champ de la
perception. Ils n'ont pas même de noms propres . Ils restent sur les
bords de nos activités conscientes, d'où ils semblent nous épier — Le
monde nous écoute, disent les Koyukon — ils s'éveillent dès qu'on
leur prête attention, et s'agitent avant de s'enfuir, tels des animaux
qui font signe au bord de l'esprit. Les oiseaux sont devenus des idées,
écrit Paul Shepard. Et ils permettraient à l'homme d'accéder à des
aspects du Monde qui lui seraient autrement inaccessibles [...]
ajoute Dominique Lestel.
Le domaine des sons ne se limite pas à l'air, ils vont partout, par
l'eau, le fer, le bois, le roc... Les sons, ou quoi que ce soit que nous
désignons par ce mot, sont des fragments, des parties d'un
évènement, comme les branches mortes, les galets, les nuages, les
feuilles, toutes sortes de choses reliées par toutes sortes de liens, un
fouillis de liens dans lequel se forment provisoirement des boucles,
ou des remous...Ce sont des "entrées" ou des "seuils"... De probables
extensions aussi, des indices sur une piste.
Nous sommes continuellement en train d'assembler des morceaux
ou de tisser des évènements disparates, et nous sommes traversés par
toutes sortes d'ombres et de courants.
Nous changeons à mesure que nous nous déplaçons. Quand nous
passons d'un endroit à l'autre, nous reflétons en partie les aspects du
lieu que nous traversons, et nous nous adaptons plus ou moins
précisément à certaines de ses caractéristiques pour les transformer
de manière subtile et plus ou moins consciente. Nous faisons notre
"environnement" en marchant, en cheminant. Nous sommes
sensibles à la température, à l'intensité de la lumière comme à ses
variations, aux couleurs qui influencent notre humeur et nos
orientations, nous respirons l'air chargé des parfums les plus divers,
notre système nerveux est sans cesse stimulé par toute sorte de
bruissements qui ont lieu autour de nous et en nous. Nous faisons
des choix, selon nos habitudes, nos désirs. Nous n'avons pas
d'identité fixe, ou nous sommes toujours en train de la fabriquer. Je
ne suis pas le même d'instant en instant. Chaque instant est un galet
dans le lit d'une rivière. Une feuille dans une forêt. Une goutte de
pluie. Nos pensées s'entremêlent dans la forêt de signaux qui nous
entoure, elles s'informent dans ce tissu qui nous enveloppe. Nous
avons lieu d'instant en instant.
Non pas que je croie que les sons soient des êtres vivants comme le
sont les corbeaux ou les grenouilles, les arbres ou même les pierres.
Mais il devient difficile, et peut-être inutile, de distinguer les êtres
vivants des êtres non-vivants : l'écologue et anthropologue Imanishi
Kinji parle des êtres vivants non-vivants. Il écrit : Mais si l'on
reconnaît une vie aux choses non vivantes, beaucoup pensent qu'ils
ne s'agit plus alors des choses non vivantes, ou bien qu'il y aurait là une forme d'animisme. Personnellement, je ne vois pas
d'inconvénient à ce que les êtres non-vivants aient une vie.
Et s'il n'y a pas trop de sens à distinguer le vivant du non-vivant,
pourquoi faudrait-il distinguer l'artificiel du naturel ? Et faut il
encore distinguer la musique des hommes de celle des autres
animaux ? - L'homme n'est-il pas un animal parmi les autres ? - Ou
de celle de la nature ? La musique de la terre, du vent et de la pluie...
Il y a tellement d'existences entre les choses, qu'elles finissent par
s'évanouir elles-mêmes dans un tissu d'interactions. Quand on
écoute, on entre dans la forêt, pour ainsi dire, il n'est plus question
d'aller en droite ligne. La forêt qui subsiste en nos gènes, malgré la
dévastation qui commence au néolithique.
John Cage a déclaré quelque part qu'il n'avait jamais écouté aucun
son sans l'aimer : le seul problème avec les sons, c'est la musique.
Quand on laisse les sons tels quels, tels qu'ils surgissent, cela finit
par devenir de la musique. Ne serait-ce que parce que le "temps
passe", les sons ont lieu les uns après les autres ou s'assemblent d'une
manière ou d'une autre, il y a une sorte de continuité... Cela ne reste
vivant que tant que l'on n'impose pas un ordre particulier, ou que l'on
ne fixe pas les relations entre les sons. Mais aussitôt que leur
succession est prédéterminée, dans une intention quelconque, cela
devient ennuyeux.
Comment s'est-on engagé sur ce chemin étroit, comment a-t-on pu
abandonner une existence dans les forêts ou les savanes pour
cultiver la terre et vivre dans la puanteur des fermes et le bruit des
villes et des machines... Paul Shepard évoque une espèce de
défaillance dans une dimension fondamentale de l'existence
humaine, une irrationalité au-delà de l'erreur, une espèce de folie.
La culture européenne est construite sur la destruction des forêts,
écrit Tomiyama Kazuko.
La domestication est à la base de nos problèmes.
Gérer la nature, c'est forcément la dénaturer, écrit l'écologue Jean-
Claude Génot . Selon le biologiste Francisco Varela : On ne contrôle
pas un système vivant, on ne peut que le perturber. On ne doit pas s'étonner des calamités qu'apporte la domestication
des plantes et des animaux. Chaque correction entraînera des effets
différés imprévus qui réclameront d'autres corrections, déclenchant
une fuite en avant qui ressemble au mécanisme d'une avalanche ou
d'une réaction en chaîne, écrit Bertrand Méheust.
Quand on fait l'élevage des saumons, on menace l'espèce toute
entière. L'idée de "préserver" ou de "conserver" la nature semble
absurde. La nature agit par des crises qui sont des phénomènes de
réajustement, que le shintô appelle purification. (Si on ne comprend
pas ce principe, la situation peut empirer) écrit Okada Mokichi.
Écouter c'est en quelque sorte entrer dans le courant: l'on a plus
jamais affaire qu'à des passages, à un vaste étalage où les transitions
succèdent aux transitions (on pense aux lichens)… Il n'y a plus
vraiment d'endroit où se tenir, on n'arrive jamais plus nulle part.
Écouter c'est être parcouru, traversé, éveillé par un vent, être
toujours au commencement.
Je peux bien sûr dire que "j'écoute un son", ce genre de chose, mais
cela ne correspond pas vraiment à ce que j'éprouve, comment
pourrait on écouter un son? Le son n'est pas un objet, c'est plutôt une
expérience, et c'est autant le son qui m'écoute. Il y a des sons quand
on a des oreilles (et le système nerveux qui va avec) et que l'on se
trouve quelque part... Les sons ont véritablement lieu. Le son, c'est
l'ouïe. Le corps est conducteur, le corps est réverbérant.
Dans le shintô, on rencontre la méthode dite "otodamahô", qui est
un moyen de purification par l'écoute des sons. Selon le fondateur
d'une secte shintô, Tomokiyo Yoshisane, il n'est pas nécessaire
d'écouter de la musique, on peut obtenir l'éveil en écoutant le
murmure d'un ruisseau, le bruit du vent dans les pins, ou le bruit de
la pluie. Depuis des temps très anciens, les animistes japonais croient
qu'un pouvoir spirituel réside dans chaque son, qu'il s'agisse des
bruits de la nature ou de la parole.
On dit "le bruit de l'eau", le "bruit de la pluie" pour parler de choses
infiniment compliquées qui changent d'instant en instant. Et il pleut depuis des milliards d'années – les bruits les plus ténus, le
frémissement de l'eau qui bout, le raclement d'une feuille sur le sol,
ouvrent des champs inouïs. Il s'agit d'une manière ou d'une autre,
d'approfondir sa concentration – et sa respiration – d'entendre au-
delà - en écoutant les sons, les bruits, et peu importe qu'il s'agisse ou
non de musique quand les sons sont vivants, c'est à dire naissants.
Les sons semblent toujours échapper à la représentation comme à
toute description, ils s'en méfient. Ils passent à travers. Ils suivent
des canaux, rebondissent sur les falaises, changent d'impédance,
aucun barrage ne les arrête. Pas même l'enregistrement. Les surfaces,
les murs, les feuillages, et les montagnes réfléchissent les ondes, ou
les absorbent et les colorent, pour finalement contribuer à la
formation de ce que nous entendons et que nous appelons "son". Le
domaine des sons s'étend à travers tout, ils circulent par l'eau, le fer,
le bois, le roc et bien sûr dans l'air. Ils résonnent dans notre tête, et
excitent notre système nerveux. Les sons nous permettent de nous
orienter, et d'appréhender le monde autrement. Il nous faut
provisoirement oublier le monde visuel et son apparente stabilité
pour entrer dans le monde fluide des sons.
Nous 'descendons' aussi des insectes, des grenouilles, du vent, de la
pluie et de la mousse et de la pierre... Il ne s'agit plus seulement de
suivre des pistes sur la terre (si tant est qu'il en ait jamais été ainsi),
mais aussi dans d'autres dimensions. Les couloirs prennent vie
lorsqu'on les emprunte. La végétation se referme aussitôt après que
l'on est passé, et le dessin des pistes se brouille. Il y a des chemins qui
vous transforment. Des cheminements au cours desquels l'esprit se
débarrasse de ses contours. À écouter, on se sent écouté, passage par
lequel transitent toutes sortes d'informations, d'échos. Ou plutôt un
écheveau de passages et de couloirs, il s'agit de se déplacer sans
attirer l'attention, de ramper ou d'aller de branche en branche, de se
glisser dans les failles.
Ce que j'entends par chasser-cueillir, c'est surtout un état d'esprit,
une manière d'être qui consiste d'abord à faire attention à chaque
instant. Si l'on fait attention, on ne mange jamais deux fois la même
chose. Un vin dans lequel on n'a pas ajouté de sulfites change continuellement, on ne boit jamais le même vin. Quand on fait
attention à chaque instant, la vie semble interminable.
Quand on fait attention, on n'a plus le temps d'avoir un but. On
pourrait imaginer un état dans lequel il ne soit plus question d'art, ni
de philosophie ou de religion. Mieux vaudrait n'avoir pas dissocié les
dieux et la nature, les êtres humains des autres animaux. On nomme
cela Tenjin goitsu (unité de l’homme et de la nature) dans le taoïsme,
et Kan.nagara (faire comme la divinité) dans le shintô.
Agriculteurs et éleveurs, et bien sûr les citadins qu'ils nourrissent,
déforment la réalité en se projetant constamment dans le passé et le
futur. Ils introduisent une linéarité qui ne reflète guère l'ondulation
des collines au loin, ou le dessin des rivières dans les vallées. Elle
consiste plutôt à tracer les limites des champs labourés, à tendre des
clôtures de fil de fer barbelé, et à couvrir la terre de rails,
d'autoroutes et de lignes à haute tension qui interdisent les
migrations des animaux sauvages et toute véritable circulation.
Les débuts de l'agriculture et de l'élevage, c'est aussi l'extermination
des animaux sauvages, soi-disant nuisibles. Les insectes, les
rongeurs, et aussi, au cours de l'ère chrétienne, jusqu'aux ours, qui
avaient l'impertinence de se tenir debout. On peut regretter leur
disparition : Comme l'ours, écrit Shepard, nous sommes des soi
composés de figures endormies dont chacune a un secret qui peut
être réveillé dans des actes de correspondance. L'ours est quasiment
un "compagnon" de l'homme. L'idée fondamentale sur laquelle
repose l'intérêt porté à de tels animaux est que chaque humain a
hérité de capacités mises en sommeil qui résultent d'une
phylogenèse turbulente et peuvent se réveiller à leur contact.
écrit Dominique Lestel On comprend donc Paul Shepard qui crie que
la perte de l'animal est un désastre spirituel et intellectuel autant
qu'une catastrophe écologique.
Et puis, quand on pense aux "mauvaises" herbes et aux espèces
"nuisibles", sans-cesse refoulées aux bords de la civilisation, on pense
aussi aux "sorcières", souvent des guérisseuses dépositaires d'un
vaste savoir sur les plantes. Aux seizième et dix-septième siècles, la mort sur le bûcher, pour sorcellerie, de dizaines de milliers de
femmes, la plupart herboristes et accoucheuses d'ascendance
paysanne, peut être comprise comme une tentative, presque réussie,
d'extermination des dernières traditions orales d'Europe – les
dernières traditions enracinées dans une expérience directe et
participative des animaux, des plantes et des éléments. Et ce afin
d'ouvrir la voie au règne de la raison alphabétique sur un monde
naturel toujours plus interprété comme un ensemble passif,
mécanique d'objets écrit David Abram. Entre 1468 et 1784,
40 000 femmes furent officiellement immolées sur le bûcher. Mais
en comptant celles qui moururent sous la torture ou en prison, et
celles qui se suicidèrent une fois accusées, leur nombre, selon
Bernard Lietaer, serait de plusieurs millions... La fumée des
sorcières brûlées est encore dans nos narines ;
elle nous intime avant tout de nous considérer comme des entités
séparées, isolées, en compétition, aliénées, impuissantes et seules."
écrit Starhawk.
Les relations entre les sons sont tellement subtiles. On parle d'un son
(au singulier) mais il s'agit toujours d'un enchevêtrement dont on ne
finit jamais de dessiner les contours. Le vocabulaire pour désigner les
sons est très pauvre. Les sons sont des nœuds dans une multitude de
filaments, de telle sorte que l'on ne peut jamais vraiment les isoler.
Ils ont véritablement lieu. Écouter, c'est se dissoudre dans cet
événement, c'est un processus de fermentation. Nous sommes
"enlevés" par les sons, ils nous traduisent dans une autre dimension.
La sédentarité prédispose à la surdité.
Là où la chaussure, en réduisant l'activité de la marche à celle d'une
machine à faire des pas, prive ceux qui en sont chaussés de la
possibilité de penser avec ses pieds, la chaise permet aux assis de
penser sans que les pieds soient aucunement impliqués, écrit Tim
Ingold. Nous sommes devenu rigides, nous n'avons plus la sensibilité
nécessaire pour percevoir la fine toile des relations infinies qui
s'étendent d'une chose à l'autre. Nous transformons là plupart de ce
qui se produit en "choses" que nous pouvons classer plus ou moins
facilement. Depuis l'enfance, depuis d'innombrables générations, on apprend à voir des choses là où il n'y a d'abord que des vibrations,
des danses dans un champ de rides et de rumeurs, des nœuds dans
un fouillis de lignes…. Nous ne sommes pas assez subtils pour
apercevoir l’écoulement probablement absolu du devenir ; le
permanent n’existe que grâce à nos organes grossiers qui résument
et ramènent les choses à des plans communs, alors que rien n’existe
sous cette forme, écrit Nietzsche. Notre langue même en est venue à
supporter cette façon de voir les choses et elle renforce
maintenant cette manière de penser, en nous portant à concevoir des
objets ou des choses, autour de nous. Et cette façon de penser exclue
les évènements plus subtils, les liens délicats qui forment la trame du
monde, ainsi que toute communication avec les gens d'autres
espèces.
OC
janvier 2016
© l o l i g o