Sep 24, 2020

Mesures de l’écart dans
 Le cœur est un chasseur solitaire


Entre solitude et communauté, Le cœur est un chasseur solitaire de Carson McCullers dresse un tableau étonnant d’acuité et de profondeur des rapports humains à tous les niveaux de la vie sociale. Au fil des histoires singulières qui tissent son intrigue, le roman décline l’échec d’une forme d’amour (ou de dilection [1] ) qui fait de la vie individuelle, comme de l’exposition à l’être en commun, une expérience âpre et angoissée, marquée par un écart irréductible. Interroger cet écart permet de mettre l’accent sur la façon dont le récit traduit diverses formes de séparation entre le sujet et le monde pour introduire le lecteur au cœur des problématiques sociohistoriques qui forment le cadre du roman et au creux des méandres des psychologies douloureuses de ses principaux personnages. En examinant de plus près ces régimes de différenciation, on verra que l’écriture de McCullers se fonde sur un mode d’altération qui conditionne la rencontre sur le terrain de « l’en-commun ».

Un roman de l’expérience américaine

Poïétique de l’américanité

Dans les articles et les essais qu’elle a consacrés à son travail de romancière, McCullers désigne la vie et l’identité américaines comme la source d’inspiration et l’objet principal de son écriture. Ceci nous invite à contextualiser le roman pour bien en comprendre les enjeux. Un truchement tout indiqué est la préface que Denis de Rougemont a rédigée pour la première édition française du roman aux éditions Stock, en 1947. En l’espace de quelques paragraphes, l’écrivain suisse esquisse les principales lignes de force du roman tout en soulevant des questions cruciales pour l’analyse. Il avoue tout d’abord sa perplexité devant le succès du roman outre-Atlantique : « [C]omment se peut-il que ce livre impossible à classer, ni brutal, ni sexy, ni religieux, ni relatif à la guerre de Sécession, ni susceptible de fournir un scénario, ni indiscret, ni même documentaire, ait eu tant de succès en Amérique [2] ? ». Il convient de mesurer la portée historiographique de cette remarque qui fait coïncider la publication du roman avec le moment où émerge dans la littérature du Sud des États-Unis une voix singulière qui s’écarte de la tradition littéraire sans chercher pour autant à plaire aux éditeurs ou au public.

On se souvient peut-être que l’histoire littéraire des années trente a été marquée une « Southern Renaissance » ponctuée par la publication en 1936 de deux sagas familiales, Absalom, Absalom de William Faulkner et Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, qui, en dépit de différences formelles évidentes, entretiennent une mystique du vieux Sud historique totalement absente du roman de McCullers. On peinerait tout autant à rapprocher la prose de la jeune écrivaine de celle, lyrique et symboliste, de Katherine Anne Porter, ou de celle, réaliste et satirique, de Thomas Wolfe ou d’Erskine Caldwell. McCullers semble plutôt renouveler les virtualités du Southern Gothic dans une veine qu’emprunteront bientôt Tennessee Williams et Flannery O’Connor.

En ce qui concerne le sujet du roman, de Rougemont attire l’attention du lecteur sur l’absence de fil narratif compensée par l’effet structurant d’une composition musicale :

Je me suis demandé souvent : quel est le sujet de ce roman ? Point d’intrigue, et pourtant une construction serrée, comme celle d’un motet à cinq voix qui se signalent et se posent une à une, se cherchent, se rencontrent une seule fois, mais dans une dissonance douloureuse, puis s’éloignent et l’une après l’autre se brisent ou se perdent inexorablement dans la rumeur informe de la vie quotidienne (p. 9).

Le critique parle ici avec justesse de « motet » là où l’écrivaine-musicienne McCullers préférera parler de « fugue ». Cependant, l’idée qui domine est bien celle d’un arrangement de « thèmes » destiné à stimuler l’oreille du lecteur sans jamais lui proposer de répit harmonique ou euphonique, tandis que son œil est happé dans une toile de motifs qui ne cessent de se nouer et de se dénouer. On remarquera au passage que cette forme de composition contredit l’image, employée par l’auteur [3] et reprise par certains commentateurs, d’une organisation circulaire dont Singer serait le centre. D’ailleurs, l’ensemble du roman montre à l’évidence que le centre est précisément le lieu aveugle, celui de la dissolution du lien à l’autre et au monde. Cette idée transparaît dans la scène où Jake Blount est engagé pour réparer le carrousel de foire du Sunnie Dixie Show : « Patterson le conduisit à la machinerie au centre du cercle de chevaux et en montra les divers éléments. Il ajusta un levier et le cliquetis fluet de la musique mécanique retentit. La cavalcade de bois qui les entourait paraissait les couper du reste du monde » (p. 84). En attirant l’attention sur « les diverses harmoniques [4] » qui composent le roman l’écrivaine invite, à l’inverse, à une lecture qui esquive le centre pour privilégier l’échappée, l’écart ou la traverse.

Dans le reste de sa préface, de Rougemont passe rapidement en revue plusieurs des sujets possibles du roman (« la solitude, la frustration », « l’enfance, plus sérieuse et métaphysique que l’âge adulte », le « problème noir », « la description d’une petite ville pauvre du Sud ») sans en écarter aucune : « Ou bien toutes ces choses à la fois ? » (p. 9). Il s’arrête néanmoins sur la lettre dans laquelle John Singer décrit la grande « occupation » des autres personnages à son ami Spiros Antonapoulos. Il lui dépeint cette occupation (business) comme une sorte de tension paradoxale, voire aporétique, entre amour et détestation : « Les autres, écrit-il, haïssent tous quelque chose. Et ils ont tous quelque chose qu’ils aiment plus que la nourriture ou le sommeil ou le vin ou la compagnie d’un ami. C’est la raison pour laquelle ils sont toujours si occupés [That is why they are always so busy] » (p. 245). Or, comme l’indiquent deux essais importants, « Look Homeward, Americans » (Vogue, 1940) et « Loneliness, an American Malady » (New York Herald Tribune, 1949), cette description coïncide avec la conception que se faisait McCuller d’une forme existentielle typiquement américaine d’être au monde.

Dans ces deux essais [5] , l’écrivaine décrit l’expérience de l’américanité comme une quête individuelle, solitaire et inquiète, où l’amour et le désir d’appartenance sont en conflit permanent avec la peur de l’autre et de l’étranger. De l’issue de cette quête dépend, selon elle, la possibilité pour chacun de définir non seulement son identité propre mais également son identité nationale. En convoquant les figures d’écrivains et de poètes du passé éloigné, comme Henry Thoreau, Walt Whitman, Herman Melville et Edgar Allan Poe, ou récent, comme Hart Crane et Thomas Wolfe, l’écrivaine se situe dans la lignée de ceux qui ont œuvré à donner aux États-Unis la littérature qui lui a longtemps fait défaut, tout en soulignant la portée à la fois individuelle et collective, esthétique et politique, d’une entreprise qui se définit comme une véritable poïétique.

Nul ne s’étonnera que Denis de Rougemont, l’auteur de L’amour et l’Occident (1939), ait été sensible à la place centrale que McCullers accorde à l’amour dans le roman, comme il le souligne à la fin de sa préface. On sera peut-être davantage surpris qu’il n’ait pas perçu que la véritable préoccupation des personnages est précisément cette recherche ontologique d’un être en commun. N’avait-il pourtant pas lui-même tenté, dans un essai intitulé Penser avec les mains (1936), de donner une définition à la notion de « commune mesure » ? Cette omission doit-elle se lire comme une forme de réticence de l’écrivain à trop guider la lecture ou encore comme le signe que l’expérience américaine que décrit ce roman du Sud était étrangère au spécialiste de la situation européenne, qui, s’il a longtemps séjourné aux États-Unis était plus familier des milieux intellectuels new-yorkais ? Il est difficile d’en décider. Quoi qu’il en soit, elle nous invite à revenir sur les notions de « communauté » et d’« individualisme » pour comprendre ce qu’elles recouvrent dans le contexte états-unien.

Un roman de la mosaïque vague

Sans oublier que notre propos est esthétique et non sociologique, il est tout d’abord important de rappeler que ces deux valeurs sont fondamentalement attachées à la définition de l’identité américaine. Société d’émigrants, les États-Unis ne sont pas un État-nation, comme la France, mais une « nation de nationalités » (pour reprendre une expression employée dans les années 20 par philosophe américain Horace Kallen [6] ) libres de se développer comme elles peuvent, charge à l’État de veiller à la liberté individuelle, au bien-être et à la sécurité physique des citoyens, comme le garantit le préambule de la Constitution américaine [7] . Ce cadre libéral a favorisé une forme « d’individualisme communautaire » marqué à la fois par l’idée que l’individu doit s’émanciper en réalisant ses potentialités propres et l’attachement à des solidarités collectives illustrées par l’attachement à un neighborhood et les liens familiaux, ethniques ou religieux. Comme le souligne l’historien de la culture américaine Jean Kempf [8] , l’existence de chacun possède, de fait, une dimension collective (publique) et une dimension non-collective (privée). Elle relève donc de deux modes d’appartenance sociale qui tiennent du « bricolage » plutôt que de l’assimilation dans un « creuset » ou melting pot. Comme le précise encore Kempf, la nature dialogique et non linéaire ni progressive de ce processus explique la spécificité des situations et des contextes.

Dans le roman de McCullers, ce « pluralisme instable » (selon l’expression de l’historien Michael Kammen [9] ) est encore exacerbé par le choix de la romancière de s’attacher à cinq personnages dont les existences reflètent, chacune à sa manière, toute la difficulté de cette double appartenance, entre rêve d’émancipation individuelle et communalisme restrictif, ou rêve d’émancipation collective et atomisation des volontés individuelles, dans le contexte d’extrême pauvreté qui est celui des petites villes manufacturières à la fin des années 30, soit au terme d’une décennie marquée par la récession économique causée par le krach boursier de 1929. À travers ces trajectoires individuelles, le roman reflète l’érosion des appartenances ethniques [10] , l’effritement du syndicalisme et la montée du sécularisme, sources d’un désarroi social qui exacerbe le sentiment d’isolement des individus. La violence de la ségrégation raciale, qui touche la famille Copeland de plein fouet mais transparaît également de manière ponctuelle dans la description de scènes de lynchage [11] , érode encore le tissu conjonctif qui relie une mosaïque communautaire vague.

Pour autant, les solidarités sociales perdurent et on ne saurait sous-estimer la présence de la religion (lecture de la Bible en famille chez les Copeland ou en solitaire dans le foyer des Brannon, mais aussi mention de rassemblements sectaires évangélistes et revivalistes à l’orée de la ville et présence de « prédicateurs » isolés comme Simms). La famille (réelle, comme celle des Copeland et des Kelly, ou désirée, dans le cas de Biff Brannon) occupe également un rôle central. Par ailleurs, le méliorisme et l’engagement social sont au cœur des activités du docteur Copeland et de Jake Blount. Enfin, il faut remarquer l’importance des références culturelles populaires et commerciales (dessins animés, blues, balades de cow-boys et romances, bandes dessinées, journaux, célébrités de Hollywood et nourriture) qui circulent aussi bien à l’intérieur des groupes qu’entre eux.

Il résulte de cette configuration complexe l’idée que la question de la solitude et de la communauté dans le roman ne saurait s’envisager sous l’angle de la causalité, mais demande au contraire au lecteur un constant ajustement de focale en fonction des individus et des situations. Ceci étant, le cours général du récit laisse observer une déperdition générale du lien d’appartenance sous la conjonction de plusieurs forces.

Régimes de l’écart

La tyrannie des forces sociohistoriques

Le roman fait le récit d’existences placées sous le double régime de forces extérieures et de forces intérieures qui mettent en relief la contingence des rencontres miraculeuses face au drame de l’isolement. On relèvera tout d’abord l’action délétère d’une érosion culturelle que le roman souligne sur le mode du comique en déliant les noms de leurs attaches identitaires pour les faire circuler dans le flux des références populaires mentionnées ci-dessus. Le nom du dictateur italien Mussolini resurgit ainsi à trois reprises au cours du récit : dans un graffiti de Mick, où il se trouve associé à celui du détective de pulp fiction Dick Tracy (p. 56), puis dans une devinette que pose Mick à son jeune frère Bubber (p. 353) et enfin dans les souvenirs épars de Biff Branon (p. 269). De même le nom de Karl Marx, sujet de concorde et de discorde entre Blount et Copeland, est travesti en son double burlesque Harpo Marx (p. 353). Enfin les noms du général confédéré Robert E. Lee et du président Andrew Jackson se trouvent télescopés dans celui de Lee Jackson, le vieux mulet du beau-père de Copeland, qui fait l’objet d’une évocation pleine de tendresse de la part de Portia (p. 168). L’humour de ces associations contraste toutefois de manière sinistre avec la brutalité du lynchage de Willy Copeland et le souvenir du racisme et de l’esclavagisme dont Jackson et Lee furent, à diverses époques et de différentes manières, d’ardents défenseurs. De même, les nouvelles du monde extérieur, qu’elles soient rapportées sous forme de bribes de communiqués à la radio ou par le biais de Harry Minovitz, rappellent avec insistance la montée du fascisme et l’imminence d’une nouvelle guerre en Europe. Quant aux conditions de vie des ouvriers des usines textiles que Blount ou Singer ont le loisir d’observer lors de leurs promenades à travers la ville, elles ancrent le récit dans une réalité sociale dont le travail documentaire des photographes de la Farm Security Administration, comme Margaret Bourke-White et Walker Evans, révèlent à cette même période toute la détresse au grand public américain [12] .

Cette inéluctabilité des forces sociohistoriques transparaît également dans la rémanence d’une autre image, celle de la petite ville, ou small town, qui est l’un des topoï de la littérature américaine régionaliste, en particulier celle du Midwest, dans la première moitié du siècle. Objet de nostalgie (d’un idéal de sociabilité à visage humain) mais aussi de critique (d’un conservatisme étroit et passéiste), on la retrouve ainsi chez des écrivains comme Sherwood Anderson, Willa Cather, Sinclair Lewis et Thornton Wilder, mais également chez des peintres comme Grant Wood ou des réalisateurs comme Frank Capra. La vie de la small town s’organise traditionnellement autour d’une main street dont les lieux de sociabilité principaux sont le drugstore, la banque, la prison (jail), l’hôtel ou la pension de famille, le diner, l’église, l’école et le tribunal. Dans le roman de McCullers, la géographie de la ville manufacturière de 30 000 habitants (comme Biff Brannon l’indique à Jake Blount p. 81) s’organise également autour d’une main street et des mêmes foyers. Cependant, l’évolution de la vie moderne a affaibli le rôle de ces lieux comme vecteur de socialisation. Les personnages ne s’y rencontrent plus mais y passent tour à tour, de manière isolée, comme dans le diner de Brannon ou dans ce fruit store tenu par Charles Parker, le cousin d’Antonapoulos, où Singer et Blount achètent sans le savoir les mêmes présents (des corbeilles de fruits). D’autres lieux, comme la prison, rappellent la brutalité de la ségrégation raciale et la réalité d’une politique ultra-répressive dont la menace plane en permanence sur les membres de la communauté noire et sur le syndicaliste Jake Blount (p. 320-21), mais semble aussi s’inscrire plus largement dans l’imaginaire collectif du pays. Ainsi, lorsque Bubber blesse accidentellement la petite Baby, Mick affirme à son petit frère qu’il va être expédié à Sing-Sing (p. 197-98). Cette plaisanterie quelque peu perverse reflète la sinistre réputation du pénitencier, abondamment relayée par tous les médias de l’époque, des journaux et magazines, aux bandes dessinées comme Little Nemo, et jusqu’aux cartes postales. La jeune fille ne tarde cependant pas à réaliser que Bubber risquerait, de fait, d’être envoyé en maison de redressement si la police venait à s’en mêler (p. 200).  En outre, si le restaurant de Biff Brannon, la pension des Kelly et le cabinet médical de Copeland restent des lieux de cohésion sociale, ce n’est que de manière ponctuelle et avec des intensités irrégulières, et ils s’avèrent en fin de compte tout autant centripètes que centrifuges pour les principaux personnages.

En d’autres termes, si la géographie de la small town du roman régionaliste persiste en surimposition sur la ville, c’est comme une sorte de « grille fantôme » qui rend perceptible l’isolement grandissant des individus et participe de ce sentiment d’étrangeté proche du uncanny [13] qui émane de la rue et semble s’immiscer entre les êtres. On en trouvera une illustration dans les exemples suivants : « La méfiance réciproque entre les hommes à peine réveillés et ceux qui terminaient une longue nuit donnait à chacun un sentiment d’exclusion [feeling of estrangement] » (p. 48), « Le silence de la rue le troublait [gave him a strange feeling] » (p. 79), « Le vert éclatant des arbres le long du trotttoir paraissait s’envoler dans l’amosphère, baignant la rue dans une lueur verdâtre [a strange greenish glow] » (p. 388).

Les tourments de la dilection

Cet isolement se répercute sur la possibilité pour les personnages de mettre des mots sur leur vécu et leurs désirs, et ainsi d’atteindre l’autre ou les autres. Cette difficulté se lit dans les nombreux moments de paroxysme émotionnel où les mots « s’étouffent dans la gorge » des protagonistes (p. 141, p. 186, p. 227 et p. 292). L’asphyxie causée par l’isolement social se redouble d’une aphasie que l’habilité manuelle de ces personnages (dont les mains inventent et composent, tracent et cisèlent, soignent, réparent et caressent) peine à compenser ou atténuer.

Un autre terme, directement lié à la « préoccupation » centrale des personnages repérée par Denis de Rougemont, manifeste la difficulté de la traduction de l’émotion en lien social. Il s’agit du mot business qui est, comme on le sait, étroitement lié à la culture américaine et qui désigne en anglais aussi bien la recherche d’un profit matériel, le commerce social ou le rejet de l’échange (comme dans l’expression familière « none of your business »). Cette valence du mot va donner lieu à un malentendu inévitable entre Biff et Mick, lors de la rencontre fortuite de tous les personnages chez Singer :

Biff se tourna vers Mick et rougit en la regardant. « Comment ça marche pour toi maintenant ? [How are you getting on with your business?]”

— Quoi donc ? [What business?] demanda Mick avec méfiance.

—La vie, simplement [Just the business of living], répondit-il, l’école, etc. (p. 241)

Ces deux exemples indiquent la façon dont la narration permet au lecteur de mesurer la différence entre le désir d’appartenance de chaque personnage et ses contradictions, ses défaillances ou son échec sous le coup de forces extérieures. Paradoxalement, cette faillite, qui se décline à divers degrés de pathos et de manière plus ou moins inéluctable, résulte d’une ardente volonté de méliorisme et d’engagement social qui se manifeste de la manière la plus tonitruante dans les appels à la dissidence de Jake Blount et dans les prêches réformistes du docteur Copeland. Elle traduit donc aussi un échec d’un certain idéal d’individualisme.

En effet, Blount s’enferre dans un labyrinthe de théories révolutionnaires jusqu’à frôler le nihilisme anarchiste. Dans ses moments de paroxysme, son discours est proche de verser dans la glossolalie, version sombre d’un solipsisme linguistique dont le versant lumineux serait le jeu de Mick et Bubber lorsqu’ils font semblant de parler en espagnol (p. 126). À l’instar de Copeland, que le désir d’émancipation de son peuple pousse à professer un eugénisme spensériste [14] ironiquement contredit par le nombre d’enfants que sa communauté continue à produire et dont un bon nombre porte son nom (p. 96), Blount est aveuglé par une forme de radicalisme qui cherche à imposer la primauté du vrai sur le juste : « il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas », affirme-t-il à Brannon, « face à une vérité aussi criante, l’ignorance des gens tient du prodige » (p. 41 ). Or, la différence entre ce qui est vrai et ce qui est juste se trouve aussi au cœur des conversations de Copeland et de sa fille Portia qui, comme l’héroïne shakespearienne dont elle porte le nom, ne cesse d’enjoindre son père à faire preuve de plus de clémence envers ses propres enfants. De manière plus générale, elle indique chez Copeland et Blount une forme de fanatisme qui va à contre-courant de leurs penchants philanthropiques et par conséquent leur interdit l’expérience du véritable altruisme.  Dans le cas du médecin, qui se dévoue corps et âme pour sa communauté, cet échec prend une résonance particulièrement pathétique. On pourra ainsi en entendre un écho dans le soin qu’il met à préserver jusqu’aux plus humbles cadeaux apportés par ses invités à l’occasion de la fête de Noël :

Portia désigna une caisse dans le coin. « Ces trucs-là, qu’est-ce que tu comptes en faire ? ».

La caisse ne contenait que des vieilleries — une poupée sans tête, de la dentelle sale, une peau de lapin. Le Dr Copeland examina chaque article. « Ne les jette pas. Tout peut servir. Ce sont les cadeaux des invités qui n’ont rien de mieux à offrir. Je leur trouverai une destination plus tard » (p. 215).

Mick et Singer sont eux aussi aveuglés par une forme d’amour qui les rend parfois oublieux d’autrui. Ainsi, bien qu’elle soit pleinement consciente de la solitude dont souffre son père à l’intérieur de sa famille, Mick ne parvient pas à lui accorder toute l’attention qu’il souhaiterait qu’elle lui consacre : « Il appelait souvent […] En l’écoutant, elle n’avait pas vraiment l’esprit à ce qu’il lui disait » (p. 123). Quant à la volonté de Singer d’imposer des cadeaux somptuaires à Antonapoulos, elle relève d’une forme de déni de sa maladie. Revenons un instant sur l’exemple de Mick qui n’a pas de temps à consacrer à son ami Harry lorsqu’il cherche à lui exposer la peur que lui inspire la montée du fascisme et le sort réservé aux populations juives en Europe : « C’était sans doute la première occasion qui s’offrait à lui de débiter ses idées [This was probably the first chance he had got to spiel these ideas out to somebody]. Mais Mick n’avait pas le temps d’écouter » (p. 137). Le mot d’origine yiddish spiel utilisé dans la version originale, et qui signifie à la fois « parler de manière volubile » et « faire de la musique », indique que, tout comme Mick, Harry ressent le besoin de faire entendre la « musique » qu’il porte en lui. Ironiquement, toutefois, cette dernière s’y montre totalement insensible.

Une image révélatrice donne à lire la charge mortifère de cette attitude. C’est celle du « secret » dont Mick, Blount, Brannon et Copeland pensent qu’il les lie à Singer (p. 275) et qui illustre également le fantasme amoureux de Singer pour Antonapoulos (p. 242). En se réfugiant dans cette illusion, tous ces personnages se mettent à l’écart des autres sans toutefois parvenir à apaiser le sentiment d’abandon qui les tourmente. Cette idée transparaît dans les rêves étrangement similaires de Singer et de Blount (p. 247-48 et p. 292). Dans les deux cas, l’intimité des deux personnages se dévoile sur fond de perte. En portant le désir d’appartenance à la limite, exprimée dans ces deux rêves entre le dedans et le dehors, la fusion et l’exclusion, l’absence et la présence, la narration expose la singularité des personnages comme ce qu’ils ont « en commun ». On glisse ici, de manière presque insensible, du récit des dissonances externes ou internes qui affectent l’existence des personnages vers une autre forme de transaction.

Modalités de « l’en commun »

Mise en contact des singularités

On a pu observer plus haut le jeu sur les noms qui noue et dénoue, multiplie, diffracte et décline les significations. Tout au long du roman, McCullers recourt à ce procédé pour multiplier les formes de déliaison entre les identités culturellement normées. Ainsi, le prénom de Biff Brannon, Bartholomew, fait écho à celui de l’un des apôtres qui furent témoins des miracles du Sauveur sur la terre et dont le souvenir est présent, en creux, dans la parabole du pêcheur d’âmes qu’Alice Brannon lit à voix haute au début du roman (p. 49). Cet écho intertextuel est confirmé dans les dernières pages du roman lorsque Biff réalise qu’il « ne fermerait jamais la nuit — tant qu’il garderait l’affaire. La nuit, c’était son heure. Apparaissaient ceux qu’il n’aurait jamais vus autrement » (p. 402). Le fait que l’apôtre Bartholomée subit le martyre et fut écorché vif fournit également une interprétation oblique de ce personnage que le souci des autres ne cesse de tourmenter. En même temps, il est intéressant de remarquer que le surnom du personnage est « Biff » et non « Bart » (a biff désigne en anglais une raclée ou une beigne), ce qui souligne son penchant pour la bagarre : « Et il n’était rien d’autre que — Bartholomew — le vieux Biff, deux poings et pas la langue dans sa poche ; Mr Brannon — seul » (p. 51). La même tension entre appel vers la transcendance et refus de toute transcendance peut se lire dans le nom de John Singer qui évoque tout autant l’homme qui chante (notamment le kantor juif) qu’une célèbre marque de machine à coudre, ustensile incontournable de la vie domestique dans la plupart des foyers américains et outil indispensable à la communauté des travailleurs du textile de Georgie dans les années trente. Dans ces deux exemples, choisis parmi d’autres, les signifiants labiles et mouvants préservent, en l’opacifiant, toute la complexité du vécu des personnages sur le plan individuel et collectif.

À un autre niveau narratif, la forme de flânerie inquiète à laquelle se livrent Singer, Jake et, dans une moindre mesure, Mick, est également un moyen de révéler la réalité de la vie sociale dans toute sa diversité et ses contradictions. À cet égard, on soulignera l’emploi du mot « kaléidoscope » (p. 89) qui n’est pas sans rappeler le « kaléidoscope doué de conscience » dont parle Baudelaire pour décrire l’amoureux de la vie universelle lorsqu’il plonge au sein de la foule. Or, si ces personnages peuvent se concevoir, à l’instar du « peintre de la vie moderne », comme ce « moi insatiable du non-moi [15] » décrit par le poète, ils incarnent également une forme d’expérience de la modernité urbaine américaine bien plus angoissée, car empreinte de violence et de mort. Au cours de ses promenades hivernales, Singer est ainsi le témoin de la montée d’une agitation sociale qui ne tarde pas à éclater sous forme de frénésie collective ou de meurtres :

À présent que les gens étaient contraints à l’oisiveté, une certaine agitation était perceptible. Une fébrile poussée de croyances nouvelles s’empara des esprits. Un jeune homme qui avait travaillé aux cuves de teinture dans une filature se déclara soudain investi d’un grand pouvoir sacré. Il prétendait être chargé de transmettre une nouvelle série de commandements du Seigneur. Le jeune homme dressa un autel et des centaines de gens venaient chaque soir se rouler par terre et se secouer les uns les autres, car ils se croyaient en présence d’un phénomène surnaturel. Un meurtre fut commis. Une femme qui n’avait pu gagner de quoi manger crut qu’un contremaître avait triché sur son salaire, et lui planta un couteau dans la gorge » (p. 228-29).

Quelques mois plus tard, Jake Blount découvre dans un fossé le cadavre d’un jeune noir probablement égorgé alors qu’il revenait de la fête foraine (p. 323). Dans ces passages dont le réalisme sans concession n’est pas sans évoquer celui d’un Dos Passos ou d’un Dreiser, la tension entre « moi » et « non-moi » sert donc à déployer tout le registre du tragique. Toutefois, ce n’est pas là son uniquement domaine d’intervention.

En effet, on peut en relever la trace chaque fois que des formes de transactions pronominales mettent en contact l’existence individuelle et celle de la communauté. Or, il est intéressant de remarquer que ce n’est pas, comme l’on aurait pu s’y attendre, dans la tension entre le « je » et le « nous » que cette transaction a lieu. Ni même dans un « nous » variable et hypothétique qui disjoint les personnages plus qu’il ne les rassemble. Ainsi, le « nous » employé par Copeland dans la harangue furieuse qu’il adresse à ses invités à l’occasion de la fête de Noël ne soulève qu’un accueil poli teinté d’incompréhension. En accentuant l’aspect comique de la scène, la narration souligne la disjonction entre la visée propagandiste de Copeland et son résultat :

« Mon peuple », commença le Dr Copeland d’une voix atone. Il se tut un instant. Et soudain, les mots lui vinrent. […] Voici l’un des commandements que Karl Marx nous a laissés : « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. »

Une paume ridée, jaune, se leva timidement dans l’entrée. « Il est dans la Bible, ce Marx ? » (p. 218).

Quelques chapitres plus loin, c’est encore sur ce « nous » que vient achopper la tentative de dialogue entre Copeland et Blount.

À l’inverse, le recours aux pronoms indéfinis (qui traduisent les pronoms someone, anyone et everyone en anglais) permet de suggérer une façon d’être en commun qui conserve toute leur intégrité aux existences singulières [16] . C’est le cas, par exemple, du pronom « quelqu’un » qui encode l’indétermination d’une manière très spécifique puisqu’il peut renvoyer aussi bien à un point (une personne humaine) qu’à une collection (sans dimension qualitative ou quantitative définie). Dans les deux exemples suivants, ce pronom dit l’espoir en la rencontre ou la venue de «  quelqu’un » à l’interface du « tous » et du « aucun » : « Il ne marchait pas comme un étranger dans une ville inconnue. Il semblait chercher quelqu’un » (Blount, p. 82), « Voici ce qui nous manque le plus […] Quelqu’un qui nous rassemble et qui nous guide » (Copeland, p. 225). À d’autres endroits, l’aspiration messianique de cette espérance cède le pas à l’expression quotidienne de la vie en commun : « Ce soir-là [les Kelly] étaient réunis sur la véranda. […] Les lumières commençaient juste à s’allumer autour deux et au loin, un homme appelait quelqu’un » (p. 356). Dans tous les cas, le surgissement du pronom souligne l’impérieuse nécessité tout autant que la fragilité de « l’être avec ». Or, il est intéressant de remarquer que cette modalité particulière de contact, qui ne relève ni de la proximité ni de la séparation, ni du dedans ni du dehors, n’est pleinement opérante que si le lecteur y participe de manière active.

En lisant, en écoutant : praxis de la singularité commune

La composition du roman en « thèmes » ou « motifs » repose en effet sur capacité du lecteur à activer des réseaux de correspondances visuelles ou sonores qui provoquent le surgissement de ce « quelqu’un » ou de ce « quelque chose » qui exprime à la fois l’individualité la plus intime et l’altérité la plus irréductible. Parmi les moyens employés par la narration pour provoquer cet événement, on pourra s’attarder sur une seconde série de rêves qui abîment successivement trois des protagonistes dans une sensation océanique [17] née d’un sentiment de perte et d’abandon absolu. C’est d’abord le cas de Biff Brannon qui, assis au chevet de sa femme morte, est soudain submergé par « une image qu’il conservait en lui depuis longtemps » : « L’océan vert et froid et une bande dorée de sable brûlant. Les petits enfants jouant au bord de la ligne soyeuse de l’écume […] Des enfants qu’il connaissait, Mick et sa nièce, Baby, et aussi de jeunes visages que personne n’avait jamais vus (p. 147). Plus loin, c’est Jake Blount, en proie à une solitude accablante, qui est « happé par un océan ténébreux » : « il ne voyait rien, sauf les vagues écarlates qui rugissaient avidement à ses oreilles » (p. 186-87). À la manière d’un répons, le motif de l’océan établit un lien subtil entre le texte et le lecteur qui se voit investi de l’énigme, à la fois commune et singulière, de ces personnages. Ce motif se ramifie encore dans l’histoire de Mick. Il surgit en effet au moment où la jeune fille interrompt brutalement la description que lui fait Harry de l’océan pour dire son désir d’un paysage glacé, passé à blanc par le blizzard :

Tu es allé à la plage un été — c’était comment au juste ?

[La voix de Harry] était rauque et basse. « Et bien… il y a des vagues. Quelquefois bleues et quelquefois vertes, et dans le grand soleil, on dirait du verre. Et on trouve des petits coquillages dans le sable. Du genre de ceux qu’on a rapporté dans une boîte à cigares. Et on voit des mouettes blanches sur l’eau […] et il ne fait jamais une chaleur à cuire comme ici. Tout le temps…

— La neige, l’interrompit Mick. Voilà ce que j’ai envie de voir. Des bourrasques de neige froide, blanche. Des blizzards. De la neige blanche et froide, qui tombe doucement, sans fin, pendant tout l’hiver. De la neige comme en Alaska (p. 310).

Au-delà des contrastes sensoriels qui dénotent le désir éperdu de Mick pour l’infini (qui trouve ponctuellement un exutoire dans la musique de Mozart ou de Beethoven) et la sensibilité plus réservée et analytique de Harry, c’est au fond le même sentiment océanique qui unit ces deux personnages tout en les faisant émerger dans leur singularité inaliénable et ce, à l’instant même où ils vont faire ensemble leur première expérience sexuelle.

Une autre image permet au lecteur de déployer le motif de la singularité commune à l’échelle du roman. Il s’agit de celle, récurrente tout au long du récit, de personnages cheminant par deux ou par trois en se tenant par le bras : à la dyade liminaire de Singer et Antonapoulos répondent le duo de Jake et Singer, puis les trios formés par Portia, Highboy et Willy, Singer, Antonopoulos et Carl [18] , ou encore ces groupes de passants anonymes un instant entrevus par l’instance narrative. Or, c’est encore cette vision qui s’impose à Biff Brannon, comme une image rémanente, dans la dernière scène du roman, après la mort des deux sourds-muets, la fuite de Jake Blount et la mutilation de Willy :

Le ciel noir, étoilé, paraissait proche de la terre. Il flâna sur le trottoir, s’arrêtant pour envoyer une écorce d’orange dans le caniveau de la pointe du pied. Au bout de la rue, deux hommes, petits vus de loin, se tenaient bras dessus bras dessous. Il n’y avait personne d’autre. Son café était le seul commerce ouvert et allumé dans la rue (p. 401).

En réactualisant le passé, cette image incarne fugitivement l’idée que la texture de l’existence est tissée de liens constamment menacés de rupture dont la résistance est directement proportionnelle à l’attention que l’on y porte.

Toutefois, et cela n’a rien d’étonnant de la part d’une écrivaine qui se destinait en premier lieu à la musique, la plupart de ces déclinaisons ne sont pas visuelles mais sonores. En effet, le roman accorde une place fondamentale à la voix. Présence d’un corps qui est en même temps absence du corps, la voix permet en effet aux personnages d’identifier un autre personnage avant même de l’avoir vu. Si la description insiste souvent sur les mains des protagonistes, c’est l’inflexion particulière de leur voix qui sert d’abord à les caractériser (comme c’est le cas pour celle « rauque et garçonnière » de Mick, celle « si calme et si bienveillante » de Wilbur Kelly, ou encore celle « forte et cassée » de Blount). On comprendra dès lors l’importance de ces marqueurs de la singularité commune que sont les histoires ou les blagues que les personnages se racontent, ou les airs de blues et les chansons populaires qu’ils fredonnent, car tous portent la voix autant qu’ils sont portés par elle. En outre, en s’approchant au plus près de la voix de chaque personnage, c’est également les inflexions de la musique de la langue américaine que McCullers s’efforce de mettre en exergue. Les dialogues où résonne le parler des enfants ou celui, inimitable, de Portia illustrent de manière tout à fait manifeste le projet de McCullers d’ancrer son projet d’écriture dans la filiation directe de Walt Whitman et Hart Crane [19] . Ce que souligne également cette forme de circulation, c’est une volonté de transmission sans appropriation.

Être attentif aux voix des autres, pour les personnages comme pour le lecteur, requiert une qualité d’écoute qui n’est pas simplement une injonction à une forme d’empathie un peu mièvre, mais exige au contraire une intentionnalité et une intensité. On soulignera qu’écouter est également une forme d’être paradoxale qui est à la fois au-dehors de soi et au-dedans de soi [20] . Les très nombreuses occurrences du nom « écoute » et du verbe « écouter » dans le roman parcourent toute la gamme de l’écoute, de la simple fonction phatique jusqu’à la totale osmose corporelle et spirituelle avec le monde ou avec autrui.

Ce déplacement de la dilection dans la trame narrative provoque des effets d’oralité et d’auralité qui transforme la lecture en une forme de participation à une expérience de l’américanité dont la finalité est moins le sens qu’une rencontre sur le terrain de l’en-commun, autrement dit de l’imagination, de l’onirisme et de la mémoire. Cette dynamique dialogique permet d’appréhender la forme d’idéal démocratique à laquelle se rattache l’œuvre de McCullers. Elle éclaire du même coup le titre du roman d’un jour nouveau : si de « quête solitaire » il est bien question, celle-ci ne peut trouver à s’accomplir que « de cœur en cœur ».

 

 

 

Notes

  • [1]

    La définition de ce terme proposée par le Dictionnaire de l’Académie française, 9è édition, « préférence marquée, attrait vif pour quelqu’un ou pour quelque chose », semble en effet pouvoir s’appliquer à chacun des protagonistes du roman.

  • [2]

    Denis de Rougemont, « Préface », Le cœur est un chasseur solitaire, Paris, Stock, p. 5-10.

  • [3]

    Dans « Author’s Outline of “The Mute’ », soumis à l’éditeur Houghton Mifflin en 1938, McCullers décrit les relations entre les personnages « comme les rayons d’une roue — dont Singer serait le moyeu » et ajoute : « Cette place qu’il occupe, avec toute la force d’ironie qui en découle, symbolise le thème essentiel de l’ouvrage ». La traduction de cet essai est reprise dans l’édition Stock de 2017 sous le titre Esquisse pour « Le Muet » (p. 407-35). Toutes les références au roman renvoient à cette édition.

  • [4]

    Esquisse pour « Le Muet » (p. 408).

  • [5]

    « Américains, regardez votre pays ! » (p. 509-14) et « La solitude… une maladie américaine » (p. 455-57).

  • [6]

    Horace Kallen est considéré comme l’un des fondateurs du multiculturalisme américain. Dès 1915, il avait exposé ses vues dans un article au titre éloquent paru dans The Nation, « Democracy Versus the Melting-Pot ».

  • [7]

    Je reprends ici les termes employés par le théoricien de la société Michael Waltzer dans Charles Taylor, Muticulturalisme. Différence et démocratie, Paris, Flammarion, 2019, p. 179-81.

  • [8]

    Jean Kempf, Une histoire culturelle des États-Unis, Paris, Armand Colin, 2015. Voir notamment le chapitre 2, « L’individualisme et la communauté », p. 29-38.

  • [9]

    Michael Kammen, People of Paradox: An Inquiry concerning the Origin of American Civilization, Ithaca, N.Y, Cornell University Press, 1990.

  • [10]

    L’origine ethnique n’est mentionnée en effet que dans des bribes de conversation pendant la fête de Mick (p. 133) ou dans les propos de Blount, sur le mode du brouillage et de la provocation : « Je suis en partie nègre et rital et polak et chinetoque. Tout ça » (p. 41). Quant à « l’origine juive », elle est diversement assignée à Singer par Copeland (p. 338) ou par la rumeur (p. 230), et à Brannon par Blount (p. 258). Il est également question du « Juif dans Ivanhoé » (p. 281). Toutefois, Harry Minovitz est le seul personnage du roman dont l’appartenance ethnique ne fait l’objet d’aucune ambigüité (p. 134).

  • [11]

    Voir par exemple : Singer traversait les quartiers populeux en bordure du fleuve, plus sordides que jamais à cause du ralentissement d’activité des filatures cet hiver-là. […] Une famille de nègres s’installa dans la dernière maison d’une des rues les plus lugubres ; l’événement causa tant d’indignation que la maison fût brûlée et le Noir battu par les voisins. Mais ce n’étaient que des incidents. Au fond, rien ne changeait » (p. 229).

  • [12]

    On pourra consulter à ce sujet You Have Seen their Faces (Viking Press, 1937) de Margaret Bourke White et Erskine Caldwell, Let Us Now Praise Famous Men (Houghton Mifflin, 1941) de James Agee et Walker Evans, et Twelve Million Black Voices (Viking Press, 1941) de Richard Wright. Ces ouvrages, issus de la collaboration entre écrivains et photographes de la FSA, permettent de contextualiser le roman de McCullers dans la réalité documentaire et la culture populaire du tournant des années quarante.

  • [13]

    Terme choisi en anglais pour traduire le concept de « Das Unheimliche » théorisé par Sigmund Freud en 1919 (traduit en français par « inquiétante étrangeté »).

  • [14]

    Herbert Spencer (1820-1903) a formulé la théorie de la survie des mieux adaptés (survival of the fittest). Cette théorie s’appuie en partie sur l’idéologie de l’eugénisme.

  • [15]

    Charles Baudelaire, Le peintre de la vie moderne, III. « L’artiste, homme du monde, homme des foules et enfant », Le Figaro, novembre–décembre 1863.

  • [16]

    On pourra consulter à ce sujet l’article de Martin Rueff, « La voix pronominale », dans Nous, Esprit, no. 841-42, juin-juillet 2017, p. 530-50.

  • [17]

    Ce terme fait bien sûr référence au concept de « sentiment océanique » théorisé par Freud dans Malaise dans la civilisation (1930) pour représenter l’énigme d’une expérience de l’attraction vers l’infini, vers l’illimité, impliquant à la fois le corps et l’esprit dans la relation au monde.

  • [18]

    On remarquera à ce propos l’hésitation féconde entretenue par le texte entre les chiffres « deux » et « trois ». Ainsi, Portia dit du trio qu’elle forme avec Highboy et Willy : « On a toujours été comme trois jumeaux ». Lorsqu’il fait la connaissance du jeune Carl, le duo d’amis formé par Singer et Antonapoulos manque de peu se transformer en trio, au grand regret de Singer. Cette oscillation reflète le fragile équilibre entre les relations de pouvoir au sein des groupes ou des associations. Comme le dit justement un proverbe en anglais : « two’s company, three’s a crowd ».

  • [19]

    Malheureusement, la traduction ne parvient pas toujours à rendre cette musicalité particulière du parler du Sud des États-Unis. On citera pour exemple cette réplique de Portia : « A soft voice answered from the kitchen. ‘You neen holler so loud. I know they is. I putting on my hat right now » (p. 54).

  • [20]

    À ce sujet, on pourra consulter l’ouvrage de Jean-Luc Nancy, À l’écoute, Paris, Galilée, 2000.  


 (SFLGC.org)

Sep 19, 2020

Philip K. Dick Piper in the Woods





“Well, Corporal Westerburg,” Doctor Henry Harris said gently, “just why do you think you’re a plant?”

As he spoke, Harris glanced down again at the card on his desk. It was from the Base Commander himself, made out in Cox’s heavy scrawl: Doc, this is the lad I told you about. Talk to him and try to find out how he got this delusion. He’s from the new Garrison, the new check-station on Asteroid Y-3, and we don’t want anything to go wrong there. Especially a silly damn thing like this!

Harris pushed the card aside and stared back up at the youth across the desk from him. The young man seemed ill at ease and appeared to be avoiding answering the question Harris had put to him. Harris frowned. Westerburg was a good-looking chap, actually handsome in his Patrol uniform, a shock of blond hair over one eye. He was tall, almost six feet, a fine healthy lad, just two years out of Training, according to the card. Born in Detroit. Had measles when he was nine. Interested in jet engines, tennis, and girls. Twenty-six years old.

“Well, Corporal Westerburg,” Doctor Harris said again. “Why do you think you’re a plant?”

The Corporal looked up shyly. He cleared his throat. “Sir, I am a plant, I don’t just think so. I’ve been a plant for several days, now.”

“I see.” The Doctor nodded. “You mean that you weren’t always a plant?”

“No, sir. I just became a plant recently.”

“And what were you before you became a plant?”

“Well, sir, I was just like the rest of you.”

There was silence. Doctor Harris took up his pen and scratched a few lines, but nothing of importance came. A plant? And such a healthy-looking lad! Harris removed his steel-rimmed glasses and polished them with his handkerchief. He put them on again and leaned back in his chair. “Care for a cigarette, Corporal?”

“No, sir.”

The Doctor lit one himself, resting his arm on the edge of the chair. “Corporal, you must realize that there are very few men who become plants, especially on such short notice. I have to admit you are the first person who has ever told me such a thing.”

“Yes, sir, I realize it’s quite rare.”

“You can understand why I’m interested, then. When you say you’re a plant, you mean you’re not capable of mobility? Or do you mean you’re a vegetable, as opposed to an animal? Or just what?”

The Corporal looked away. “I can’t tell you any more,” he murmured. “I’m sorry, sir.”

“Well, would you mind telling me how you became a plant?”

Corporal Westerburg hesitated. He stared down at the floor, then out the window at the spaceport, then at a fly on the desk. At last he stood up, getting slowly to his feet. “I can’t even tell you that, sir,” he said.

“You can’t? Why not?”

“Because—because I promised not to.”


THE room was silent. Doctor Harris rose, too, and they both stood facing each other. Harris frowned, rubbing his jaw. “Corporal, just who did you promise?”

“I can’t even tell you that, sir. I’m sorry.”

The Doctor considered this. At last he went to the door and opened it. “All right, Corporal. You may go now. And thanks for your time.”

“I’m sorry I’m not more helpful.” The Corporal went slowly out and Harris closed the door after him. Then he went across his office to the vidphone. He rang Commander Cox’s letter. A moment later the beefy good-natured face of the Base Commander appeared.

“Cox, this is Harris. I talked to him, all right. All I could get is the statement that he’s a plant. What else is there? What kind of behavior pattern?”

“Well,” Cox said, “the first thing they noticed was that he wouldn’t do any work. The Garrison Chief reported that this Westerburg would wander off outside the Garrison and just sit, all day long. Just sit.”

“In the sun?”

“Yes. Just sit in the sun. Then at nightfall he would come back in. When they asked why he wasn’t working in the jet repair building he told them he had to be out in the sun. Then he said—” Cox hesitated.

“Yes? Said what?”

“He said that work was unnatural. That it was a waste of time. That the only worthwhile thing was to sit and contemplate—outside.”

“What then?”

“Then they asked him how he got that idea, and then he revealed to them that he had become a plant.”

“I’m going to have to talk to him again, I can see,” Harris said. “And he’s applied for a permanent discharge from the Patrol? What reason did he give?”

“The same, that he’s a plant now, and has no more interest in being a Patrolman. All he wants to do is sit in the sun. It’s the damnedest thing I ever heard.”

“All right. I think I’ll visit him in his quarters.” Harris looked at his watch. “I’ll go over after dinner.”

“Good luck,” Cox said gloomily. “But who ever heard of a man turning into a plant? We told him it wasn’t possible, but he just smiled at us.”

“I’ll let you know how I make out,” Harris said.


HARRIS walked slowly down the hall. It was after six; the evening meal was over. A dim concept was coming into his mind, but it was much too soon to be sure. He increased his pace, turning right at the end of the hall. Two nurses passed, hurrying by. Westerburg was quartered with a buddy, a man who had been injured in a jet blast and who was now almost recovered. Harris came to the dorm wing and stopped, checking the numbers on the doors.

“Can I help you, sir?” the robot attendant said, gliding up.

“I’m looking for Corporal Westerburg’s room.”

“Three doors to the right.”

Harris went on. Asteroid Y-3 had only recently been garrisoned and staffed. It had become the primary check-point to halt and examine ships entering the system from outer space. The Garrison made sure that no dangerous bacteria, fungus, or what-not arrived to infect the system. A nice asteroid it was, warm, well-watered, with trees and lakes and lots of sunlight. And the most modern Garrison in the nine planets. He shook his head, coming to the third door. He stopped, raising his hand and knocking.

“Who’s there?” sounded through the door.

“I want to see Corporal Westerburg.”

The door opened. A bovine youth with horn-rimmed glasses looked out, a book in his hand. “Who are you?”

“Doctor Harris.”

“I’m sorry, sir. Corporal Westerburg is asleep.”

“Would he mind if I woke him up? I want very much to talk to him.” Harris peered inside. He could see a neat room, with a desk, a rug and lamp, and two bunks. On one of the bunks was Westerburg, lying face up, his arms folded across his chest, his eyes tightly closed.

“Sir,” the bovine youth said, “I’m afraid I can’t wake him up for you, much as I’d like to.”

“You can’t? Why not?”

“Sir, Corporal Westerburg won’t wake up, not after the sun sets. He just won’t. He can’t be wakened.”

“Cataleptic? Really?”

“But in the morning, as soon as the sun comes up, he leaps out of bed and goes outside. Stays the whole day.”

“I see,” the Doctor said. “Well, thanks anyhow.” He went back out into the hall and the door shut after him. “There’s more to this than I realized,” he murmured. He went on back the way he had come.


IT was a warm sunny day. The sky was almost free of clouds and a gentle wind moved through the cedars along the bank of the stream. There was a path leading from the hospital building down the slope to the stream. At the stream a small bridge led over to the other side, and a few patients were standing on the bridge, wrapped in their bathrobes, looking aimlessly down at the water.

It took Harris several minutes to find Westerburg. The youth was not with the other patients, near or around the bridge. He had gone farther down, past the cedar trees and out onto a strip of bright meadow, where poppies and grass grew everywhere. He was sitting on the stream bank, on a flat grey stone, leaning back and staring up, his mouth open a little. He did not notice the Doctor until Harris was almost beside him.

“Hello,” Harris said softly.

Westerburg opened his eyes, looking up. He smiled and got slowly to his feet, a graceful, flowing motion that was rather surprising for a man of his size. “Hello, Doctor. What brings you out here?”

“Nothing. Thought I’d get some sun.”

“Here, you can share my rock.” Westerburg moved over and Harris sat down gingerly, being careful not to catch his trousers on the sharp edges of the rock. He lit a cigarette and gazed silently down at the water. Beside him, Westerburg had resumed his strange position, leaning back, resting on his hands, staring up with his eyes shut tight.

“Nice day,” the Doctor said.

“Yes.”

“Do you come here every day?”

“Yes.”

“You like it better out here than inside.”

“I can’t stay inside,” Westerburg said.

“You can’t? How do you mean, ‘can’t’?”

“You would die without air, wouldn’t you?” the Corporal said.

“And you’d die without sunlight?”

Westerburg nodded.

“Corporal, may I ask you something? Do you plan to do this the rest of your life, sit out in the sun on a flat rock? Nothing else?”

Westerburg nodded.

“How about your job? You went to school for years to become a Patrolman. You wanted to enter the Patrol very badly. You were given a fine rating and a first-class position. How do you feel, giving all that up? You know, it won’t be easy to get back in again. Do you realize that?”

“I realize it.”

“And you’re really going to give it all up?”

“That’s right.”


HARRIS was silent for a while. At last he put his cigarette out and turned toward the youth. “All right, let’s say you give up your job and sit in the sun. Well, what happens, then? Someone else has to do the job instead of you. Isn’t that true? The job has to be done, your job has to be done. And if you don’t do it someone else has to.”

“I suppose so.”

“Westerburg, suppose everyone felt the way you do? Suppose everyone wanted to sit in the sun all day? What would happen? No one would check ships coming from outer space. Bacteria and toxic crystals would enter the system and cause mass death and suffering. Isn’t that right?”

“If everyone felt the way I do they wouldn’t be going into outer space.”

“But they have to. They have to trade, they have to get minerals and products and new plants.”

“Why?”

“To keep society going.”

“Why?”

“Well—” Harris gestured. “People couldn’t live without society.”

Westerburg said nothing to that. Harris watched him, but the youth did not answer.

“Isn’t that right?” Harris said.

“Perhaps. It’s a peculiar business, Doctor. You know, I struggled for years to get through Training. I had to work and pay my own way. Washed dishes, worked in kitchens. Studied at night, learned, crammed, worked on and on. And you know what I think, now?”

“What?”

“I wish I’d become a plant earlier.”

Doctor Harris stood up. “Westerburg, when you come inside, will you stop off at my office? I want to give you a few tests, if you don’t mind.”

“The shock box?” Westerburg smiled. “I knew that would be coming around. Sure, I don’t mind.”

Nettled, Harris left the rock, walking back up the bank a short distance. “About three, Corporal?”

The Corporal nodded.

Harris made his way up the hill, to the path, toward the hospital building. The whole thing was beginning to become more clear to him. A boy who had struggled all his life. Financial insecurity. Idealized goal, getting a Patrol assignment. Finally reached it, found the load too great. And on Asteroid Y-3 there was too much vegetation to look at all day. Primitive identification and projection on the flora of the asteroid. Concept of security involved in immobility and permanence. Unchanging forest.

He entered the building. A robot orderly stopped him almost at once. “Sir, Commander Cox wants you urgently, on the vidphone.”

“Thanks.” Harris strode to his office. He dialed Cox’s letter and the Commander’s face came presently into focus. “Cox? This is Harris. I’ve been out talking to the boy. I’m beginning to get this lined up, now. I can see the pattern, too much load too long. Finally gets what he wants and the idealization shatters under the—”

“Harris!” Cox barked. “Shut up and listen. I just got a report from Y-3. They’re sending an express rocket here. It’s on the way.”

“An express rocket?”

“Five more cases like Westerburg. All say they’re plants! The Garrison Chief is worried as hell. Says we must find out what it is or the Garrison will fall apart, right away. Do you get me, Harris? Find out what it is!”

“Yes, sir,” Harris murmured. “Yes, sir.”


BY the end of the week there were twenty cases, and all, of course, were from Asteroid Y-3.

Commander Cox and Harris stood together at the top of the hill, looking gloomily down at the stream below. Sixteen men and four women sat in the sun along the bank, none of them moving, none speaking. An hour had gone by since Cox and Harris appeared, and in all that time the twenty people below had not stirred.

“I don’t get it,” Cox said, shaking his head. “I just absolutely don’t get it. Harris, is this the beginning of the end? Is everything going to start cracking around us? It gives me a hell of a strange feeling to see those people down there, basking away in the sun, just sitting and basking.”

“Who’s that man there with the red hair?”

“That’s Ulrich Deutsch. He was Second in Command at the Garrison. Now look at him! Sits and dozes with his mouth open and his eyes shut. A week ago that man was climbing, going right up to the top. When the Garrison Chief retires he was supposed to take over. Maybe another year, at the most. All his life he’s been climbing to get up there.”

“And now he sits in the sun,” Harris finished.

“That woman. The brunette, with the short hair. Career woman. Head of the entire office staff of the Garrison. And the man beside her. Janitor. And that cute little gal there, with the bosom. Secretary, just out of school. All kinds. And I got a note this morning, three more coming in sometime today.”

Harris nodded. “The strange thing is—they really want to sit down there. They’re completely rational; they could do something else, but they just don’t care to.”

“Well?” Cox said. “What are you going to do? Have you found anything? We’re counting on you. Let’s hear it.”

“I couldn’t get anything out of them directly,” Harris said, “but I’ve had some interesting results with the shock box. Let’s go inside and I’ll show you.”

“Fine,” Cox turned and started toward the hospital. “Show me anything you’ve got. This is serious. Now I know how Tiberius felt when Christianity showed up in high places.”


HARRIS snapped off the light. The room was pitch black. “I’ll run this first reel for you. The subject is one of the best biologists stationed at the Garrison. Robert Bradshaw. He came in yesterday. I got a good run from the shock box because Bradshaw’s mind is so highly differentiated. There’s a lot of repressed material of a non-rational nature, more than usual.”

He pressed a switch. The projector whirred, and on the far wall a three-dimensional image appeared in color, so real that it might have been the man himself. Robert Bradshaw was a man of fifty, heavy-set, with iron grey hair and a square jaw. He sat in the chair calmly, his hands resting on the arms, oblivious to the electrodes attached to his neck and wrist. “There I go,” Harris said. “Watch.”

His film-image appeared, approaching Bradshaw. “Now, Mr. Bradshaw,” his image said, “this won’t hurt you at all, and it’ll help us a lot.” The image rotated the controls on the shock box. Bradshaw stiffened, and his jaw set, but otherwise he gave no sign. The image of Harris regarded him for a time and then stepped away from the controls.

“Can you hear me, Mr. Bradshaw?” the image asked.

“Yes.”

“What is your name?”

“Robert C. Bradshaw.”

“What is your position?”

“Chief Biologist at the check-station on Y-3.”

“Are you there now?”

“No, I’m back on Terra. In a hospital.”

“Why?”

“Because I admitted to the Garrison Chief that I had become a plant.”

“Is that true? That you are a plant.”

“Yes, in a non-biological sense. I retain the physiology of a human being, of course.”

“What do you mean, then, that you’re a plant?”

“The reference is to attitudinal response, to Weltanschauung.”

“Go on.”

“It is possible for a warm-blooded animal, an upper primate, to adopt the psychology of a plant, to some extent.”

“Yes?”

“I refer to this.”

“And the others? They refer to this also?”

“Yes.”

“How did this occur, your adopting this attitude?”

Bradshaw’s image hesitated, the lips twisting. “See?” Harris said to Cox. “Strong conflict. He wouldn’t have gone on, if he had been fully conscious.”

“I—”

“Yes?”

“I was taught to become a plant.”

The image of Harris showed surprise and interest. “What do you mean, you were taught to become a plant?”

“They realized my problems and taught me to become a plant. Now I’m free from them, the problems.”

“Who? Who taught you?”

“The Pipers.”

“Who? The Pipers? Who are the Pipers?”

There was no answer.

“Mr. Bradshaw, who are the Pipers?”

After a long, agonized pause, the heavy lips parted. “They live in the woods….”

Harris snapped off the projector, and the lights came on. He and Cox blinked. “That was all I could get,” Harris said. “But I was lucky to get that. He wasn’t supposed to tell, not at all. That was the thing they all promised not to do, tell who taught them to become plants. The Pipers who live in the woods, on Asteroid Y-3.”

“You got this story from all twenty?”

“No.” Harris grimaced. “Most of them put up too much fight. I couldn’t even get this much from them.”

Cox reflected. “The Pipers. Well? What do you propose to do? Just wait around until you can get the full story? Is that your program?”

“No,” Harris said. “Not at all. I’m going to Y-3 and find out who the Pipers are, myself.”


THE small patrol ship made its landing with care and precision, its jets choking into final silence. The hatch slid back and Doctor Henry Harris found himself staring out at a field, a brown, sun-baked landing field. At the end of the field was a tall signal tower. Around the field on all sides were long grey buildings, the Garrison check-station itself. Not far off a huge Venusian cruiser was parked, a vast green hulk, like an enormous lime. The technicians from the station were swarming all over it, checking and examining each inch of it for lethal life-forms and poisons that might have attached themselves to the hull.

“All out, sir,” the pilot said.

Harris nodded. He took hold of his two suitcases and stepped carefully down. The ground was hot underfoot, and he blinked in the bright sunlight. Jupiter was in the sky, and the vast planet reflected considerable sunlight down onto the asteroid.

Harris started across the field, carrying his suitcases. A field attendant was already busy opening the storage compartment of the patrol ship, extracting his trunk. The attendant lowered the trunk into a waiting dolly and came after him, manipulating the little truck with bored skill.

As Harris came to the entrance of the signal tower the gate slid back and a man came forward, an older man, large and robust, with white hair and a steady walk.

“How are you, Doctor?” he said, holding his hand out. “I’m Lawrence Watts, the Garrison Chief.”

They shook hands. Watts smiled down at Harris. He was a huge old man, still regal and straight in his dark blue uniform, with his gold epaulets sparkling on his shoulders.

“Have a good trip?” Watts asked. “Come on inside and I’ll have a drink fixed for you. It gets hot around here, with the Big Mirror up there.”

“Jupiter?” Harris followed him inside the building. The signal tower was cool and dark, a welcome relief. “Why is the gravity so near Terra’s? I expected to go flying off like a kangaroo. Is it artificial?”

“No. There’s a dense core of some kind to the asteroid, some kind of metallic deposit. That’s why we picked this asteroid out of all the others. It made the construction problem much simpler, and it also explains why the asteroid has natural air and water. Did you see the hills?”

“The hills?”

“When we get up higher in the tower we’ll be able to see over the buildings. There’s quite a natural park here, a regular little forest, complete with everything you’d want. Come in here, Harris. This is my office.” The old man strode at quite a clip, around the corner and into a large, well-furnished apartment. “Isn’t this pleasant? I intend to make my last year here as amiable as possible.” He frowned. “Of course, with Deutsch gone, I may be here forever. Oh, well.” He shrugged. “Sit down, Harris.”

“Thanks.” Harris took a chair, stretching his legs out. He watched Watts as he closed the door to the hall. “By the way, any more cases come up?”

“Two more today,” Watts was grim. “Makes almost thirty, in all. We have three hundred men in this station. At the rate it’s going—”

“Chief, you spoke about a forest on the asteroid. Do you allow the crew to go into the forest at will? Or do you restrict them to the buildings and grounds?”


WATTS rubbed his jaw. “Well, it’s a difficult situation, Harris. I have to let the men leave the grounds sometimes. They can see the forest from the buildings, and as long as you can see a nice place to stretch out and relax that does it. Once every ten days they have a full period of rest. Then they go out and fool around.”

“And then it happens?”

“Yes, I suppose so. But as long as they can see the forest they’ll want to go. I can’t help it.”

“I know. I’m not censuring you. Well, what’s your theory? What happens to them out there? What do they do?”

“What happens? Once they get out there and take it easy for a while they don’t want to come back and work. It’s boondoggling. Playing hookey. They don’t want to work, so off they go.”

“How about this business of their delusions?”

Watts laughed good-naturedly. “Listen, Harris. You know as well as I do that’s a lot of poppycock. They’re no more plants than you or I. They just don’t want to work, that’s all. When I was a cadet we had a few ways to make people work. I wish we could lay a few on their backs, like we used to.”

“You think this is simple goldbricking, then?”

“Don’t you think it is?”

“No,” Harris said. “They really believe they’re plants. I put them through the high-frequency shock treatment, the shock box. The whole nervous system is paralyzed, all inhibitions stopped cold. They tell the truth, then. And they said the same thing—and more.”

Watts paced back and forth, his hands clasped behind his back. “Harris, you’re a doctor, and I suppose you know what you’re talking about. But look at the situation here. We have a garrison, a good modern garrison. We’re probably the most modern outfit in the system. Every new device and gadget is here that science can produce. Harris, this garrison is one vast machine. The men are parts, and each has his job, the Maintenance Crew, the Biologists, the Office Crew, the Managerial Staff.

“Look what happens when one person steps away from his job. Everything else begins to creak. We can’t service the bugs if no one services the machines. We can’t order food to feed the crews if no one makes out reports, takes inventories. We can’t direct any kind of activity if the Second in Command decides to go out and sit in the sun all day.

“Thirty people, one tenth of the Garrison. But we can’t run without them. The Garrison is built that way. If you take the supports out the whole building falls. No one can leave. We’re all tied here, and these people know it. They know they have no right to do that, run off on their own. No one has that right anymore. We’re all too tightly interwoven to suddenly start doing what we want. It’s unfair to the rest, the majority.”


HARRIS nodded. “Chief, can I ask you something?”

“What is it?”

“Are there any inhabitants on the asteroid? Any natives?”

“Natives?” Watts considered. “Yes, there’s some kind of aborigines living out there.” He waved vaguely toward the window.

“What are they like? Have you seen them?”

“Yes, I’ve seen them. At least, I saw them when we first came here. They hung around for a while, watching us, then after a time they disappeared.”

“Did they die off? Diseases of some kind?”

“No. They just—just disappeared. Into their forest. They’re still there, someplace.”

“What kind of people are they?”

“Well, the story is that they’re originally from Mars. They don’t look much like Martians, though. They’re dark, a kind of coppery color. Thin. Very agile, in their own way. They hunt and fish. No written language. We don’t pay much attention to them.”

“I see.” Harris paused. “Chief, have you ever heard of anything called—The Pipers?”

“The Pipers?” Watts frowned. “No. Why?”

“The patients mentioned something called The Pipers. According to Bradshaw, the Pipers taught him to become a plant. He learned it from them, a kind of teaching.”

“The Pipers. What are they?”

“I don’t know,” Harris admitted. “I thought maybe you might know. My first assumption, of course, was that they’re the natives. But now I’m not so sure, not after hearing your description of them.”

“The natives are primitive savages. They don’t have anything to teach anybody, especially a top-flight biologist.”

Harris hesitated. “Chief, I’d like to go into the woods and look around. Is that possible?”

“Certainly. I can arrange it for you. I’ll give you one of the men to show you around.”

“I’d rather go alone. Is there any danger?”

“No, none that I know of. Except—”

“Except the Pipers,” Harris finished. “I know. Well, there’s only one way to find them, and that’s it. I’ll have to take my chances.”


“IF you walk in a straight line,” Chief Watts said, “you’ll find yourself back at the Garrison in about six hours. It’s a damn small asteroid. There’s a couple of streams and lakes, so don’t fall in.”

“How about snakes or poisonous insects?”

“Nothing like that reported. We did a lot of tramping around at first, but it’s grown back now, the way it was. We never encountered anything dangerous.”

“Thanks, Chief,” Harris said. They shook hands. “I’ll see you before nightfall.”

“Good luck.” The Chief and his two armed escorts turned and went back across the rise, down the other side toward the Garrison. Harris watched them go until they disappeared inside the building. Then he turned and started into the grove of trees.

The woods were very silent around him as he walked. Trees towered up on all sides of him, huge dark-green trees like eucalyptus. The ground underfoot was soft with endless leaves that had fallen and rotted into soil. After a while the grove of high trees fell behind and he found himself crossing a dry meadow, the grass and weeds burned brown in the sun. Insects buzzed around him, rising up from the dry weed-stalks. Something scuttled ahead, hurrying through the undergrowth. He caught sight of a grey ball with many legs, scampering furiously, its antennae weaving.

The meadow ended at the bottom of a hill. He was going up, now, going higher and higher. Ahead of him an endless expanse of green rose, acres of wild growth. He scrambled to the top finally, blowing and panting, catching his breath.

He went on. Now he was going down again, plunging into a deep gully. Tall ferns grew, as large as trees. He was entering a living Jurassic forest, ferns that stretched out endlessly ahead of him. Down he went, walking carefully. The air began to turn cold around him. The floor of the gully was damp and silent; underfoot the ground was almost wet.

He came out on a level table. It was dark, with the ferns growing up on all sides, dense growths of ferns, silent and unmoving. He came upon a natural path, an old stream bed, rough and rocky, but easy to follow. The air was thick and oppressive. Beyond the ferns he could see the side of the next hill, a green field rising up.

Something grey was ahead. Rocks, piled-up boulders, scattered and stacked here and there. The stream bed led directly to them. Apparently this had been a pool of some kind, a stream emptying from it. He climbed the first of the boulders awkwardly, feeling his way up. At the top he paused, resting again.

As yet he had had no luck. So far he had not met any of the natives. It would be through them that he would find the mysterious Pipers that were stealing the men away, if such really existed. If he could find the natives, talk to them, perhaps he could find out something. But as yet he had been unsuccessful. He looked around. The woods were very silent. A slight breeze moved through the ferns, rustling them, but that was all. Where were the natives? Probably they had a settlement of some sort, huts, a clearing. The asteroid was small; he should be able to find them by nightfall.


HE started down the rocks. More rocks rose up ahead and he climbed them. Suddenly he stopped, listening. Far off, he could hear a sound, the sound of water. Was he approaching a pool of some kind? He went on again, trying to locate the sound. He scrambled down rocks and up rocks, and all around him there was silence, except for the splashing of distant water. Maybe a waterfall, water in motion. A stream. If he found the stream he might find the natives.

The rocks ended and the stream bed began again, but this time it was wet, the bottom muddy and overgrown with moss. He was on the right track; not too long ago this stream had flowed, probably during the rainy season. He went up on the side of the stream, pushing through the ferns and vines. A golden snake slid expertly out of his path. Something glinted ahead, something sparkling through the ferns. Water. A pool. He hurried, pushing the vines aside and stepping out, leaving them behind.

He was standing on the edge of a pool, a deep pool sunk in a hollow of grey rocks, surrounded by ferns and vines. The water was clear and bright, and in motion, flowing in a waterfall at the far end. It was beautiful, and he stood watching, marveling at it, the undisturbed quality of it. Untouched, it was. Just as it had always been, probably. As long as the asteroid existed. Was he the first to see it? Perhaps. It was so hidden, so concealed by the ferns. It gave him a strange feeling, a feeling almost of ownership. He stepped down a little toward the water.

And it was then he noticed her.

The girl was sitting on the far edge of the pool, staring down into the water, resting her head on one drawn-up knee. She had been bathing; he could see that at once. Her coppery body was still wet and glistening with moisture, sparkling in the sun. She had not seen him. He stopped, holding his breath, watching her.

She was lovely, very lovely, with long dark hair that wound around her shoulders and arms. Her body was slim, very slender, with a supple grace to it that made him stare, accustomed as he was to various forms of anatomy. How silent she was! Silent and unmoving, staring down at the water. Time passed, strange, unchanging time, as he watched the girl. Time might even have ceased, with the girl sitting on the rock staring into the water, and the rows of great ferns behind her, as rigid as if they had been painted there.

All at once the girl looked up. Harris shifted, suddenly conscious of himself as an intruder. He stepped back. “I’m sorry,” he murmured. “I’m from the Garrison. I didn’t mean to come poking around.”

She nodded without speaking.

“You don’t mind?” Harris asked presently.

“No.”

So she spoke Terran! He moved a little toward her, around the side of the pool. “I hope you don’t mind my bothering you. I won’t be on the asteroid very long. This is my first day here. I just arrived from Terra.”

She smiled faintly.

“I’m a doctor. Henry Harris.” He looked down at her, at the slim coppery body, gleaming in the sunlight, a faint sheen of moisture on her arms and thighs. “You might be interested in why I’m here.” He paused. “Maybe you can even help me.”

She looked up a little. “Oh?”

“Would you like to help me?”

She smiled. “Yes. Of course.”

“That’s good. Mind if I sit down?” He looked around and found himself a flat rock. He sat down slowly, facing her. “Cigarette?”

“No.”

“Well, I’ll have one.” He lit up, taking a deep breath. “You see, we have a problem at the Garrison. Something has been happening to some of the men, and it seems to be spreading. We have to find out what causes it or we won’t be able to run the Garrison.”


HE waited for a moment. She nodded slightly. How silent she was! Silent and unmoving. Like the ferns.

“Well, I’ve been able to find out a few things from them, and one very interesting fact stands out. They keep saying that something called—called The Pipers are responsible for their condition. They say the Pipers taught them—” He stopped. A strange look had flitted across her dark, small face. “Do you know the Pipers?”

She nodded.

Acute satisfaction flooded over Harris. “You do? I was sure the natives would know.” He stood up again. “I was sure they would, if the Pipers really existed. Then they do exist, do they?”

“They exist.”

Harris frowned. “And they’re here, in the woods?”

“Yes.”

“I see.” He ground his cigarette out impatiently. “You don’t suppose there’s any chance you could take me to them, do you?”

“Take you?”

“Yes. I have this problem and I have to solve it. You see, the Base Commander on Terra has assigned this to me, this business about the Pipers. It has to be solved. And I’m the one assigned to the job. So it’s important to me to find them. Do you see? Do you understand?”

She nodded.

“Well, will you take me to them?”

The girl was silent. For a long time she sat, staring down into the water, resting her head against her knee. Harris began to become impatient. He fidgeted back and forth, resting first on one leg and then on the other.

“Well, will you?” he said again. “It’s important to the whole Garrison. What do you say?” He felt around in his pockets. “Maybe I could give you something. What do I have….” He brought out his lighter. “I could give you my lighter.”

The girl stood up, rising slowly, gracefully, without motion or effort. Harris’ mouth fell open. How supple she was, gliding to her feet in a single motion! He blinked. Without effort she had stood, seemingly without change. All at once she was standing instead of sitting, standing and looking calmly at him, her small face expressionless.

“Will you?” he said.

“Yes. Come along.” She turned away, moving toward the row of ferns.

Harris followed quickly, stumbling across the rocks. “Fine,” he said. “Thanks a lot. I’m very interested to meet these Pipers. Where are you taking me, to your village? How much time do we have before nightfall?”

The girl did not answer. She had entered the ferns already, and Harris quickened his pace to keep from losing her. How silently she glided!

“Wait,” he called. “Wait for me.”

The girl paused, waiting for him, slim and lovely, looking silently back.

He entered the ferns, hurrying after her.


“WELL, I’ll be damned!” Commander Cox said. “It sure didn’t take you long.” He leaped down the steps two at a time. “Let me give you a hand.”

Harris grinned, lugging his heavy suitcases. He set them down and breathed a sigh of relief. “It isn’t worth it,” he said. “I’m going to give up taking so much.”

“Come on inside. Soldier, give him a hand.” A Patrolman hurried over and took one of the suitcases. The three men went inside and down the corridor to Harris’ quarters. Harris unlocked the door and the Patrolman deposited his suitcase inside.

“Thanks,” Harris said. He set the other down beside it. “It’s good to be back, even for a little while.”

“A little while?”

“I just came back to settle my affairs. I have to return to Y-3 tomorrow morning.”

“Then you didn’t solve the problem?”

“I solved it, but I haven’t cured it. I’m going back and get to work right away. There’s a lot to be done.”

“But you found out what it is?”

“Yes. It was just what the men said. The Pipers.”

“The Pipers do exist?”

“Yes.” Harris nodded. “They do exist.” He removed his coat and put it over the back of the chair. Then he went to the window and let it down. Warm spring air rushed into the room. He settled himself on the bed, leaning back.

“The Pipers exist, all right—in the minds of the Garrison crew! To the crew, the Pipers are real. The crew created them. It’s a mass hypnosis, a group projection, and all the men there have it, to some degree.”

“How did it start?”

“Those men on Y-3 were sent there because they were skilled, highly-trained men with exceptional ability. All their lives they’ve been schooled by complex modern society, fast tempo and high integration between people. Constant pressure toward some goal, some job to be done.

“Those men are put down suddenly on an asteroid where there are natives living the most primitive of existence, completely vegetable lives. No concept of goal, no concept of purpose, and hence no ability to plan. The natives live the way the animals live, from day to day, sleeping, picking food from the trees. A kind of Garden-of-Eden existence, without struggle or conflict.”

“So? But—”

“Each of the Garrison crew sees the natives and unconsciously thinks of his own early life, when he was a child, when he had no worries, no responsibilities, before he joined modern society. A baby lying in the sun.

“But he can’t admit this to himself! He can’t admit that he might want to live like the natives, to lie and sleep all day. So he invents The Pipers, the idea of a mysterious group living in the woods who trap him, lead him into their kind of life. Then he can blame them, not himself. They ‘teach’ him to become a part of the woods.”

“What are you going to do? Have the woods burned?”

“No.” Harris shook his head. “That’s not the answer; the woods are harmless. The answer is psychotherapy for the men. That’s why I’m going right back, so I can begin work. They’ve got to be made to see that the Pipers are inside them, their own unconscious voices calling to them to give up their responsibilities. They’ve got to be made to realize that there are no Pipers, at least, not outside themselves. The woods are harmless and the natives have nothing to teach anyone. They’re primitive savages, without even a written language. We’re seeing a psychological projection by a whole Garrison of men who want to lay down their work and take it easy for a while.”

The room was silent.

“I see,” Cox said presently. “Well, it makes sense.” He got to his feet. “I hope you can do something with the men when you get back.”

“I hope so, too,” Harris agreed. “And I think I can. After all, it’s just a question of increasing their self-awareness. When they have that the Pipers will vanish.”

Cox nodded. “Well, you go ahead with your unpacking, Doc. I’ll see you at dinner. And maybe before you leave, tomorrow.”

“Fine.”


HARRIS opened the door and the Commander went out into the hall. Harris closed the door after him and then went back across the room. He looked out the window for a moment, his hands in his pockets.

It was becoming evening, the air was turning cool. The sun was just setting as he watched, disappearing behind the buildings of the city surrounding the hospital. He watched it go down.

Then he went over to his two suitcases. He was tired, very tired from his trip. A great weariness was beginning to descend over him. There were so many things to do, so terribly many. How could he hope to do them all? Back to the asteroid. And then what?

He yawned, his eyes closing. How sleepy he was! He looked over at the bed. Then he sat down on the edge of it and took his shoes off. So much to do, the next day.

He put his shoes in the corner of the room. Then he bent over, unsnapping one of the suitcases. He opened the suitcase. From it he took a bulging gunnysack. Carefully, he emptied the contents of the sack out on the floor. Dirt, rich soft dirt. Dirt he had collected during his last hours there, dirt he had carefully gathered up.

When the dirt was spread out on the floor he sat down in the middle of it. He stretched himself out, leaning back. When he was fully comfortable he folded his hands across his chest and closed his eyes. So much work to do—But later on, of course. Tomorrow. How warm the dirt was….

He was sound asleep in a moment.











First published in Imagination: Stories of Science and Fantasy, February 1953 and made available via Project Gutenberg.