Feuille de juin 2016
Au cours de ses recherches sur l'espace sacré
dans le Japon contemporain, Ake Rots s'est demandé si
le shintô pouvait offrir un modèle viable pour un
"environnement durable".
Selon Umehara Takeshi, l'essence de la culture japonaise se
trouve dans la "culture de la forêt" développée pendant
l'époque Jômon, et dans l'animisme qui caractérise cette
culture. Comme il l'a souvent répété : L'humanité devrait
embrasser l'esprit de l'animisme développé au cours de la
période Jômon afin de surmonter les défis de notre époque.
Selon J. Baird Callicott, le shintô considère que le monde
naturel est saturé de kami, ou dieux, qui ne peuplent pas
seulement le ciel et les couches supérieures de l'atmosphère,
mais aussi les montagnes et les ruisseaux, les lacs, les arbres
et les cavernes. Dominique Lestel parle de l'animisme comme
d'une organisation de la vie en fonction du rapport à des
intelligences non corporelles (si nous préférons éviter de
parler de dieux...). Plus loin Lestel cite aussi Graham Harvey :
Les animistes contemporains […] centrent la discussion
autour de façons particulières d'être lié au monde.
Pour Yasuda Yoshinori, la période Jômon, dans laquelle la
civilisation japonaise de la forêt a émergé, constitue un âge
d'or. Et la mentalité et la vision du monde qui se sont
développées en ces temps anciens (approximativement de
15 000 à 300 av. J.-C.) restent pertinentes aujourd'hui. Yasuda
n'est pas le seul à se référer à la vision du monde et à la
mentalité de la période Jômon par le terme "animisme".
En contraste avec les théories classiques, pour lesquelles
l'animisme n'est qu'un stade de l'évolution, Iwata Keiji conçoit
également l'animisme comme une façon de se relier au monde.
Il va sans dire que dans la religion appelée animisme, il n'y a
pas de doctrine, pas d'organisation religieuse et pas de
religieux professionnels. C'est pourquoi, originellement, c'est
une religion d'individus.
Dominique Lestel pense que les animismes offrent la
possibilité de faire sortir l'Occidental de l'autisme destructeur,
de la schizophrénie malsaine et de la paranoïa pathologique
qui caractérise sa pensée humaniste […].
Fukushima Hiroyuki a mis en évidence la différence
fondamentale entre la vision des Japonais qui est focalisée sur
la "coexistence avec la nature" et la vision, formée par le
monothéisme, des occidentaux qui conçoivent la nature
comme une ressource devant être exploitée pour construire la
civilisation.
Sonoda Minoru écrit : Pour les peuples occidentaux élevés
dans la vision du monde chrétienne, les paysages naturels et
la forêt ne peuvent être considérés comme sacrés par eux-
mêmes [...] alors qu'au Japon, depuis les temps anciens, les
vallées profondes, les forêts, les chutes d'eau, les rochers et
d'autres parties de la nature, et même les forêts plantées par
les hommes, ont toujours été perçus comme des places sacrées
gardées par des dieux et des esprits.
On peut faire remonter plus loin que le début du christianisme
l'attitude des Occidentaux face à la nature. Pour Dominique
Lestel, aucune culture n’a complètement assimilé l’humain aux
autres animaux mais la culture occidentale est allée plus loin
qu’aucune autre dans la haine qu’elle a vouée dès ses origines
grecques à la nature et dans sa volonté de s’en affranchir
radicalement.
Claude Lévi-Strauss fait également remonter très loin ce
mouvement de haine et d'autodestruction : Puisque c'est, en
quelque sorte, d'une seule et même foulée que l'homme a
commencé par tracer la frontière de ses droits entre lui-même
et les autres espèces vivantes, et s'est ensuite trouvé amené à
reporter cette frontière au sein de l'espèce humaine, séparant
certaines catégories reconnues seules véritablement humaines
d'autres catégories qui subissent alors une dégradation
conçue sur le même modèle qui servait à discriminer entre
espèces vivantes humaines et non humaines. Véritable péché
originel qui pousse l'humanité à l'autodestruction.
Les dieux sont des processus. On ne peut ni les voir ni les
entendre tant que l'on s'adresse à eux en cherchant leurs
contours. Ou tant que l'on attend quelque chose d'eux.
Les animistes sont des gens qui reconnaissent que le monde
est plein de personnes, que seulement quelques-unes d'entre
elles sont humaines, et que la vie est toujours vécue en
relation avec les autres, écrit Harvey.
Il s'agit d'aller selon ces lignes qui n'aboutissent jamais, sinon
à des nœuds qui se forment puis se défont comme les remous
dans le courant. Cela évoque effectivement les entrelacs
imprimés sur les poteries de l'époque Jômon (jô : cordes,
mon : motif). Et l'on retrouve des motifs assez semblables dans
beaucoup d'autres régions du monde. Selon Brigitta Hauser-
Schaüblin, chez les Abelam, un peuple de Papouasie-Nouvelle-
Guinée, dans les grandes peintures comme celles qui sont
réalisées sur les façades des maisons de cérémonie, le peintre
commence en partant du haut et procède rangée par rangée.
Cependant à la base des motifs de chaque rangée, il laisse
toujours pendre une ligne blanche comme une corde afin de
pouvoir la reprendre et la continuer au moment d'entamer la
suivante (cité par Tim Ingold dans Une brève histoire des
lignes). Dans les années 70 j'ai visité un village Shipibo-Conibo
en Amazonie péruvienne, où toutes les femmes traçaient des
lignes sur des pièces de coton. Dans le même ouvrage Tim
Ingold écrit : Les chants des Shipibo-Conibo, comme le
remarque Gebhart-Sayer, peuvent s'entendre de manière
visuelle... et les dessins géométriques peuvent se voir de
manière acoustique. Les lignes visibles des motifs sont des
lignes de son. En 1984, cherchant à mieux connaître l'art de
l'époque Jômon, j'ai découvert le livre d'Okamoto Tarô La
magie des entrelacs : Dans le jeu du berceau (jeu de ficelle
dont on retrouve la pratique un peu partout dans le monde), il
n'y a pas de commencement pas plus qu'il n'y a de fin. C'est
une circulation ininterrompue. Si l'on y fait se déployer des
formes précises, et relevant d'une telle habileté, jamais il n'y a
de conclusion orientée vers un but. Se faire et se défaire, pas
véritablement de commencement ni de fin, aller selon des
lignes qui se déplacent selon les heures du jour, les saisons de
l'année, l'inclinaison de la terre, l'érosion, un peu comme les
animaux qui oscillent entre les pôles et l'équateur, la banquise
qui s'étend ou se rétracte. Abandonner ses souvenirs dont on
ne sait pas vraiment s'ils ont été inventés ou s'ils sont
véritablement liés à des moments vécus, comme ses projets
inutiles, ces choses que l'on a rêvées et auxquelles on
s'accroche comme à de vieux vêtements, s'abandonner au
courant. La musique peut-elle être un moyen pour recueillir
ces influences, une voile déployée dans le vent, un moyen de se
déplacer, les sons eux mêmes ne sont-ils pas comme des
souffles...
Lorsque j'ai découvert la peinture d'Emily Kame Kngwarreye à
la fin des années 90 – par les catalogues et d'autres
publications – et que j'ai appris que l'igname était l'un de ses
Rêves principaux, j'ai aussitôt mis dans un pot un morceau de
racine d'igname (pas de la même sorte que celui que l'on
trouve en Australie, le tubercule que j'ai planté venait
d'Afrique, je pense, alors que selon Jennifer Isaacs : l'igname
principal des peintures d'Emily est plus probablement de
l'espèce vigna — vigna lanceolata — atnulare, dont la racine
est longue est fine). Quoi qu'il en soit, aussitôt mise en terre la
racine germa et la tige poussa à une telle vitesse que je dus me
précipiter pour aller chercher de quoi prolonger le tuteur
autour duquel elle s'enroulait allègrement. Arrivée au plafond
elle s'enroula d'abord autour de la tringle à rideaux. Ensuite je
perds sa trace. Les racines souterraines de l'igname font
changer la texture du sol en surface. On apprend à deviner
leurs parcours souterrains, en suivant les craquelures quasi
imperceptibles de la surface et les rhizomes de lianes qui
courent sur le sol, grimpent sur certains troncs morts et
redescendent sous terre pour donner de nouveaux tubercules,
écrit Barbara Glowczewski. Parmi toutes les
hypothèses que Roger Payne examine dans Among Whales,
il y en à une qui voudrait que les chants des baleines aient une
fonction semblable à celle des "songlines" des Aborigènes
d'Australie. Ces chants sont comme des cartes, ils nous
racontent le pays, ils sont des cartes que nous portons dans
nos têtes, écrit Musso Harvey. Selon Barbara Glowczewski :
Les itinéraires doivent être vus non pas sur un plan, mais au
moins en trois dimensions, où dessous et dessus se distinguent
comme dans un nœud, un "plat de spaghettis" disait Bruce
Chatwin dans Le chant des pistes. Cependant, même si elle
reste stimulante, l'hypothèse des songlines semble fort
improbable : Si les baleines suivent les mêmes routes chaque
année lors de leur migration, on devrait s’attendre à ce que
ces chants restent les mêmes d’année en année, ce qui n’est pas
le cas. Une idée assez proche a cependant été suggérée par
James Lovelock, qui pense que le cerveau des grandes baleines
a pu se développer de manière à constituer une carte vivante,
multidimensionnelle, des océans. Payne remarque aussi que
les grands cerveaux de certains cétacés pourraient leur être
utiles quand il s'agit de débrouiller et de nettoyer les signaux et
messages qui ont transité à travers l'océan. Norman Hallendy
raconte avoir entendu un homme qui avait parcouru quelque
1 800 kilomètres aidé par un chant que lui avait donné son
père, et dans lequel des séquences d’inuksuit en relation avec
le paysage étaient soigneusement décrites avec moult détails.
Les inuksuit (pluriel de inuksuk) sont des constructions de
pierres sèches que l'on trouve dans l'arctique (des sortes de
cairns). Selon Hallendy, il y a plusieurs sortes d’inuksuit. Les
plus communs consistent en deux pierres posées l’une sur
l’autre, une simple pierre dressée, ou un entassement de
pierres. D’autres sont beaucoup plus élaborés : certains
peuvent indiquer la position d’une étoile, ou d’une
constellation à une certaine période de l’année ; ils prolongent
la pensée des hommes, et l'inscrivent dans d'immenses
territoires. Lorsque la télévision est entrée dans les villages
des Inuit, j’ai vu des familles qui s’achetaient trois postes afin
de regarder en même temps les trois chaînes disponibles pour
ne rien manquer ! [...] ce sont des peuples chasseurs-pêcheurs
de tradition qui ont une vision de l'environnement très
holographique. Et ils trouvent à travers ces outils
technologiques, un aspect de la réalité qui vient s'ajouter à ce
qu'ils font, écrit Bernard Saladin d'Anglure.
Il est un lieu dans le monde — probablement en Nouvelle-
Calédonie — où le passage des baleines (mégaptères) lors de
leur migration annuelle et la culture de l'igname sont reliés (vu
à la télévision) : Quand le souffle des cétacés apparaît à
l'horizon, il est temps de défricher, quand on voit les baleines
sauter, il faut alors creuser la terre, et quand elles se
rapprochent des falaises, c'est le moment du repiquage. Les
vieux, en racontant les histoires, les femmes et les enfants,
imitent de leurs bras les mouvements gracieux des nageoires
pectorales de la baleine (mégaptère : grande aile).
Les mots permettent de découper l'expérience en morceaux
que nous pouvons arranger dans un certain ordre et avec
lesquels nous pouvons fabriquer des histoires avec un début et
une fin. Notre langage est adapté à un monde domestique dans
lequel les formes de vie intermédiaires sont exclues. Alors que
toutes sortes d'ambiguïtés prolifèrent dans l'espace sauvage.
Pour ceux qui continuent à vivre aux bords de la civilisation,
dans les zones arides ou glacées (ou dans une cave, ou sous les
toits) ces choses qui "hésitent à exister" – qui se produisent
entre-deux — sont des événements quotidiens.
Les langues des peuples cueilleurs-chasseurs accueillent de
telles ambiguïtés et les préservent. Des scientifiques se sont
d'ailleurs intéressés à certaines de ces langues parce qu'il s'en
trouve parmi elles qui conviendraient mieux pour parler, par
exemple, de ces phénomènes insaisissables, tels ceux
qu'explore la mécanique quantique (mais l'on pourrait s'en
servir aussi pour décrire – ou susciter — certaines activités
artistiques). Certaines langues sont articulées par les verbes
plutôt que par les noms, de telle sorte que ceux qui les parlent
perçoivent le monde comme des processus enchevêtrés plutôt
que comme un ensemble d'entités distinctes. Jean-Christophe
Bailly écrit : Les verbes sont une imitation de ce qui est actif,
de ce qui est bruissant, de ce qui se meut […]. Ces manières ne
sont étranges que pour ceux qui vivent depuis la domestication
des plantes et des animaux, comme les "mauvaises" herbes ne
sont mauvaises que depuis l'invention de l'agriculture.
L'inuktitut ne possède pas de mot pour "vermine'"ou
"mauvaise herbe". Il n'y a pas de délimitation entre la vie d'un
animal et celle d'un être humain — il n'y a pas de mot pour
"ça", écrit Hugh Brody.
Toute modification de notre façon de percevoir suppose un
énorme travail, dont la pratique d'un art fait partie, dans la
mesure où elle nous entraîne dans des régions encore à l'état
sauvage, ou en procède (mais aussi la marche, la solitude, la
contemplation des galets, des brins d'herbe, le chant, l'ivresse,
les rêves et l'étude...). La créativité, dans presque tous les
domaines de la vie, est bloquée par une grande diversité de
présupposés rigides qui sont tenus pour évidents par la
société […], écrivent David Bohm et David Peat.
Certaines activités pourraient libérer, ou susciter, ces
apparitions que l'on ne peut vraiment décrire, ou pourraient
nous permettre d'accéder à ces régions que l'on ne peut
précisément situer, qui n'existent qu'en certaines
circonstances. De telles ambiguïtés subsistent et prolifèrent, un
peu à la façon des mauvaises herbes adventices dont Richard
Lewontin écrit qu'elles sont justement ces espèces qui ne
peuvent pousser qu'en conditions hostiles [...] et qui, une fois
adultes, modifient les conditions de l'environnement de façon
à ne pas pouvoir produire de seconde génération. Ces espèces
ne continuent à exister que parce qu'il existe toujours des
zones difficiles ici ou là.
OC
juin 2016
© l o l i g o
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citations de: Ake Rots, Umehara Takeshi, J.Baird Calicott, Dominique Lestel, Graham Harvey, Yasuda Yoshinori, Iwata Keiji, Fukushima Hiroyuki, Sonoda Minoru, Claude Lévi-Strauss, Brigitta Hauser-Schaüblin, Tim Ingold, Gebhart-Sayer, Okamoto Tarô, Emily Kame-Kngwarreye, Jennifer Isaacs, Barbara Glowczewski, Roger Payne, Musso Harvey, Bruce Chatwin, James Lovelock, Norman Hallendy, Bernard Saladin d'Anglure, Jean-Christophe Bailly, Hugh Brody, David Bohm, David Peat, Richard Lewontin