Feuille d'avril 2016
La plupart du temps nous n'écoutons pas. Nous ne
faisons la plupart du temps que répéter ce que nous savons
faire, ce que nous avons appris à faire — et à ne pas faire :
ne pas parler aux arbres, ne pas écouter les bruits du vent ou
de l'eau, entre autres choses qui nous sont plus ou moins
explicitement interdites (au moins depuis Platon, autant
que je sache, et la plupart des compositeurs de la musique
occidentale semblent avoir suivi ses conseils... Mais on
pourrait multiplier les exemples témoignant du mépris pour
les bruits de la nature).
Les moyens de communications que nous avons élaborés
finissent par nous entraver, à force de parler nous ne pouvons
plus communiquer, pas même avec un arbre. Et si l'on prie
encore, la plupart des prières sont adressées à un Dieu qui se
trouve hors de la nature...
Notre éducation ne nous porte pas à reconnaître une
intelligence dans la nature (ou plutôt nous interdit de
reconnaître la nature comme une forme d'intelligence dans
laquelle nous émergeons et dont nous faisons partie...)
Nous résidons habituellement dans une sorte d'hallucination
qui résulte du fait que nous nous sommes plus ou moins
coupés de la terre et des autres formes de vie, et que notre
système sensoriel est privé de stimulations externes.
Nous nous sommes séparés des autres, animaux, végétaux et
minéraux. Les animaux nous fuient parce que notre syntaxe les
perturbe. Notre interprétation du monde est trop étroite. La
terre ne nous aime pas parce que les lignes que nous traçons
sont droites, les limites que nous posons trop rigides.
Nature : Le terme vient [...] de phuô, pousser, croître comme
le font les plantes. Les Romains, qui ne possédaient pas la
notion, traduisirent quelques siècles plus tard le mot grec par
natura, participe futur du verbe nasci, naître. Natura, c'est
donc étymologiquement le "devant-naître" des choses
vivantes, selon Augustin Berque.
On parle souvent des relations que les natifs américains et
d'autres peuples indigènes auraient eu avec la nature, mais,
comme le remarque Niel Evernden, ces peuples n'ont
probablement jamais connu de chose telle que la Nature, ils
vivaient dans un cosmos rempli par d'autres êtres et toutes
sortes d'entités. Il n'y a pas de chose telle que la Nature. Il y a
simplement d'autres entités.
Quant à l'"espace sauvage", c'est une idée d'agriculteur, selon
Augustin Berque : L'espace sauvage est une réalité bien
humaine. Je l'imaginerais volontiers naître quelque part en
Anatolie, du côté de Çatal Hüyük par exemple, germant dans
les têtes et les paysages de la première agriculture…
Pour les gens de la forêt, il n'y a pas vraiment de "nature
sauvage", ni de "forêt vierge". Considérer la forêt à l'instar
d'un jardin n'a rien d'extraordinaire si l'on songe que certains
peuples d'Amazonie sont tout à fait conscients que leurs
pratiques culturales exercent une influence directe sur la
distribution et la reproduction des plantes sauvages, écrit
Philippe Descola. Ce qui, aux yeux de ces gens de la forêt, a pu
sembler sauvage, se sont plutôt les vaches et les porcs importés
par les blancs dans certaines parties du monde, et les mœurs
des fermiers qui vivaient dans la puanteur des animaux
domestiques.
Les agriculteurs stockaient de grandes quantités de céréales et
vivaient en communautés, ce qui favorisait le développement
des populations de rats, d'autres rongeurs, des puces et
d'autres insectes, tous vecteurs de maladies infectieuses contre
lesquelles les peuples chasseurs-cueilleurs n'avaient jamais
développé de résistances. Les microbes que les conquérants et
les pionniers apportèrent en Amérique tuèrent bien plus
d'indigènes que les armes européennes. La même chose s'est
sans doute produite lors de contacts plus précoces, quand les
fermiers repoussaient ou absorbaient les chasseurs presque
partout dans le monde, écrit Hugh Brody.
Plus de 10 000 ans plus tard, l'agriculture ne va toujours pas
de soi : Les chasseurs-cueilleurs avaient en effet un régime
alimentaire diversifié, incluant des tas de plantes différentes,
alors qu'en règle générale les agriculteurs devaient se
contenter de quelques produits de base dont la récolte n'était
pas toujours assurée et qui, le plus souvent, se gâtaient sans
doute avant d'être consommés (comme c'est toujours le cas
aujourd'hui des récoltes, sur pied ou en stock, que l'on n'a pas
traitées avec des fongicides) écrit Colin Tudge. Et Philippe
Silar & Fabienne Malagnac : On estime que les champignons
détruisent chaque années des denrées qui, préservées,
pourraient nourrir plus de 600 millions de personnes. Pour
les seules récoltes mondiales de riz, de blé et de maïs, cela
représente une perte de prés de cinquante milliards d'euros.
Pour l'agriculture, se protéger des dégâts engendrés par les
champignons phytopathogènes est donc un enjeu majeur,
mais également très couteux.
D'après le peu que l'on sait des champignons, il semble que
mieux vaudrait éviter de les provoquer. Selon Paul Stamets : Le
mycélium est doué de sensations. Il sait que vous êtes là.
Lorsque vous vous promenez à travers champs, il bondit dans
les traces de vos pas en essayant de récupérer des débris. Je
pense donc que l’invention de l’Internet des ordinateurs est
une conséquence inévitable d’un modèle abouti
antérieurement et biologiquement prouvé.
Bien sûr les jardins des Indiens en Amazonie ne détruisent pas
la forêt (Poursuivi depuis des millénaires dans une grande
partie de l'Amazonie, ce façonnage de l'écosystème forestier
n'aura sans doute pas peu contribué à rendre légitime l'idée
que la jungle est un espace aussi domestiqué que les jardins,
écrit Descola), mais dans le monde moderne occidental,
l'agriculture se combine à la géométrie et à toutes sortes
d'ingénieries et de machineries, et implique le défrichage
quasi-systématique de toutes les régions boisées, le barrage des
fleuves, l'assèchement des marais, l'aplanissement des
montagnes, le déploiement des réseaux ferroviaires et autres,
et s'accompagne d'une mentalité qui ne tolère pas que subsiste
la moindre "mauvaise" herbe.
Certains, parmi les écologistes, parlent de faire des sanctuaires
des rares parcelles de nature "sauvage" qui subsistent encore...
C'est parce que la nature est devenue quelque chose
d'extérieur aux humains en Europe à la fin de la Renaissance
que les développements scientifiques ont été possibles, écrit
Philippe Descola. Quelquefois il semble cependant que la
science tente de retourner vers la nature.... Nos nouvelles
sciences ne peuvent plus se permettre d'accepter les anciennes
distinctions entre valeurs scientifiques et éthiques qui
impliquaient une séparation entre l'humain et le non humain,
et par là-même une domination du premier sur le second,
écrit David Dunn. Et Gilles Clément : Les avancées de la
science nous amènent à considérer l'ensemble des espèces
présentes sur Terre – la biodiversité – comme un appareil
d'une étonnante complexité dont chaque élément se trouve en
permanence connecté avec tous les autres. L'Internet
biologique fonctionne depuis la nuit des temps. Où se trouve
notre place dans cette gigantesque discussion ?
On peut imaginer que certaines formes d'art — et de
technologie — soient des tendances propres à la matière
vivante elle-même. Peut-être que certaines formes d'art ne
font-elles que refléter ou prolonger l'activité de la nature,
accomplir certains de ses desseins, et que toutes nos activités
suivent des chemins inconscients, des chemins qui nous
traversent et continuent à travers nous vers d'autres formes
encore ; qu'un dessin soit finalement comme une fleur, une
musique un caillou; qu'un chant soit l'accomplissement d'un
événement qui nous dépasse, qui se déploie bien au delà de
l'humain. Le chant peut nous relier à d'autres formes de vie,
d'autres dimensions, peut-être qu'avec des chants on peut
visiter le cosmos...
Ce monde d'objets, n'est que le résultat d'un mode de vie
étriqué, d'une pensée rigide. Peut-être n'y a-t'il même plus de
Monde quand les choses sont enfermées dans leurs limites. Les
habitudes se reflètent dans le langage et le langage véhicule les
habitudes, les transmet de génération en génération. Des
ornières se creusent ainsi. C'est un état de chose que nous
prolongeons par nos activités, en ne faisant que suivre notre
penchant à l'auto-satisfaction et à l'auto-contemplation. En
faisant ce que nous aimons faire et en aimant ce que nous
faisons, nous consolidons notre coquille. Et nous
perfectionnons nos réseaux routiers, nos transports aériens, et
tous nos moyens de locomotion de manière à ne plus pouvoir
aller nulle part. Et de même en ce qui concerne la
télécommunication etc... jusqu'à ce qu'il ne soit plus possible
de dire ou d'entendre quoi que ce soit.
La plupart du temps la pratique d'un art, au lieu d'être une
forme de dépouillement, ou de mouvement régénérateur, ne
fait que prolonger cet état de chose... Ce qui devrait nous
permettre d'entrer en relation, ou de rester en relation avec
d'autres formes de vie finit par nous enfermer. Les liens se
durcissent de telle sorte que nous ne voyons et n'entendons
plus que ce que nous sommes prédisposés à voir et à entendre,
de par notre culture, nos habitudes, nos intérêts particuliers,
nos besoins et nos désirs.
Nous ne savons jamais vraiment jusqu'à quel point certaines
formes du langage modèlent "notre" pensée ou "notre"
perception... La chaise et la chaussure nous confinent à un
environnement particulier, il est rare que nous posions les
pieds nus sur le sol, ou que nous nous asseyions à même la
terre, et cela nous est même devenu physiquement difficile.
Nos articulations sont encrassées, notre système sensoriel est
bridé. Nous n'avons plus accès à toute l'information, nous
vivons désormais — autant que l'on puisse le faire — en marge
de la nature. Même si nous restons toujours liés à la nature
parce qu'enfin, quoi que nous fassions, tout retourne à la
nature, on finit par rendre son corps à la terre.
Dans notre civilisation, les activités artistiques sont tolérées,
ou même entretenues — sous une certaine forme — dans la
mesure où il s'agit d'une soupape de sécurité probablement
nécessaire au fonctionnement de la société. Cela concerne
autant les artistes que les collectionneurs, les spéculateurs, les
marchands...
Les peuples qui ont pu préserver jusqu'à aujourd'hui une
activité rituelle, en relation avec leur milieu, les éléments, les
saisons, sont peu à peu amenés à produire des œuvres qui
peuvent se vendre sur le marché mondial de l'art, et qui sont
exposées dans des galeries et des musées surveillés par des
gardiens en uniforme. C'est la même société qui extermine les
derniers groupes de cueilleurs-chasseurs et qui fait construire
des musées pour conserver les restes de leurs activités.
Cependant, aussi corrompues qu'elles soient, ces pratiques
semblent nécessaires pour maintenir ouverts certains champs
où sont conservées quelques traces d'un mode de vie premier,
comme les parcs naturels le sont pour certains animaux en voie
de disparition...
Ce qu'est la nature, je ne sais pas. On ne peut pas voir les
choses telles quelles sont tant que l'on est attaché à un point de
vue quelconque. Pour que l'on puisse parler de nature, il faut
que l'homme soit en retrait par rapport à l'environnement
dans lequel il est plongé, il faut que l'homme se sente extérieur
et supérieur au monde qui l'entoure, écrit Philippe Descola.
Compliquez votre jardin de telle sorte qu'il soit aussi
surprenant qu'un espace en friche, propose John Cage.
La friche est une parcelle de terre occupée par l'homme
pendant un certain temps puis abandonnée, et qui tente de
retrouver son état normal : la forêt (quelle générosité ; cela
donne à penser : existe-t-il en chacun un germe de sauvagerie
qui, laissé à l'abandon, pourrait se développer... y aurait il des
formes de l'évolution qui défient la "sélection naturelle" ou
l'évitent, et qui se moquent de la "survie du plus apte"...)
On ne peut pas attendre cependant d'un morceau de terre en
friche qu'il reflète parfaitement cet ordre complexe que l'on
trouve dans une forêt ancienne, c'est une zone laissée à
l'abandon depuis trop peu de temps. Mais c'est déjà un refuge
pour toutes sortes d'êtres vivants. Les lointains chasseurs dont
nous descendons aussi cultivaient très probablement, comme
les lions, les vertus de la fainéantise.
Qui sait si nous ne devrions pas nous inspirer de leur
exemple? écrit Colin Tudge.
Ne-rien-faire est une activité très sophistiquée qui pourrait
nous occuper pendant quelques temps : il s'agit de faire en
sorte que les choses se produisent d'elles-mêmes, de faire avec
elles, sans se soucier de là où l'on va aboutir. Voilà une forme
d'art qu'il semble digne de pratiquer.
Plus un bois est laissé longtemps à lui-même, plus la
régularité et l'harmonie qu'on y observe sont grandes, écrit
Henry Thoreau. Les choses, laissées à elles-mêmes,
s'assemblent dans un ordre incalculable, quelque chose comme
ce que les Chinois appellent li. Li désigne originellement les
veines du jade ou les fibres du bois. C'est la nature du
matériau. Selon Alan Watts : Il s'agit de retrouver l'ordre
naturel des choses en les considérant d'un point de vue non
limité par le Moi. On ne peut saisir leur li, leur modèle, en les
observant analytiquement ou en les considérant comme objets
séparés de nous-mêmes.
Avril 2016
OC
© l o l i g o
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citations de: Platon, Augustin Berque, Niel Evernden, Philippe Descola, Hugh Brody, Colin Tudge, Philippe Silar, Fabienne Malagnac, Paul Stamets, David Dunn, Gilles Clément, John Cage, Henry Thoreau, Alan Watts