Showing posts with label MEITINGER Serge. Show all posts
Showing posts with label MEITINGER Serge. Show all posts

Aug 22, 2020


Hymnes à la nuit
Novalis

 
I
Quel vivant, quel être sensible, n’aime avant tous les
prodiges de l’espace s’élargissant autour de lui, la joie
universelle de la Lumière - avec ses couleurs, ses
rayons et ses vagues ; sa douce omniprésence dans le
jour qui éveille ? Âme la plus intime de la vie, elle est
le souffle du monde gigantesque des astres sans
repos, et il nage en dansant dans son flot bleu - elle
est le souffle de la pierre étincelante, éternellement
immobile, de la plante songeuse, suçant la sève et de
l’animal sauvage, ardent, aux formes variées - mais,
plus que d’eux tous, de l’Étranger superbe au regard
pénétrant, à la démarche ailée et aux lèvres
tendrement closes, riches de musique. Comme une
reine de la nature terrestre, elle appelle chaque force
à d’innombrables métamorphoses, noue et dénoue
des alliances infinies, enveloppe de sa céleste image
chaque créature terrestre. - Sa présence seule révèle
la prodigieuse splendeur des royaumes de ce monde.
Vers le bas je me tourne, vers la sainte, l’ineffable, la
mystérieuse Nuit. Le monde est loin - sombré en un
profond tombeau - déserte et solitaire est sa place.
Dans les fibres de mon coeur souffle une profonde
nostalgie. Je veux tomber en gouttes de rosée et me
mêler à la cendre. - Lointains du souvenir, souhaits
de la jeunesse, rêves de l’enfance, courtes joies et
vains espoirs de toute une longue vie viennent en
vêtements gris, comme des brouillards du soir après
le coucher du soleil. La Lumière a planté ailleurs les
pavillons de la joie. Ne doit-elle jamais revenir vers
ses enfants qui l’attendent avec la foi de l’innocence ?
Que jaillit-il soudain de si prémonitoire sous mon
coeur et qui absorbe le souffle douceâtre de la
nostalgie ? As-tu, toi aussi, un faible pour nous,
sombre Nuit ? Que portes-tu sous ton manteau qui,
avec une invisible force, me va à l’âme ? Un baume
précieux goutte de ta main, du bouquet de pavots.
Tu soulèves dans les airs les ailes alourdies du coeur.
Obscurément, ineffablement nous nous sentons
envahis par l’émoi - je vois, dans un joyeux effroi, un
visage grave, qui, doux et recueilli, se penche vers
moi, et sous des boucles infiniment emmêlées
montre la jeunesse chérie de la Mère. Que la Lumière
maintenant me semble pauvre et puérile - heureux et
béni l’adieu du jour ! - Ainsi c’est seulement parce
que la Nuit détourne de toi les fidèles, que tu as semé
dans les vastitudes de l’espace les globes lumineux,
pour proclamer ta toute-puissance - ton retour - aux
heures de ton éloignement. Plus célestes que ces
étoiles clignotantes, nous semblent les yeux infinis
que la Nuit a ouverts en nous. Ils voient plus loin
que les plus pâles d’entre ces innombrables armées
stellaires - sans avoir besoin de la Lumière ils
sondent les profondeurs d’un coeur aimant - ce qui
remplit d’une indicible extase un espace plus haut
encore. Louange à la reine de l’univers, à la haute
révélatrice de mondes sacrés, à la protectrice du
céleste amour - elle t’envoie vers moi - tendre Bien-
Aimée - aimable soleil de la Nuit, - maintenant je suis
éveillé - car je suis tien et mien - tu m’as révélé que la
Nuit est la vie - tu m’as fait homme - consume mon
corps avec le feu de l’esprit, afin que, devenu aérien,
je me mêle à toi de plus intime façon et qu’ainsi dure
éternellement la Nuit Nuptiale.
 
II
Le matin doit-il toujours revenir ? La puissance du
Terrestre ne prend-elle jamais fin ? Une malheureuse
turbulence dévore l’intuition céleste de la Nuit.
L’intime sacrifice de l’Amour ne brûlera-t-il jamais
éternellement ? Son temps a été mesuré, à la
Lumière ; mais sans espace ni temps est le règne de
la Nuit. - Éternelle est la durée du Sommeil. Sommeil
sacré - ne comble pas trop rarement ceux qui sont
voués à la Nuit en ce terrestre labeur quotidien. Seuls
les fous te méconnaissent et ne savent d’aucun
sommeil que l’ombre, que, compatissant, tu jettes sur
nous dans ce crépuscule de la vraie Nuit. Ils ne te
sentent pas dans le flot doré des grappes, - dans
l’huile merveilleuse de l’amandier et le suc brun du
pavot. Ils ne savent pas que c’est toi qui voltiges près
de la gorge de la tendre vierge et fais de ce sein le
paradis - ils ne pressentent pas qu’issu des anciennes
légendes tu viens vers nous en ouvrant le ciel et que
tu portes la clef pour les demeures des bienheureux,
muet messager de mystères infinis.
 
III
Un jour que je laissais couler des larmes amères, que
mon espérance, décomposée, s’anéantissait en
douleur et que je me tenais solitaire près du tertre
aride qui dérobait en son étroite et sombre
dimension la Figure de ma vie - solitaire comme nul
solitaire encore ne le fut, étreint par une angoisse
indicible - sans force, n’étant plus qu’une pensée de
détresse. - Comme je cherchais une aide des yeux,
que je ne pouvais ni avancer ni reculer, et que je
m’agrippais avec un regret infini à la vie fuyante qui
s’éteignait : - alors m’arriva des lointains bleutés - des
hauteurs de mon bonheur passé, un frisson
crépusculaire - et d’un seul coup se rompit le lien, le
cordon natal - la chaîne de la Lumière. Disparut la
splendeur terrestre et mon deuil avec elle - la
nostalgie s’épancha en un monde nouveau,
insondable - toi, ferveur de la Nuit, sommeil céleste,
tu vins sur moi - le paysage s’éleva doucement dans
les airs ; au-dessus du paysage planait mon esprit
libéré, renaissant. Le tertre devint nuage de poussière
- à travers le nuage je vis les traits radieux de la Bien-
Aimée. Dans ses yeux reposait l’Éternité - je lui pris
les mains et nos larmes devinrent un lien étincelant,
indestructible. Des millénaires disparurent dans les
lointains comme des orages. À son cou, je pleurai sur
la vie nouvelle des larmes enthousiastes. - Ce fut le
premier, l’unique rêve - et c’est alors que je vouai une
foi éternelle, immuable au ciel de la Nuit et à sa
lumière, la Bien-Aimée.
 
IV
Maintenant je sais quand sera le dernier matin -
quand la Lumière ne chasse plus la Nuit et l’Amour -
quand le sommeil ne sera plus qu’un rêve d’une
éternelle et insondable Unité. Je sens en moi une
céleste langueur. - Long et épuisant fut pour moi le
pèlerinage au saint Sépulcre, accablante la croix.
L’eau cristalline, insaisissable aux sens vulgaires, qui
jaillit au sein obscur du tertre au pied duquel se brise
le flux terrestre - qui l’a goûtée, qui s’est tenu haut
sur les crêtes-frontières du monde et a vu au-delà le
pays nouveau, séjour de la Nuit - en vérité il ne
retourne pas au tourbillon du monde, au pays où
habite la Lumière dans un perpétuel tourment.
Là-haut il dresse ses tentes, tentes de paix ;
nostalgique et aimant, il regarde au-delà, jusqu’à ce
que la mieux venue d’entre toutes les heures le tire
en bas vers le bassin de la source - le Terrestre y nage
en surface, ramené par les tempêtes, mais ce qui a été
sanctifié au contact de l’Amour, s’écoule, fluidifié,
par des voies secrètes vers le règne de l’au-delà où il
se mêle, comme des parfums, au sommeil des Bien-
Aimés. Tu éveilles encore, fraîche Lumière, l’homme
de fatigue pour le travail - tu insinues en moi la joie
de la vie - mais tu ne m’écartes pas de la pierre
moussue du souvenir. Je veux bien mouvoir mes
mains laborieuses, chercher de tous côtés la place
que tu m’assignes - exalter la toute splendeur de ton
éclat - poursuivre infatigablement le beau principe
unificateur de ton oeuvre d’art - je veux bien
examiner la marche pleine de sens de ta puissante et
étincelante horlogerie - scruter la régularité des
forces et les lois du jeu prodigieux des espaces
innombrables et de leurs temporalités. Mais mon
coeur en son intimité reste fidèle à la Nuit et à
l’Amour créateur, son enfant. Peux-tu me montrer
un coeur éternellement fidèle ? Ton soleil a-t-il des
yeux pleins d’amitié qui me reconnaissent ? Tes
étoiles prennent-elles ma main suppliante ? Me
rendent-elles mon affectueuse pression et ma parole
caressante ? As-tu embelli la Nuit de couleurs et de
vaporeux contours - ou est-ce Elle qui donna un
sens plus élevé, plus aimable à ta beauté ? Quelle
extase, quelle volupté offre ta vie, qui compense les
délices de la mort ? Tout ce qui nous exalte ne porte-t-
il pas les couleurs de la Nuit ? Elle te porte
maternellement et tu lui dois toute ta majesté. Tu
disparaîtrais en toi-même - tu te disperserais dans
l’espace infini si elle ne te tenait pas, ne t’enchaînait
pas afin que tu t’échauffes et que tu engendres le
monde par ton feu. En vérité j’étais avant que tu ne
fusses ! - la Mère m’envoya avec mes frères et soeurs
pour habiter ton monde, pour le sanctifier par
l’Amour, afin qu’il devînt un mémorial voué à une
éternelle contemplation - pour le semer d’inaltérables
fleurs. Elles n’ont pas encore mûri ces divines
pensées. - Il y a encore peu de traces de notre
révélation. - Qu’un jour ton horlogerie marque la fin
du temps, et alors tu deviens pareille à nous, et pleine
de regret et de douleur tu t’éteins et meurs. En moi
je sens s’épuiser ta turbulence - céleste liberté, retour
bienheureux. À travers mes âpres souffrances
j’éprouve la distance qui te sépare de notre patrie, et
ta résistance au splendide ciel ancien. Ta fureur et ta
rage ne servent à rien. Insensible au feu se dresse la
croix, victorieux étendard de notre espèce.
Je vais vers l’au-delà,
Et toute peine
Sera un jour un aiguillon
De l’extase.
Encore quelques temps
Et une fois délivré,
Je gis, enivré
Dans le sein de l’Amour.
La vie infinie
Coule puissamment en moi.
Je regarde d’en haut
Vers toi en bas.
Près de ce tertre
S’éteint ton éclat -
Une ombre apporte
La fraîche couronne
O ! aspire-moi, Bien-Aimée,
Avec force vers toi,
Que je m’endorme
Et puisse aimer.
Je sens de la mort
Le flux rajeunissant.
Mon sang se change
En baume et en éther.
Je vis des jours
Pleins de foi et de courage
Et je meurs pendant les nuits
Dans un embrasement sacré.

V
Sur les races humaines au loin éparpillées, régnait, il y
a longtemps, un Destin de fer avec une muette
vigueur. Un noir et lourd bandeau enserrait leur âme
angoissée. - Sans bornes était la terre - séjour des
Dieux et leur patrie. Depuis des éternités se dressait
leur mystérieuse demeure. Au-delà des rouges
montagnes du matin, dans le sein sacré de la mer
habitait le Soleil, la Lumière vivante embrasant toutes
choses. Un vieux géant portait le monde
bienheureux. Entravés sous les monts gisaient les
premiers fils de la Terre-Mère. Impuissants dans leur
fureur destructrice contre la nouvelle et splendide
race des Dieux et leurs parents, les heureux humains.
Les profondeurs vert-sombre de la mer étaient le
sein d’une déesse. Dans les grottes cristallines
s’ébattait un peuple folâtre. Fleuves, arbres, fleurs et
animaux avaient un sens humain. Le vin offert par la
plénitude même de la jeunesse paraissait plus doux -
il y avait un Dieu dans les grappes - une Déesse
aimante et maternelle, croissait dans les fortes gerbes
d’or - l’ivresse sacrée de l’Amour était un doux culte
rendu à la plus belle des Déesses - une éternelle fête
bariolée des enfants du ciel et des habitants de la
terre, tel bruissait le cours de la vie, comme un
printemps s’étendant sur des siècles. - Toutes les
races révéraient filialement la douce flamme aux
mille formes comme ce qu’il y avait de plus haut
dans le monde. Seulement il y avait une pensée, une
épouvantable image de cauchemar,
Qui effrayante abordait les joyeuses tablées
Et étreignait le coeur d’une terreur sauvage.
A cela les Dieux mêmes ne connaissaient pas de
remède
Qui pût rassurer les poitrines oppressées.
Impénétrables étaient les voies de ce monstre,
Aucune prière, aucune offrande n’en apaisait la rage.
C’était la Mort qui interrompait cette orgie
Par l’angoisse, la douleur et les sanglots.
Désormais privé pour l’éternité de tout
Ce qu’ici-bas le coeur goûte de douce volupté,
Séparé des Bien-Aimés que sur cette terre
Un vain regret, un long deuil tourmentent -
Le rêve semblait bien pâle, sommaire simplement,
Au mort qui ne lui livrait qu’un impuissant combat.
Les vagues de la jouissance s’étaient brisées
Sur le roc de l’infinie frustration.
Avec un esprit hardi et un noble embrasement des
sens
L’homme s’embellissait l’affreux fantôme :
Un doux jeune homme souffle la lumière et repose,
Douce vient la fin comme un soupir de harpe.
Le souvenir se fond en un fleuve ombreux et frais ;
Ainsi le chant incantait-il la triste nécessité.
Mais l’éternelle Nuit demeurait indéchiffrable,
Signe austère d’une étrangère puissance.
Le monde ancien touchait à sa fin. Le paradis de la
jeune espèce humaine se flétrissait - les hommes
sortis de l’enfance et encore en croissance,
cherchaient à atteindre plus haut l’espace plus libre et
désert. Les Dieux disparurent avec leur cortège -
Solitaire et sans vie demeura la Nature. Le Nombre
aride et la stricte Mesure la lièrent avec une chaîne de
fer. Comme en poussière et en courants d’air, se
dissémina en mots obscurs l’inestimable fleur de la
vie. Disparues, la Foi évocatrice et l’Alliée du ciel qui
tout transforme et tout marie, l’Imagination. Avec
hostilité un glacial vent du Nord souffla sur la
campagne pétrifiée, et la merveilleuse patrie pétrifiée
se fondit dans l’éther. Les lointains célestes se
remplirent de mondes étincelants. L’âme du Monde
se retira avec ses forces dans un sanctuaire plus
obscur, dans un espace plus élevé du coeur - afin d’y
régner jusqu’au commencement d’un jour nouveau
dans la splendeur du Monde. La Lumière ne fut plus
ni séjour des Dieux, ni signe céleste - ils jetèrent sur
eux le voile de la Nuit. La Nuit devint le sein
puissant des révélations - en lui les Dieux firent
retour - ils s’y endormirent, pour se répandre un jour
sous de nouvelles et plus belles formes dans le
monde transfiguré. Dans un peuple qui avait été plus
que tous méprisé, mûr trop tôt et fièrement étranger
à la bienheureuse innocence de la jeunesse, apparut,
sous un visage encore jamais vu, le Monde Nouveau.
- Sous le poétique abri de l’indigence - un fils de la
première Vierge-Mère - fruit infini d’une mystérieuse
étreinte. La sagacité fleurie et prophétique de l’Orient
reconnut la première le commencement des Temps
Nouveaux. - Jusqu’à l’humble berceau du Roi, une
étoile leur montra le chemin. Avec les noms mêmes
du lointain avenir, ils lui rendirent hommage par
l’éclat et le parfum, les plus hauts prodiges de la
Nature. Solitaire s’épanouit le coeur céleste comme
une corolle de l’Amour tout-puissant - tournée vers
le haut visage du Père et reposant sur le sein plein de
pressentiment de la Mère aimablement grave. Avec
une ferveur divinisante l’oeil prophétique de l’enfant
en fleur voyait les jours de l’avenir et ses préférés, les
rejetons de sa souche divine, insoucieux des jours de
son destin terrestre. Bientôt se rassemblèrent les
coeurs les plus candides, miraculeusement saisis d’un
intime Amour, autour de lui. Comme naissant des
fleurs, une vie nouvelle, étrangère, germa dans ses
parages. D’inépuisables paroles et la plus heureuse
des nouvelles tombaient de ses aimables lèvres
comme les étincelles d’un esprit divin. Venu d’une
côte lointaine, né sous le ciel lumineux de l’Hellade,
un Chanteur arriva en Palestine et se voua de tout
son coeur à l’Enfant du miracle :
Tu es l’Enfant qui depuis longtemps se tient
Sur nos tombeaux dans un profond recueillement,
Un signe consolateur dans la ténèbre -
Heureux commencement d’une plus haute humanité.
Ce qui nous plongeait dans une profonde tristesse,
Nous attire maintenant vers l’au-delà avec une douce
aspiration,
Dans la Mort se révèle la vie éternelle,
Tu es la Mort et déjà tu nous guéris.
Le Chanteur s’en fut plein de joie vers l’Hindoustan -
le coeur ivre de doux amour ; et il l’épancha en chants
de feu sous ce ciel clément, si bien que des milliers
de coeurs vinrent à lui et que l’heureuse nouvelle se
mit à croître en milliers de surgeons. Peu après
l’adieu du Chanteur, la précieuse Vie fut victime de la
profonde bassesse humaine. - Il mourut en pleine
jeunesse, arraché au monde aimé, à sa mère en pleurs
et à ses amis ébranlés. L’aimable bouche vida le
sombre calice des souffrances indicibles. - Dans une
épouvantable angoisse approchait l’heure même de la
naissance du Monde Nouveau. Âprement il
s’affrontait à la terreur de l’ancienne Mort. -
Écrasante était sur lui la pesée du Monde Ancien.
Une dernière fois il regarda avec tendresse vers la
Mère - alors vint la main libératrice de l’Amour
éternel - et il s’endormit. Quelques jours seulement
un voile épais plana sur la mer grondante, sur la terre
tremblant - les Bien-Aimés pleuraient
d’innombrables larmes - le sceau du mystère fut brisé
- des esprits célestes levèrent la pierre très ancienne
du sombre sépulcre. Des Anges étaient assis près de
l’endormi - formes fragiles issues de ses rêves. -
Éveillé, dans sa neuve splendeur divine, il gravit les
hauteurs du Monde ressuscité - ensevelit de sa
propre main le cadavre de l’Ancien dans la tombe
délaissée et replaça de sa main toute-puissante la
pierre qu’aucune puissance ne soulève.
Tes Aimés pleurent encore sur ta tombe des larmes
de joie, des larmes d’émotion et d’infinie
reconnaissance - toujours ils te voient ressusciter à
nouveau avec un joyeux effroi, et eux avec toi ; ils te
voient pleurer avec une douce ferveur sur le sein
bienheureux de la Mère, te promener gravement avec
tes amis, dire des paroles comme cueillies à l’Arbre
de la Vie ; ils te voient te précipiter avec une pleine
ardeur dans les bras du Père, conduisant la jeune
humanité et apportant la coupe intarissable de
l’avenir doré. La Mère se hâta bientôt de te suivre -
dans un céleste triomphe -. Elle fut la première près
de toi dans la nouvelle patrie. De longs temps se sont
enfuis depuis, et dans un éclat toujours plus grand se
meut ta nouvelle création - et des milliers d’êtres
délivrés des douleurs et des tortures, pleins de foi, de
désir et de fidélité, t’ont - ils règnent avec toi et la
Vierge céleste sur le royaume d’Amour - ils servent le
temple de la céleste Mort et sont à toi pour l’éternité.
Levée a été la pierre -
l’humanité ressuscitée -
Nous te restons tous fidèles
Et ne sentons plus de chaînes.
Le plus amer tourment fuit
Devant ta coupe d’or,
Quand terre et vie s’estompent
Dans l’ultime Cène.
Aux Noces convie la Mort -
Les lampes brûlent avec clarté -
Les vierges sont à leur place -
L’huile ne manque pas -
Que résonne donc le lointain
Déjà de ton cortège,
Et que les étoiles nous interpellent
Avec langue et voix humaines !
Vers toi, Marie, se lèvent
Déjà des milliers de coeurs.
Dans cette vie ombreuse
Ils n’ont cherché que toi.
Ils espèrent la guérison
Avec une joie prophétique
Si tu les presses, divine créature,
Contre ton sein fidèle.
Tant d’hommes, se consumant,
Dévorés d’âpres tourments,
Et fuyant ce monde
Se sont tournés vers toi,
Qui nous semblait si secourable
Parmi tant de maux et de peines -
Nous venons maintenant avec eux
Pour être toujours près de toi.
À présent il ne pleure plus de douleur
Sur un tombeau, celui qui croit avec Amour.
Le doux avoir de l’Amour
Ne lui sera plus enlevé -
Pour apaiser sa nostalgie,
La Nuit le remplit d’extase -
Les fidèles Enfants du Ciel
Veillent sur son coeur.
Confiance, la vie marche
Vers l’éternelle Vie ;
Elargi par un feu intérieur
S’illumine notre esprit.
Le monde des astres va se fondre
En une liqueur de vie, dorée,
Nous la boirons
Et serons des astres lumineux.
L’Amour s’est libéré,
Plus de séparation désormais.
Elle moutonne la pleine Vie
Comme une mer infinie.
Une seule Nuit de délice
Un seul poème éternel
Et tout notre soleil
Est le visage de Dieu.

VI
ASPIRATION A LA MORT
Vers le bas au sein de la terre,
Loin des royaumes de la Lumière,
La rage des douleurs et leur violence
Sont signe d’heureux départ.
Bien vite sur l’étroite nacelle
Nous parvenons aux rivages des cieux.
Louons la Nuit éternelle,
Louons l’éternel Sommeil.
Le jour nous a épuisés de chaleur
Et flétris la longueur du tourment.
Le plaisir du voyage nous a quittés,
Nous voulons rentrer chez le Père, à la maison.
Que nous servent en ce monde
Notre amour et notre foi !
L’Ancien est laissé pour compte,
Que nous sert désormais le Nouveau !
O ! il reste seul et dans un trouble profond
Celui qui aime le passé avec chaleur et foi !
Passé où les sens lumineux
Se consumaient en hautes flammes,
Les hommes reconnaissaient encore
La main du Père et son visage.
Et parmi ces hauts esprits, avec simplicité,
Maint encore ressemblait à son modèle.
Passé où encore dans leur fleur
Les races antiques resplendissaient,
Et pour le royaume des cieux, des enfants
Recherchaient la torture et la mort.
Et quand l’appelaient aussi le plaisir et la vie,
Maint coeur pourtant se brisait d’amour.
Passé où dans le feu de la jeunesse
Dieu lui-même se révélait,
Et vouait sa douce vie
Par Amour, à une fin précoce.
Et il n’écarta de lui ni angoisse ni douleur
Afin de nous demeurer cher.
Avec une angoissante nostalgie nous voyons
Le passé enveloppé de sombre Nuit,
Dans ce temps éphémère jamais
La soif brûlante n’est apaisée.
Nous devons revenir au pays
Pour revoir ce temps sacré.
Qu’est-ce qui retarde encore notre retour ?
Les Mieux-Aimés reposent depuis longtemps déjà.
Leur tombe borne le cours de notre vie :
Nous n’avons plus rien à chercher -
Le coeur en a assez - le Monde est vide.
Infinis et mystérieux
Nous traversent de doux frissons -
Il me semble que des profonds lointains,
Un écho réponde à notre deuil.
Les Aimés tendent aussi avec force vers nous
Et nous ont envoyé ce souffle de nostalgie.
Vers le bas, vers la douce Fiancée,
Vers Jésus, le Bien-Aimé -
Confiance, le crépuscule du soir nimbe
Ceux qui aiment avec douleur.
Un rêve brise nos liens
Et nous plonge au sein du Père.

 






Traduction de Serge Meitinger