11 sept. 2026

LES FEUILLES D'OLLIVIER /3

 

 

 

 

 Feuille de mars 2016


On écoute avec tout son être, mais où cet être
s'arrête-t-il ? Et où commence la chose à entendre...
La nature de l'écoute c'est l'expérience d'entendre quelque
chose, et de réaliser que l'on n'est déjà plus en train de
l'entendre, mais que l'on entend quelque chose d'autre, écrit
John Cage. Au présent, les choses n'existent pas vraiment,
elles hésitent dans une sorte de crépuscule acoustique
interminable. Elles se plaisent dans un rapport signal/bruit de
mauvaise qualité. Elles apparaissent et se transforment à
l'intérieur d'un continuel bruit de fond.
L'on peut facilement imaginer que le chant ait précédé le
langage. Les mots et les phrases se sont formés dans nos corps
en marche, dans nos cerveaux agités, massés par les voix du
tonnerre, de la pluie et des feuillages, des crissements et des
grondements de la banquise aux crépitements du feu. Et plus
tard nous avons appris à lire sur les pistes tracées par les
animaux sur la terre, ou en suivant le vol des oiseaux en l'air.
Il paraît que dans certaines langues il n'y a pas de mot pour
dire "poisson" en général, mais des mots pour chacun des
poissons et quelques fois des mots différents pour des poissons
de la même espèce qui ont des comportements particuliers.
Il en serait de même pour les plantes, certaines espèces
porteraient des noms différents selon qu'elles poussent sur le
versant ombragé ou ensoleillé d'une colline.
Même en ville on peut encore entendre le bruit du vent et de la
pluie, voir les nuages et parfois les étoiles, suivre les dessins
des craquelures sur les trottoirs, et le semis des premières
gouttes d'eau sur l'asphalte. Il est merveilleux que les bruits
n'aient pas de noms propres, que ces vastes étendues sonores
restent non cartographiées. Plutôt que de parler du "bruit de la
pluie", nous devrions utiliser des mots différents pour le bruit
des gouttes de pluie selon qu'elles tombent sur les tuiles ou le
zinc, la terre battue, l'herbe ou la tôle... Et de même pour le
bruit des feuillages selon que le vent traverse les pins ou les
peupliers, pour le bruit des vagues selon qu'elles s'affalent sur
une plage de sable ou de galets, des mots qui éveillent chacun
une pensée, une pour chaque galet, différente selon la forme
du galet, une pour chaque feuille, nuage, courant d'air... Et
puis encore des mots différents pour le même galet selon les
heures du jour, selon notre humeur, triste ou joyeuse, selon
que l'on est sur le point de partir ou d'arriver... Des mots qui
changent d'instant en instant, comme le bruit des vagues ou de
la pluie, et une organisation neuronale qui reflète et prolonge
ces changements. Et peut être une écriture pour cela, un dessin
fluide, sur écorce, ou même tracé sur l'eau, sur le sable, ou à la
surface d'un écran d'ordinateur, une écriture qui ne fixe pas ;
un état d'esprit pour chaque instant, des sensations comme les
gouttes d'eau d'une averse, chacune résonant différemment —
un bruissement plutôt qu'une pensée. Un mental semblable à
la surface miroitante d'un cours d'eau sur lequel les nuages et
les feuillages se reflètent mais ne s'attachent pas. Une oreille
pour chaque son, un oeil pour chaque forme, une attention à
chaque instant.
Les sons vont à travers l'air, la chair et les os, le roc, l'eau, le
métal: les sons sont "ceux qui traversent", "ceux qui passent",
et ils sont la couleur qu'ils prennent au passage... Ils s'étendent
bien au delà de nos capacités auditives reconnues et portent
ailleurs l'empreinte de tout ce qu'ils ont touché – peut-être
deviennent-ils ainsi des sortes de messagers, ou d'éclaireurs.
Nous sommes envahis par toutes sortes de formes d'ondes.
L'épiderme de la peau ressemble, d'un point de vue
écologique, à la surface d'un étang ou au terreau d'une forêt;
il agit moins comme une coquille que comme une zone de
délicate imprégnation, écrit Paul Shepard. La peau qui semble
nous envelopper fait, elle aussi, partie d'un tissu qui s'étend
autour de nous. Le son, comme plénitude en vibration, nous
rappelle cette profonde interconnexion physique qui forme
notre véritable environnement, écrit David Dunn.
Mais pour Tim Ingold, l'environnement ne se trouve ni autour
de nous, ni à l'intérieur, c'est une zone d'interpénétration.
Les sons semblent alors résonner sans que personne ne les
écoute, mais ils sont pourtant entendus... Peut-être écoutons-
nous quand il y a des sons, ou bien les sons profitent-ils de ce
que l'on écoute pour se produire, et que l'on s'éveille à chaque
son ?... Mais aussitôt que l'on prend conscience de ce que l'on
écoute, ou que l'on relie les sons d'une manière ou d'une autre
on retrouve les vieilles ornières étroites.
Selon le mycologue Paul Stamets le mycélium préfigure
l'internet : Nous sommes à l'aube de l'âge de la remédiation
mycologique. C'est maintenant le moment de garantir le futur
de notre planète et de notre espèce en cheminant, et en
établissant un partenariat, avec le mycélium.
Nos artifices, nos artefacts encombrants qui semblent nous
isoler des autres formes de vie finiront, d'une manière ou d'une
autre, par rejoindre le cours de la nature, s'ils en sont jamais
sortis... Selon Philippe Silar et Fabienne Malagnac, certains
champignons seraient capables de dégrader jusqu'aux matières
plastiques (conçues précisément pour résister aux
champignons) : Il s'agit de la "mycoremédiation", qui peut
venir à bout des PCB (produits dérivés du phénol et
fréquemment utilisés par l'industrie, mais qui sont très
toxiques), des amines aromatiques et d'autres polluants
nocifs.
Pas de salut dans la technologie : La biosphère étant plus
complexe que l'intelligence qu'elle a engendrée, la prétention
de la maîtriser et de la remodeler par l'intervention de la
technologie, et de maîtriser par une technologie supérieure les
effets néfastes de cette intervention, et ainsi de suite à
l'infini – cette prétention est par définition condamnée à
l'échec […] écrit Bertrand Méheust.
Est-il tout à fait vain de rêver d'une technologie plus subtile
qui nous permettrait d'écouter plus profondément encore, et
qui nous aiderait à nous débarrasser de certaines habitudes
rigides ... Dominique Lestel parle quelque part d'une
"technologie connectivante", à l'inverse des technologies
autistes, qui nous coupent de la nature... Peut-on
imaginer un état de la technologie qui serait comparable à la
friche ? Quelque chose comme un processus de fermentation ?
Une activité comparable à cette sorte de cuisine qui n'est pas
vraiment de la cuisine, mais qui consiste "simplement" à
laisser fermenter les aliments : ils se cuisinent d'eux-mêmes.
Quand on prépare des sardines, par exemple, on les vide, mais
on évite de les rincer au début du processus, car : Ce sont les
bactéries du système digestif des poissons qui envahissent la
chair et la prédigèrent en quelle que sorte. Ainsi la chair
devient tendre et fondante, d'après Marie-Claire Frédéric . Un
être humain est "habité" par plus de cent mille milliards de
micro-organismes. Ils résident sur sa peau, ses muqueuses,
dans ses cheveux, dans sa bouche et surtout dans son tube
digestif. C'est ce qu'on appelle le microbiote, qui représente
dix fois plus de cellules que n'en comporte l'organisme lui-
même. Chaque personne porte environ deux kilos de cellules
bactériennes...
Il s'agit aussi de trouver un comportement adapté... Comme
croupir? Et dans un premier temps, s'accroupir... Mon espoir
est que ceux qui s'accroupissent restent considérablement plus
nombreux que les assis, malgré l'exportation des chaises
partout dans le monde, écrit Tim Ingold.
Aussitôt que l'on utilise un outil (et nous ne faisons quasiment
rien sans outils : Dès l'aube de l'humanité, la nature humaine
et la technologie auraient été indissociablement liées, écrit
Fritjof Capra) qui prolonge nos gestes et en amplifie la portée,
on menace l'existence d'autres espèces, ou formes de vie, au
moins dans son entourage immédiat. Et quand nous utilisons
une "machine", notre comportement est évidemment modifié
par cet usage.
Notre manière d'être est entièrement dépendante de cet
environnement mécanique dans lequel nous vivons, où
pratiquement tout est fabriqué de mains humaines. Le fait que
nous portions des chaussures, qui mutilent notre sensibilité, et
que nous nous asseyons sur des chaises qui ont fini par réduire
notre mobilité, nous prépare à une vie triste (et longue) dans
un monde étroit. Entre l'hôpital, à la naissance, et l'hôpital, à la
mort.
On devrait saluer le moindre brin d'herbe qui pousse dans une
faille du trottoir, s'abîmer dans la contemplation de chaque
feuille morte ou des moisissures sur les murs.
Il reste heureusement — miraculeusement — partout des
zones troubles, des fissures dans l'asphalte, où quelques
herbes poussent, des craquelures, des lézardes.
Les virus sont de véritables héros. Comme le remarque
Dominique Lestel : La Nature sauvage ne subsiste quasiment
plus que là où elle nous plait le moins : chez les virus.
[Il faut que] nous considérions notre environnement et nous-
mêmes comme une mosaïque évolutionniste de vie
microscopique, écrit Lynn Margulis.
Dans un dispositif électronique, entrées et sorties sont toutes
plus ou moins reliées les unes aux autres de telle sorte que l'on
se trouve toujours quelque part "au milieu". Et on peut à loisir
entremêler les trajets. Il y a une infinité de filaments invisibles
qui relient les appareils entre eux, c'est un réseau en partie
mental dans lequel se forment les signaux électriques.
Un dispositif sonore électronique finit parfois par ressembler
— dans son fonctionnement — à un événement naturel. Même
si de tels circuits sont infiniment moins compliqués que les
systèmes que l'on trouve dans la nature, ils suffisent à réactiver
des liens qui s'étaient figés lors de la sédentarisation, et à
stimuler des relations plus subtiles avec les choses qui nous
entourent — et avec celles qui sont à l'intérieur de nous.
Certains aspects du processus se développent longtemps dans
l'ombre, hors du champ de l'attention consciente. Il suffit
parfois de relier deux points — des entrées et des sorties
jusqu'alors inutilisées — pour découvrir tout à coup une
nouvelle branche à explorer, et pour que l'ensemble change
d'aspect. Certaines pistes ne mènent plus nulle part. Il y a des
fils qui dépassent. La plupart de ces lignes n'aboutissent
jamais, elles peuvent toujours continuer ailleurs, autrement,
s'étirer à travers d'autres éléments, substances, milieux.
L'anthropologue Tim Ingold, dont le père était mycologue,
écrit à propos de l'eccéité deleuzienne, comparée à un
rhizome, qu'il aurait préféré l'image du mycélium fongique.
Un dispositif sonore électronique fait partie d'un système
vivant et, d'une certaine façon, il peut contribuer à compliquer
les limites entre le vivant et le non-vivant (si tant est qu'il y ait
quelque utilité à diviser le monde ainsi). Réaliser de tels
circuits, les parcourir, c'est s'enfoncer dans l'évènement sonore
comme dans un marécage. En quelque sorte, par le biais de la
technologie, nous réintégrons une sorte de maquis – ou de
forêt primitive. Nous nous évanouissons parmi les patchworks
de lichens, dans un monde préhistorique (la plupart du temps,
cette sorte de musique reste non-écrite). En chemin, on
accueille de plus en plus de distorsions, jusqu'à ne plus les
distinguer (en cuisine, si on n'utilise pas les fanes, les arêtes,
les os et les tripes, ce n'est pas vraiment de la cuisine).
Certaine pratique de la musique pourrait être comparée à une
entreprise de camouflage (il s'agirait de s'évanouir dans
l'épanouissement des sons) : se déplacer sans attirer
l'attention, ramper ou aller de branche en branche, se glisser
dans les failles, passer discrètement d'une bande de fréquence
à l'autre, chanter d'autres chansons, imiter d'autres espèces...
Mais quel sens y aurait-il à travailler pour obtenir quelque
chose de l'ordre de la friche ? Quand il n'y a plus de but à
atteindre, il n'y a plus qu'activités. Il n'est alors que d'aller
d'une plante à l'autre, d'un point d'eau à un autre (et se
recroqueviller, parfois, pendant la saison sèche), sans se
soucier d'aboutir quelque part. Ce n'est pas une activité que
l'on pourra planifier. La pratique ne fait plus qu'éclairer la vie
des sons. (Comment les choses n'iraient-elles pas mieux si on
les laisser faire ? Les plantes pousser, l'eau couler, le feu
brûler...)
Pour Paul Shepard, l'espace sauvage se trouve d'abord dans
cet aspect génétique de nous-mêmes qui occupe spatialement
chaque corps et chaque cellule et pour Gary Snyder, la culture
elle-même est soutenue par l'espace sauvage : Le langage lui-
même est finalement un système sauvage.
Il paraît que certains jardins zoologiques abritent des
individus qui ne pourraient plus subsister ailleurs. Selon
Claude Lévi-Strauss notre civilisation accorderait à l'art un
statut comparable à celui des "parcs nationaux". Les pratiques
artistiques seraient des sortes de "réserves" où subsisteraient
certains modes de vie, et des formes de "pensée sauvage"
pourraient encore y proliférer... Ces "réserves" auraient un
rôle semblable à celui des parcs pour les animaux encore plus
ou moins sauvages et pour quelques espèces en voie de
disparition ...

 


OC
mars 2016
© l o l i g o

 

____________________________________________________________________________

citations de: John Cage, Paul Shepard, David Dunn, Tim Ingold, Paul Stamets, Philippe Silar, Fabienne Malagnac, Bertrand Méheust, Dominique Lestel, Marie-Claude Frédéric, Fritjof Capra, Lynn Margulis, Gilles Deleuze, Gary Snyder, Claude Lévi-Strauss 



7 sept. 2026

LES FEUILLES D'OLLIVIER /02

 

 

 Feuille de février 2016


Tellement de choses se produisent entre les choses
que les choses elles-mêmes finissent par disparaître et que l'on
ne distingue plus que des rides à la surface d'un courant aux
rivages compliqués. Les sons du vent dans les feuillages sont
parmi les plus délicats. Les variations sont infinies, des
murmures à peine audibles, intermittents, aux grandes rafales
qui masquent tous les autres sons, et qui vous empêchent
presque de penser. Les pins, les peupliers, chaque arbre colore
le souffle différemment. Dans Becoming Animal David Abram
raconte avoir rencontré un homme qui s'était exercé à
reconnaître les essences en écoutant le bruissement de leurs
feuillages, et pouvait ainsi se situer et s'orienter dans la forêt.
Chaque arbre participe à un concert infini. Le lien entre
“pensée“, ou du moins une certaine forme de pensée
intentionnelle, et “vent“, c'est-à-dire cette sorte de conscience
mobile, est important pour le travail chamanique, car il rend
possible la communication mentale (paranormale) entre les
êtres, écrit Marie-Françoise Guédon. Le souffle du vent agite
autant nos neurones que les feuilles suspendues au bout de
leurs pétioles, il défroisse nos pensées, les fait onduler. Nous
devrions vivre enveloppés dans ce tissu de sons merveilleux.
Dans un des derniers Cantos, Ezra Pound a écrit :
Ne bougez point
Laissez parler le vent :
le paradis est là.
Aujourd'hui les bruits du vent et des feuillages sont la plupart
du temps recouverts par ceux des tronçonneuses, ou ceux des
avions, qui précisément survolent la forêt dans laquelle vous
êtes venu vous recueillir, pour repérer les éventuels départs
d'incendie que vous êtes susceptible de provoquer...
Les vestiges d'une forêt qui, en dehors des périodes glaciaires,
s'étendait depuis la Bretagne à l'ouest jusqu'aux rivages de la
mer d'Okhotsk, à l'extrémité du continent asiatique. Les forêts
devinrent flottes, et sombrèrent au fond de la mer
vineuse. Les arbres devinrent mâts et glissèrent sur les vagues
de Poséidon, écrit Robert Harrison. Plus tard : L’église
chrétienne qui visait à unifier l'Europe sous le signe de la
croix était fondamentalement hostile à cette barrière
impassible de nature inculte. Et François Couplan : Aussi les
moines-défricheurs se mettent-ils à l’œuvre, luttant contre
l'obscurantisme et la nature, apportant progrès et richesses
matérielles […]
Avec John Cage la musique s'ouvre à toutes sortes de sons
véritablement complexes – et vivants –, des sons qui
impliquent une "écoute profonde" – je pense à Cartrige Music,
par exemple. Il y a eu certainement d'autres tentatives, mais
elles sont moins significatives, en ce qui me concerne. On peut
s'interroger sur le recours constant de Cage à l'alphabet et au
temps des horloges, qui régulent si étroitement le mode de vie
occidental. Cependant dans son œuvre leur utilisation
débouche sur une forme d'anarchie et un événement sonore
démesuré.
John Cage avait étudié le zen et le pratiquait à sa façon : Je ne
me suis jamais assis en posture de méditation mais j'ai
cherché à faire quelque chose d'aussi difficile en composant
ma musique en utilisant le hasard...
David Tudor ne semble pas beaucoup s'être inquiété de
philosophie, bien que pendant une période de sa vie au moins,
il se soit intéressé à l'anthroposophie de Rudolf Steiner (qui a
été également le fondateur de la biodynamique, à propos de
laquelle Michel Boccara écrit : Les biodynamiciens combinent
le savoir du chimiste et celui des anciens druides, comme
aimait le faire déjà Rabelais : les êtres élémentaires, appelés
dans les phytothérapies traditionnelles de l’Occident lutins,
elfes et fées, voisinent avec les engrais biologiques.)
David Tudor prenait au sérieux la remarque de Feruccio
Busoni concernant la notation musicale : Il y a un paragraphe
dans lequel Busoni parle de la notation comme d'une
séparation néfaste entre la musique et les musiciens (notation
as an evil separating musicians from music), je pense que
tout le monde devrait savoir que c'est vrai.
À la fin des années 50 et au début des années 60, Cage mettait
à la disposition de l'interprète des éléments graphiques
disposés sur des feuilles transparentes qui lui permettaient
d'élaborer sa propre partition. Tudor voyait probablement là
l'occasion d'aller encore au-delà de ce qu'il était capable de
faire, en même temps qu'un moyen qui lui permettait
d'échapper à sa propre virtuosité. Dans certaines de ces pièces,
l'instrument que l'on doit utiliser n'est pas même spécifié. À
l'intérieur des dispositifs que Tudor était invité à déployer, il
multipliait les feedbacks qui rendent la situation périlleuse, et
son évolution imprévisible. De telle sorte qu'à partir d'un
certain point, il ne pouvait plus qu’espérer avoir une influence
sur le comportement du dispositif sonore qu'il était en train
d'élaborer, l'altération du moindre des détails menaçant de
déséquilibrer l'ensemble.
Dans cet art, il n'est évidemment plus question d'aboutir à
quoi que ce soit (D'Arcy Philip Gray a intitulé l'un de ses
essais sur Tudor L'art de l'impossible). Le musicien est
véritablement impliqué dans le processus sonore, l’œuvre
n'existe plus que lors de son élaboration. Elle a lieu, et ne
souffre pas de répétition. Dans les enregistrements qu'il a
laissés de ces pièces (par exemple dans Variation III), les sons
semblent juste éclore et s'épanouir librement, l'intention
semble alors coïncider avec le hasard. Quand un accident se
produit, il devient intéressant parce qu'il relance l'attention et
réoriente le cours de la performance. Tudor parvient à cet état
de chose – que même l'enregistrement a de la peine à stabiliser
(on a constamment l'impression qu'il reste encore quelque
chose à écouter, et on a presque envie d'ouvrir le lecteur pour
voir ce qui se passe à l'intérieur) – par des chemins difficiles à
suivre, incertains, où rien n'est jamais définitif – ce qui a pu
l'amener à dire, plus tard, à propos de certains des interprètes
ultérieurs des pièces de Cage, qu'ils ne se rendent même pas
compte que c'est difficile à jouer. Effectivement, beaucoup des
pièces de Cage, pas seulement celles de cette période, semblent
difficiles à jouer, du fait qu'elles mettent le musicien face à
l'inconnu – ou même dans l'inconnue, la nature...
Noguchi Hiroyuki explique que les Japonais accordent plus de
valeur à la “vision“ ou à l’“apparition“ des choses lorsqu'on se
trouve dans un état de non-soi qu'à l'acte volontaire de voir
ou d'observer. Ils donnent plus de valeur à l'état réceptif
d’“entendre“ qu'à l'acte volontaire d’“écouter“. Et de tels états
sont atteints au moyen de la concentration réalisée par des
pratiques ascétiques (gyô). Pour certains praticiens les pièces
musicales […] ne sont pas des créations des artistes eux-
mêmes, mais quelque chose que l'artiste invite à se produire
en lui-même (ou en elle-même), quelque chose qui provient de
quelque partie inconnue. La pratique de l'ascèse donne
naissance à différentes formes selon ce que le praticien invite
à l'intérieur de lui.
L’œuvre de Tudor est réalisée au moyen d'appareils
électroniques, ce qui suppose un haut degré de technologie.
Pourtant l'usage qu'il fait de cette technologie nous oblige à
reconsidérer nos rapports à la technologie et à la nature, et
nous invite à ne plus les considérer comme des choses
entièrement distinctes l'une de l'autre ou opposées.
Selon Dorion Sagan : Nous négligeons complètement le fait
que la vie non humaine stimule l'humanité au niveau
technologique […] On peut concevoir la technologie comme
une interface entre la terre vivante et les composants
chimiques qu'elle assimile dans son métabolisme.
Pour Viivi Jokela : L’idée que les architectures sonores
universelles soient ébauchées dans la nature est à l'exact
opposé de la pensée traditionnelle occidentale.
Billy Klüver a écrit : La forêt pluvieuse est faite de milliers de
boucles de feed-back en continuelle activité. Des milliers
d'animaux, de plantes, et d'arbres vivent dans la forêt
pluvieuse. Leurs racines sont rares et minces par contraste
avec celles d'un chêne, profondément enfoncées dans le sol.
Les chênes tirent leur énergie du sol et font de l'ombre autour
d'eux afin d'empêcher la petite végétation et les fleurs de
pousser auprès d'eux. Le propos principal de Experiments in
Art and Technology – une organisation dont il est un des
membres fondateurs – est de développer, à travers
l'expérimentation et la pratique, des formes fluides
d'organisation dont le modèle serait plus proche de la forêt
pluvieuse que du chêne.
David Tudor parle de Rainforest en ces termes : L’idée est
que, quand vous envoyez le son à travers le matériau, il se
produit des nœuds de résonance, lesquels sont captés par un
micro de contact ; ces sons (amplifiés et retransmis par les
haut-parleurs) sont différents des sons que les objets
produisent quand vous les écoutez directement en vous tenant
très près de l'endroit où ils sont accrochés. Cela devient une
sorte de réflexion, et cela produit, je trouve, une atmosphère
assez belle et harmonieuse, parce que, où que vous alliez dans
la pièce, vous avez comme des réminiscences de quelque chose
que vous avez déjà entendu ailleurs, dans un autre point de
l'espace.
John Cage a déclaré quelque part qu'il n'avait jamais écouté
aucun son sans l'aimer : le seul problème avec les sons, c'est
la musique. Avec David Tudor ce problème semble avoir
disparu. Tudor obtient des sons électroniques qu'ils se
produisent naturellement et qu'ils se déploient à leur propre
rythme, dans toutes leurs dimensions. La musique ne limite
plus rien et la distinction entre naturel et artificiel n'a plus de
sens. Pour Tudor il n'est pas question d'imiter la nature dans
son mode opératoire, comme l'enseignait Ananda
Coomaraswamy (à la suite de Thomas d'Aquin et d'Aristote)
que Cage a souvent cité, il s'agit plutôt de s'identifier à la
nature. À Billy Klüver qui lui demandait : Pourquoi voulez-
vous travailler dans la nature ? Tudor répondit : C'est une
part de mon être. C'est une question à laquelle je ne peux pas
répondre parce que je ne peux pas m'en séparer (d'après Matt
Rogalsky). Il semble que pour Tudor, de même que pour
certains des peuples qui vivent dans la forêt, il n'y ait pas
beaucoup de sens à distinguer l'artificiel et le naturel d'une
manière trop rigide.
En dehors du monde animal – je pense aux chants du
mégaptère, à ceux du béluga, mais aussi à ceux des insectes,
des batraciens et évidemment des oiseaux, parmi d'autres
espèces – il y a peu de musiques qui atteignent ce degré
d'intégration. Dans le monde occidental, il est rare que
l'activité humaine se fonde dans la nature de telle sorte qu'il
n'y ait plus à les distinguer l'une de l'autre. Mais de tels
événements se produisent en Extrême-Orient et dans d'autres
régions du monde. Sur les photos de ce qu'il reste des jardins
du moine Musô, on ne voit plus que quelques arrangements de
pierres, recouverts en partie par la mousse, et qui semblent à
l'abandon. Mais ce n'est certainement pas le cas. Pour que la
mousse pousse ainsi, de façon aussi drue et régulière, il faut
qu'elle soit méticuleusement ratissée, peut-être chaque jour, et
probablement avec des râteaux particuliers. Ce "faire naturel"
suppose aussi un haut degré de technicité.
Les sons naissent au milieu d'autres sons, et il peut sembler
curieux de faire de la musique dans une salle isolée de
l'environnement sonore ambiant. Les peuples qui vivent
encore dans un environnement sonore riche et complexe,
comme celui de la forêt, en usent comme d'une trame sur
laquelle ils tissent leurs propres chants. Et leur musique, leur
activité sonore est enchâssée dans celle du monde non humain.
Aujourd'hui nous autres civilisés vivons dans un
environnement presque entièrement fabriqué par l'homme.
Pourtant l'environnement sonore reste sauvage – les bruits,
comme les ombres, échappent à ce qui les porte –, ce qui
explique que l'on ait pu avoir besoin de s'isoler pour faire de la
musique. John Cage s'intéressait à ces sons, il aimait les sons
du trafic urbain qui "changent tout le temps". Peut-être que les
sons deviennent intéressants quand on les écoute ? Cette voie
reste à explorer. Cela donne à penser.
Dans les années 70, à l'époque de Child of Tree, Branches,
Inlets, John Cage a parlé d'improvisation structurée – ou
structurale ? (structural improvisation). C'est-à-dire, ne pas
penser, ne pas utiliser d'opérations de hasard, laisser
simplement un son être, dans l'espace, pour qu'un espace
puisse être différencié de l'espace suivant dans lequel il n'y
aura pas de son. Et une autre fois, il dit de ce qu'il a appelé
music of contingency qu'il s'agit d'une activité où il n'existe
pas de relation linéaire entre la cause et l'effet, mais une sorte
de dislocation de l'un par rapport à l'autre ; où l'on ne peut
pas contrôler l'effet à partir de la cause ; j'aime beaucoup
cela. Et c'est facile d'improviser de cette manière, parce
qu'ainsi on demeure un touriste tout le temps, ne sachant pas
ce qui va arriver. La seule véritable difficulté étant de faire en
sorte que l'on n’aboutisse à rien. Sinon à rester dans le courant
.
 

 

OC
février 2006
© l o l i g o

  

 

_____________________________________________________________________

citations de: David Abram, Marie-Françoise Guédon, Ezra Pound, Robert Harrison, François Couplan, John Cage, David Tudor, Rudolf Steiner, Michel Boccara, François Rabelais, Feruccio Busoni, D'Arcy Philip Gray, Noguchi Hiroyuki, Dorion Sagan, Viivi Jokela, Billy Klüver, Ananda Coomaraswamy, Matt Rogalsky, Musô



3 sept. 2026

LES FEUILLES D'OLLIVIER /01


 

 Feuille de janvier 2016


On écoute avec les oreilles, mais aussi avec la
peau et les os, et les articulations. L'air n'est pas un
simple support pour les sons. En tant que source de l'esprit et de la
psyché, il semble que l'air fut une fois perçu comme la véritable
matière de la conscience, le corps subtil de l'esprit, écrit David
Abram. Qu'est-ce que l'esprit ? Je ne sais pas – c'est comme le son, le
silence, et la lumière... Ce sont des "choses" que l'on connait
indirectement. La lumière est reflétée par les objets, on sait qu'il y a
du vent quand il passe dans les feuillages, et l'on prend conscience de
soi quand nos pensées sont agitées.
La plupart des bruits se produisent au bord du champ de la
perception. Ils n'ont pas même de noms propres . Ils restent sur les
bords de nos activités conscientes, d'où ils semblent nous épier — Le
monde nous écoute, disent les Koyukon — ils s'éveillent dès qu'on
leur prête attention, et s'agitent avant de s'enfuir, tels des animaux
qui font signe au bord de l'esprit. Les oiseaux sont devenus des idées,
écrit Paul Shepard. Et ils permettraient à l'homme d'accéder à des
aspects du Monde qui lui seraient autrement inaccessibles [...]
ajoute Dominique Lestel.
Le domaine des sons ne se limite pas à l'air, ils vont partout, par
l'eau, le fer, le bois, le roc... Les sons, ou quoi que ce soit que nous
désignons par ce mot, sont des fragments, des parties d'un
évènement, comme les branches mortes, les galets, les nuages, les
feuilles, toutes sortes de choses reliées par toutes sortes de liens, un
fouillis de liens dans lequel se forment provisoirement des boucles,
ou des remous...Ce sont des "entrées" ou des "seuils"... De probables
extensions aussi, des indices sur une piste.
Nous sommes continuellement en train d'assembler des morceaux
ou de tisser des évènements disparates, et nous sommes traversés par
toutes sortes d'ombres et de courants.
Nous changeons à mesure que nous nous déplaçons. Quand nous
passons d'un endroit à l'autre, nous reflétons en partie les aspects du
lieu que nous traversons, et nous nous adaptons plus ou moins
précisément à certaines de ses caractéristiques pour les transformer
de manière subtile et plus ou moins consciente. Nous faisons notre
"environnement" en marchant, en cheminant. Nous sommes
sensibles à la température, à l'intensité de la lumière comme à ses
variations, aux couleurs qui influencent notre humeur et nos
orientations, nous respirons l'air chargé des parfums les plus divers,
notre système nerveux est sans cesse stimulé par toute sorte de
bruissements qui ont lieu autour de nous et en nous. Nous faisons
des choix, selon nos habitudes, nos désirs. Nous n'avons pas
d'identité fixe, ou nous sommes toujours en train de la fabriquer. Je
ne suis pas le même d'instant en instant. Chaque instant est un galet
dans le lit d'une rivière. Une feuille dans une forêt. Une goutte de
pluie. Nos pensées s'entremêlent dans la forêt de signaux qui nous
entoure, elles s'informent dans ce tissu qui nous enveloppe. Nous
avons lieu d'instant en instant.
Non pas que je croie que les sons soient des êtres vivants comme le
sont les corbeaux ou les grenouilles, les arbres ou même les pierres.
Mais il devient difficile, et peut-être inutile, de distinguer les êtres
vivants des êtres non-vivants : l'écologue et anthropologue Imanishi
Kinji parle des êtres vivants non-vivants. Il écrit : Mais si l'on
reconnaît une vie aux choses non vivantes, beaucoup pensent qu'ils
ne s'agit plus alors des choses non vivantes, ou bien qu'il y aurait là une forme d'animisme. Personnellement, je ne vois pas
d'inconvénient à ce que les êtres non-vivants aient une vie.
Et s'il n'y a pas trop de sens à distinguer le vivant du non-vivant,
pourquoi faudrait-il distinguer l'artificiel du naturel ? Et faut il
encore distinguer la musique des hommes de celle des autres
animaux ? - L'homme n'est-il pas un animal parmi les autres ? - Ou
de celle de la nature ? La musique de la terre, du vent et de la pluie...
Il y a tellement d'existences entre les choses, qu'elles finissent par
s'évanouir elles-mêmes dans un tissu d'interactions. Quand on
écoute, on entre dans la forêt, pour ainsi dire, il n'est plus question
d'aller en droite ligne. La forêt qui subsiste en nos gènes, malgré la
dévastation qui commence au néolithique.
John Cage a déclaré quelque part qu'il n'avait jamais écouté aucun
son sans l'aimer : le seul problème avec les sons, c'est la musique.
Quand on laisse les sons tels quels, tels qu'ils surgissent, cela finit
par devenir de la musique. Ne serait-ce que parce que le "temps
passe", les sons ont lieu les uns après les autres ou s'assemblent d'une
manière ou d'une autre, il y a une sorte de continuité... Cela ne reste
vivant que tant que l'on n'impose pas un ordre particulier, ou que l'on
ne fixe pas les relations entre les sons. Mais aussitôt que leur
succession est prédéterminée, dans une intention quelconque, cela
devient ennuyeux.
Comment s'est-on engagé sur ce chemin étroit, comment a-t-on pu
abandonner une existence dans les forêts ou les savanes pour
cultiver la terre et vivre dans la puanteur des fermes et le bruit des
villes et des machines... Paul Shepard évoque une espèce de
défaillance dans une dimension fondamentale de l'existence
humaine, une irrationalité au-delà de l'erreur, une espèce de folie.
La culture européenne est construite sur la destruction des forêts,
écrit Tomiyama Kazuko.
La domestication est à la base de nos problèmes.
Gérer la nature, c'est forcément la dénaturer, écrit l'écologue Jean-
Claude Génot . Selon le biologiste Francisco Varela : On ne contrôle
pas un système vivant, on ne peut que le perturber. On ne doit pas s'étonner des calamités qu'apporte la domestication
des plantes et des animaux. Chaque correction entraînera des effets
différés imprévus qui réclameront d'autres corrections, déclenchant
une fuite en avant qui ressemble au mécanisme d'une avalanche ou
d'une réaction en chaîne, écrit Bertrand Méheust.
Quand on fait l'élevage des saumons, on menace l'espèce toute
entière. L'idée de "préserver" ou de "conserver" la nature semble
absurde. La nature agit par des crises qui sont des phénomènes de
réajustement, que le shintô appelle purification. (Si on ne comprend
pas ce principe, la situation peut empirer) écrit Okada Mokichi.
Écouter c'est en quelque sorte entrer dans le courant: l'on a plus
jamais affaire qu'à des passages, à un vaste étalage où les transitions
succèdent aux transitions (on pense aux lichens)… Il n'y a plus
vraiment d'endroit où se tenir, on n'arrive jamais plus nulle part.
Écouter c'est être parcouru, traversé, éveillé par un vent, être
toujours au commencement.
Je peux bien sûr dire que "j'écoute un son", ce genre de chose, mais
cela ne correspond pas vraiment à ce que j'éprouve, comment
pourrait on écouter un son? Le son n'est pas un objet, c'est plutôt une
expérience, et c'est autant le son qui m'écoute. Il y a des sons quand
on a des oreilles (et le système nerveux qui va avec) et que l'on se
trouve quelque part... Les sons ont véritablement lieu. Le son, c'est
l'ouïe. Le corps est conducteur, le corps est réverbérant.
Dans le shintô, on rencontre la méthode dite "otodamahô", qui est
un moyen de purification par l'écoute des sons. Selon le fondateur
d'une secte shintô, Tomokiyo Yoshisane, il n'est pas nécessaire
d'écouter de la musique, on peut obtenir l'éveil en écoutant le
murmure d'un ruisseau, le bruit du vent dans les pins, ou le bruit de
la pluie. Depuis des temps très anciens, les animistes japonais croient
qu'un pouvoir spirituel réside dans chaque son, qu'il s'agisse des
bruits de la nature ou de la parole.
On dit "le bruit de l'eau", le "bruit de la pluie" pour parler de choses
infiniment compliquées qui changent d'instant en instant. Et il pleut depuis des milliards d'années – les bruits les plus ténus, le
frémissement de l'eau qui bout, le raclement d'une feuille sur le sol,
ouvrent des champs inouïs. Il s'agit d'une manière ou d'une autre,
d'approfondir sa concentration – et sa respiration – d'entendre au-
delà - en écoutant les sons, les bruits, et peu importe qu'il s'agisse ou
non de musique quand les sons sont vivants, c'est à dire naissants.
Les sons semblent toujours échapper à la représentation comme à
toute description, ils s'en méfient. Ils passent à travers. Ils suivent
des canaux, rebondissent sur les falaises, changent d'impédance,
aucun barrage ne les arrête. Pas même l'enregistrement. Les surfaces,
les murs, les feuillages, et les montagnes réfléchissent les ondes, ou
les absorbent et les colorent, pour finalement contribuer à la
formation de ce que nous entendons et que nous appelons "son". Le
domaine des sons s'étend à travers tout, ils circulent par l'eau, le fer,
le bois, le roc et bien sûr dans l'air. Ils résonnent dans notre tête, et
excitent notre système nerveux. Les sons nous permettent de nous
orienter, et d'appréhender le monde autrement. Il nous faut
provisoirement oublier le monde visuel et son apparente stabilité
pour entrer dans le monde fluide des sons.
Nous 'descendons' aussi des insectes, des grenouilles, du vent, de la
pluie et de la mousse et de la pierre... Il ne s'agit plus seulement de
suivre des pistes sur la terre (si tant est qu'il en ait jamais été ainsi),
mais aussi dans d'autres dimensions. Les couloirs prennent vie
lorsqu'on les emprunte. La végétation se referme aussitôt après que
l'on est passé, et le dessin des pistes se brouille. Il y a des chemins qui
vous transforment. Des cheminements au cours desquels l'esprit se
débarrasse de ses contours. À écouter, on se sent écouté, passage par
lequel transitent toutes sortes d'informations, d'échos. Ou plutôt un
écheveau de passages et de couloirs, il s'agit de se déplacer sans
attirer l'attention, de ramper ou d'aller de branche en branche, de se
glisser dans les failles.
Ce que j'entends par chasser-cueillir, c'est surtout un état d'esprit,
une manière d'être qui consiste d'abord à faire attention à chaque
instant. Si l'on fait attention, on ne mange jamais deux fois la même
chose. Un vin dans lequel on n'a pas ajouté de sulfites change continuellement, on ne boit jamais le même vin. Quand on fait
attention à chaque instant, la vie semble interminable.
Quand on fait attention, on n'a plus le temps d'avoir un but. On
pourrait imaginer un état dans lequel il ne soit plus question d'art, ni
de philosophie ou de religion. Mieux vaudrait n'avoir pas dissocié les
dieux et la nature, les êtres humains des autres animaux. On nomme
cela Tenjin goitsu (unité de l’homme et de la nature) dans le taoïsme,
et Kan.nagara (faire comme la divinité) dans le shintô.
Agriculteurs et éleveurs, et bien sûr les citadins qu'ils nourrissent,
déforment la réalité en se projetant constamment dans le passé et le
futur. Ils introduisent une linéarité qui ne reflète guère l'ondulation
des collines au loin, ou le dessin des rivières dans les vallées. Elle
consiste plutôt à tracer les limites des champs labourés, à tendre des
clôtures de fil de fer barbelé, et à couvrir la terre de rails,
d'autoroutes et de lignes à haute tension qui interdisent les
migrations des animaux sauvages et toute véritable circulation.
Les débuts de l'agriculture et de l'élevage, c'est aussi l'extermination
des animaux sauvages, soi-disant nuisibles. Les insectes, les
rongeurs, et aussi, au cours de l'ère chrétienne, jusqu'aux ours, qui
avaient l'impertinence de se tenir debout. On peut regretter leur
disparition : Comme l'ours, écrit Shepard, nous sommes des soi
composés de figures endormies dont chacune a un secret qui peut
être réveillé dans des actes de correspondance. L'ours est quasiment
un "compagnon" de l'homme. L'idée fondamentale sur laquelle
repose l'intérêt porté à de tels animaux est que chaque humain a
hérité de capacités mises en sommeil qui résultent d'une
phylogenèse turbulente et peuvent se réveiller à leur contact.
écrit Dominique Lestel On comprend donc Paul Shepard qui crie que
la perte de l'animal est un désastre spirituel et intellectuel autant
qu'une catastrophe écologique.
Et puis, quand on pense aux "mauvaises" herbes et aux espèces
"nuisibles", sans-cesse refoulées aux bords de la civilisation, on pense
aussi aux "sorcières", souvent des guérisseuses dépositaires d'un
vaste savoir sur les plantes. Aux seizième et dix-septième siècles, la mort sur le bûcher, pour sorcellerie, de dizaines de milliers de
femmes, la plupart herboristes et accoucheuses d'ascendance
paysanne, peut être comprise comme une tentative, presque réussie,
d'extermination des dernières traditions orales d'Europe – les
dernières traditions enracinées dans une expérience directe et
participative des animaux, des plantes et des éléments. Et ce afin
d'ouvrir la voie au règne de la raison alphabétique sur un monde
naturel toujours plus interprété comme un ensemble passif,
mécanique d'objets écrit David Abram. Entre 1468 et 1784,
40 000 femmes furent officiellement immolées sur le bûcher. Mais
en comptant celles qui moururent sous la torture ou en prison, et
celles qui se suicidèrent une fois accusées, leur nombre, selon
Bernard Lietaer, serait de plusieurs millions... La fumée des
sorcières brûlées est encore dans nos narines ;
elle nous intime avant tout de nous considérer comme des entités
séparées, isolées, en compétition, aliénées, impuissantes et seules."
écrit Starhawk.
Les relations entre les sons sont tellement subtiles. On parle d'un son
(au singulier) mais il s'agit toujours d'un enchevêtrement dont on ne
finit jamais de dessiner les contours. Le vocabulaire pour désigner les
sons est très pauvre. Les sons sont des nœuds dans une multitude de
filaments, de telle sorte que l'on ne peut jamais vraiment les isoler.
Ils ont véritablement lieu. Écouter, c'est se dissoudre dans cet
événement, c'est un processus de fermentation. Nous sommes
"enlevés" par les sons, ils nous traduisent dans une autre dimension.
La sédentarité prédispose à la surdité.
Là où la chaussure, en réduisant l'activité de la marche à celle d'une
machine à faire des pas, prive ceux qui en sont chaussés de la
possibilité de penser avec ses pieds, la chaise permet aux assis de
penser sans que les pieds soient aucunement impliqués, écrit Tim
Ingold. Nous sommes devenu rigides, nous n'avons plus la sensibilité
nécessaire pour percevoir la fine toile des relations infinies qui
s'étendent d'une chose à l'autre. Nous transformons là plupart de ce
qui se produit en "choses" que nous pouvons classer plus ou moins
facilement. Depuis l'enfance, depuis d'innombrables générations, on apprend à voir des choses là où il n'y a d'abord que des vibrations,
des danses dans un champ de rides et de rumeurs, des nœuds dans
un fouillis de lignes…. Nous ne sommes pas assez subtils pour
apercevoir l’écoulement probablement absolu du devenir ; le
permanent n’existe que grâce à nos organes grossiers qui résument
et ramènent les choses à des plans communs, alors que rien n’existe
sous cette forme, écrit Nietzsche. Notre langue même en est venue à
supporter cette façon de voir les choses et elle renforce
maintenant cette manière de penser, en nous portant à concevoir des
objets ou des choses, autour de nous. Et cette façon de penser exclue
les évènements plus subtils, les liens délicats qui forment la trame du
monde, ainsi que toute communication avec les gens d'autres
espèces.

 


OC
janvier 2016
© l o l i g o



 __________________________________________________________

citations de: David Abram, Paul Shepard, Dominique Lestel, Imanishi Kinji, John Cage, Tomiyama Kazuko, Jean-Claude Génot, Francisco Varela, Bertrand Méheust, Okada Mokichi, Tomikiyo Yoshisane, Bertrand Lietaer, Starhawk, Friedrich Nietzsche



26 déc. 2025

DOGEN : Le Miroir Ancien (en vrac)

MIROIR ANCIEN 1 Bouddhas et Maîtres communiquant directement et préservant leur réception : tel est le miroir ancien. Même vue même face, même façonnement même image, même exercice même preuve. Le peuple Ko vient, le peuple Ko apparaît, l’espace ne se mesure pas, le peuple Han vient, le peuple Han apparaît, un instant dix mille ans. L’ancien vient, l’ancien apparaît, le présent vient, le présent apparaît, le Bouddha vient, le Bouddha apparaît, le Maître vient, le Maître apparaît. 2 Le 18° maître Kyayashata, très estimable, est un homme du pays Madai de l’ouest. Son nom est Utsuzuran. Tengai est le nom de son père, Hosho celui de sa mère. Un jour, sa mère fit le rêve d’un grand dieu venant vers elle et portant un miroir. Elle devint tout de suite enceinte et, en 7 jours, elle mit au monde le maître Kyayashata. Ce maître, tout juste né, avait la peau lisse comme l’aigue-marine et avant d’être lavé son corps était propre et parfumé. Toute son enfance il a aimé le recueillement et ses paroles différaient des autres. Depuis sa naissance, il a été accompagné par ce disque unique et rond, clair et pur. 3 Ce « disque rond » est le miroir rond, c’est là un événement extraordinaire. « Né en même temps » ne signifie nullement que ce disque rond est né du sein de sa mère. Ce maître est né du sein de sa mère et, au moment de naître, ce même disque est venu et apparu tout autour de lui spontanément comme un élément indispensable. La manière d’être de ce disque rond n’est guère habituelle. Quand, enfant, le maître venait, c’était comme s’il élevait dans ses mains ce disque rond et pourtant son visage ne s’en trouvait pas caché. Quand il partait, c’était comme s’il le portait sur le dos sans et pourtant son corps ne s’en trouvait pas caché. Quand il dormait, c’était comme si le disque rond le recouvrait d’un chapiteau de fleurs. Quand il s’asseyait correctement, le disque rond lui venait en face. Il y avait accompagnement réciproque de l’un et l’autre selon le mouvement, vertical, horizontal, et selon l’arrêt. Davantage, tous les événements concernant le bouddha depuis l’antiquité jusqu’à aujourd’hui, pouvaient être vus dans ce miroir. De plus, tout ce qui concerne les êtres et les lois des mondes céleste et humain se reflètaient sur ce miroir et il n’y avait rien de voilé. Par exemple, regarder les choses à travers un tel disque est plus éclairant que, par exemple, voir le présent à la lumière du passé moyennant les textes bouddhiques . 4 Pourtant, c’est alors que l’enfant s’en va de chez lui et reçoit les préceptes (se fait moine) que le miroir cessa de se présenter. C’est pourquoi tous sans exception furent émerveillés par un tel miracle. Certes il est difficile de trouver quelque chose de comparable dans ce monde, mais ne doutez pas qu’il puisse y avoir de telle graine dans un autre monde et pensez-. Il faut savoir que s’il y a un volume de sutra qui s’est transformé en arbre et en pierre et la connaissance qui circule du pied des montagnes jusque dans les plaines, c’est encore le miroir. Le papier jauni et le rouleau rouge que je tiens à présent est le miroir. Qui pourrait considérer ce maître comme si mystérieux qu’on ne le voit ni l’entende ? 5 Un jour qu’il était sorti se distraire, il fit la rencontre du noble 17° patriarche Sogyanandai. Immédiatement, comme il arrivait droit sur lui, ce maître lui dit : « De ce que tu possèdes, quelle en est l’apparence ? Il faut apprendre et exercer ce « Quelle en est l’apparence ? » non pas dans le jeu des questions-réponses. Ce n’est pas en s’interrogeant qu’il faut apprendre ce dont il y a l’apparence. 6 Le 18° maître dit ainsi au 17° : « Le grand disque rond des bouddhas, ni à l’intérieur ni à l’extérieur, ne se voile. Tous deux nous sommes en mesure d’un égal regard. Le cœur et l’œil se ressemblent en tout. » En ce cas-là, comment le grand disque rond des bouddhas a-t-il pu naître en même temps que le maître ? La naissance d’un maître est celle de la clarté du grand disque. Les bouddhas font de ce disque rond le même en exercice et en regard. Les bouddhas sont l’image façonnante du grand disque rond. Le grand disque rond n’est ni la sagesse ni le principe, il n’est ni l’être ni l’apparence. Dans la doctrine des dix êtres sacrés et des trois sages, on trouve le nom du « grand disque rond » mais ce n’est pas le grand disque rond des bouddhas de maintenant. Les bouddhas ne sont pas seulement la sagesse, et c’est pourquoi il se trouve en eux. de la sagesse. On ne fait pas de la sagesse un bouddha. 7 Celui qui apprend doit savoir que l’explication de la sagesse n’est pas encore l’explication ultime de l’expression de la bouddhéité. Bien que l’on ait compris déjà que le grand disque rond des bouddhas soit né avec le 18° maître, il faut en connaître encore la raison précise. Ce qu’on appelle ici « grand disque rond » est sans rapport à cette vie, sans rapport à une autre. Ce n’est ni le miroir précieux, ni le miroir de cuivre, ni le miroir de chair, ni le miroir de mœlle. Est-ce alors le disque rond qui en frappe la parole ou bien l’enfant qui en frappe l’explication. ? Certes, cet enfant a expliqué la frappe des 4 vers, mais il ne l’a pas d’abord apprise. Ces 4 vers ne se tiennent pas d’abord commee un volume de sutra, pas d’abord comme un certain savoir. C’est comme il expose le miroir rond qu’il en explique la frappe. Ce maître, depuis sa prime enfance, s’est comporté sans cesse en miroir. C’était comme s’il avait la sagesse innée. Tantôt ce grand disque rond vit la même chose que cet enfant et tantôt cet enfant vit la même chose que ce grand disque rond : ce doit être précisément ensemble l’avant et l’après qu’ils vivent. Le grand disque rond est le mérite effectif de la bouddhéité. 8 Dire que ce miroir ne s’assombrit pas de l’intérieur comme de l’extérieur veut dire que l’extérieur n’attend rien de l’intérieur et que l’intérieur ne se couvre pas de ce que l’extérieur se couvre. Face et dos [côte à côte] n’existent pas, tous les deux se regardent en même temps. « Cœur et œil se ressemblent » Se ressembler veut dire la rencontre de l’homme en l’homme. Ainsi, pour l’image de l’intérieur, il y a le cœur et l’œil et c’est se regarder en même temps. Ainsi, pour l’image de l’extérieur, il y a le cœur et l’œil et c’est se regarder en même temps. Devant ce présent même les rétributions directe et indirecte toutes deux se ressemblent à l’intérieur comme à l’extérieur. Ce n’est pas moi, ce n’est pas l’autre, c’est les deux à se regarder, c’est les deux à se ressembler. Lui aussi s’appelle moi et moi je deviens lui. 9 Dire que le cœur et l’œil se ressemblent en tout c’est dire qu’il y a ressemblance du cœur au cœur et du regard au regard. Se ressembler c’est là le cœur, c’est là l’œil. Par exemple, c’est comme dire cœur & œil chacun se ressemblent. Comment se fait-il que du cœur le cœur se ressemble ? Il s’agit justement de ceux qu’on appelle les 3° et 6° maîtres. Comment se fait-il que de l’œil l’œil se ressemble ? Il s’agit justement de ce qui accède au regard dans l’obstacle de l’œil. 10 Maintenant on voit que l’essentiel de ce qu’il a pu dire est bien ainsi. C’est précisément la raison de sa rencontre avec Sogyanandai. C’est à la hauteur de cet enseignement essentiel qu’il faut apprendre la face bouddha et la face maître du grand disque rond qui fait l’entour de l’ancien miroir. 11 Jadis, quand le 33° maître, Daikanzenshi étudiait chez Daimankonin il a proposé ce verset à son maître, en l’écrivant sur un mur : « Bodai dès l’origine n’est pas arbre (l’éveil était alors sans site) ; le miroir clair est absolument sans consistance (il n’a pas d’assise). Ce qui de soi arrive n’étant pas chose, comment y aurait-il une poussière ? 12 S’il en est ainsi, il faut apprendre à saisir ce qui saisit dans cette expression. C’est parce qu’il s’agit du maître nommé Daikankoso qu’on appelle cet homme l’ancien bouddha. En effet, d’après Engozenshi, c’est saluer du mont Soke l’ancien bouddha lui-même. C’est ainsi qu’il faut comprendre que le miroir clair de Daikankoso se désigne comme « ce qui de soi arrive n’étant pas chose, comment y aurait-il une poussière ? » « Le miroir clair est absolument sans consistance ». De tout ce qui éclaire il y a miroir clair. C’est pourquoi on dit : « A l’arrivée du clair, frapper du clair.» Puisqu’il n’y a aucun lieu à se demander le lieu qu’on se demande n’existe pas. Et davantage s’agissant du miroir, il n’y a pas un lieu dans tout l’univers pour une poussière, comment une poussière qui n’est pas du miroir pourrait-elle prendre place dans tout l’univers ? Comment une poussière qui n’est pas du miroir pourrait-elle prendre place dans le miroir ? Il faut savoir que l’univers entier n’est pas un mince espace de terre, donc c’est la face de l’ancien miroir. 13 Pendant l’assemblée du maître zen Nangokudaiso un moine lui demanda : « Si le miroir se fait image , où la clarté peut-elle se rendre ? Le maître : cher ami, la tête que vous aviez avant de prendre la voie, où s’est-elle donc rendue ? Le moine : Alors après, pourquoi le disque ne s’éclaire pas ? Le maître : Simplement le disque n’éclaire pas, et ne saurait trahir le moindre point . » 14 Maintenant si l’on poursuit la recherche, c’est pour toute image avant même d’en considérer l’objet, que l’on peut vérifier que le miroir se fait dans l’expression du maître. Certes, le miroir n’est pas en or, pas en pierre précieuse, pas en clarté, pas en image, mais dès l’instant que le miroir se façonne, c’est là précisément qu’on est renvoyé au questionnement sur le miroir. « Où la clarté peut-elle se rendre ? » revient à saisir l’expression : « si le miroir se fait image » comme l’image se façonne au miroir. En d’autres termes, là où l’image se rend, c’est le lieu de l’image et pouvoir façonner c’est le miroir du façonnement. « La tête que vous aviez avant de prendre la voie, où s’est-elle donc rendue ? ». Cette expression signifie que c’est en élevant le miroir que le visage s’éclaire. A cet instant, tous les visages sont-ils autre chose que le visage de soi ? Le maître dit : « Simplement le disque n’éclaire pas, impossible qu’il trahisse même un point. » Cette expression signifie que la clarté du disque est impossible et que trahir l’autre est impossible. Il faut savoir que même si l’on épuise l’océan, le fond n’apparaît pas, et ne pas se briser ne pas s’affoler. Mais il faut encore aller plus loin et comprendre la raison de l’image pétrie au miroir du façonnement. Le temps d’être tel, dans la démultiplication des lumières du disque, rend trahison sur trahison et point sur point. 15 Un jour, le grand maître Sepposhinkaku, s’adressant à la foule réunie , dit ainsi : « Il faut comprendre ceci : moi, depuis cet endroit, comme l’ancien miroir d’une face, je fais ressembler tout ce qui est en face. Le peuple Ko vient, le peuple Ko apparaît. Le peuple Han vient, le peuple Han apparaît. » A cet instant Gensha s’est avancé pour demander : « Si par hasard se rencontre un miroir clair, que se passe-t-il ? Le maître : Ko et Han se cachent ensemble. Gensha : D’après moi ce n’est pas ça. Le maître : D’après toi, c’est comment ? Gensha : Alors si vous voulez, maître, interroger. Le maître : « Si par hasard se rencontre un miroir clair, que se passe-t-il ? Gensha : Cent éclats dispersés. » 16 Il faut réfléchir pendant quelque temps à « ceci » qui, dans l’expression de Seppo, signifie ce qu’est l’événement tel quel. Il faut essayer pendant quelque temps l’ancien miroir de Seppo. Dans l’expression « comme l’ancien miroir d’une face », une face signifie quelque chose sans limite, sans dehors ni dedans. L’autonomie d’une boule polie roule sur le plateau. A présent « Le peuple Ko vient, le peuple Ko apparaît » signifie la barbe rousse et son image reviennent au même. « Le peuple Han vient, le peuple Han apparaît », malgré la transmission des 3 et 5 éléments, le mythe du grand chaos et plus précisément le mythe de l’ancien plateau, le Han dont il s’agit maintenant dans l’expression de Seppo est ce qui se manifeste Han sous la poussée de l’ancien miroir. Puisque le (peuple) Han d’aujourd’hui n’est pas le (peuple) Han, c’est de la présence (du peuple) Han qu’il s’agit . A présent dans les mots de Seppo, « Ko et Han se cachent tous deux », il faut s’avancer d’un pas et aller jusqu’à dire que « le miroir se cache en soi-même. » Pour ce qui est des « Cent éclats dispersés » de l’expression de Gensha, et certes l’expression est nécessairement telle quelle pour elle-même, mais alors il y a ceci qui arrive contre le toi-même qui est en même temps ceci qui arrive, éclats dispersés, se remettre au moi-même. Comment l’apparition du clair miroir peut-elle se rendre à soi ? C’est tel quel que se restitue le miroir clair. 17 A l’époque de l’empereur Kotei il y avait un miroir en douze faces. D’après les règles transmises dans sa famille, il s’agirait d’un don du ciel. D’après une autre tradition, on dit qu’il a été remis à l’ermite Koseishi sur le mont Kotosan. Il y a une façon d’utiliser ces douze faces : pour les douze heures, d’heure en heure, on utilise une face. Pour les douze mois, on applique à chaque mois chaque face. Pour les douze ans, année par année on utilise face après face. Il est dit encore que le miroir est le sutra de Koseishi. D’après ce qui fut transmis à Kotei l’on affirme que ces douze « temps » sont le miroir. C’est pourquoi il éclaire l’ancien et l’aujourd’hui. Si les douze temps n’étaient pas le miroir, comment pourrait-on éclairer l’ancien ? Si les douze temps n’étaient pas le miroir, comment pourrait-on éclairer l’aujourd’hui ? En fait ces douze « temps » sont les douze faces et les douze faces sont les douze miroirs. L’ancien et l’aujourd’hui sont là où les douze temps s’appliquent. Ils désignent cette raison Même si c’est la manière dont les profanes ont reçu l’expression, elle touche directement les douze temps de la présence Han . L’empereur chinois Kenwen a gravi à genoux la montagne Kuto pour interroger Koseishi. C’est à cette occasion que Koseishi a prononcé ces mots : « Le miroir est la racine du yin yang. Gouverner le corps est éternellement long. Dès l’origine, il y a trois miroirs : le ciel, la terre et l’homme. Ces miroirs ne sont rien de visible, rien d’audible non plus. Embrasser le divin signifie avoir le divin à l’esprit et ainsi la forme est spontanément juste. Nécessairement sereine. Cela ne dérange pas ta forme, cela ne secoue pas ton esprit. Avec cela tu vivras longtemps. » Autrefois on a gouverné le monde et la grande voie avec les trois miroirs. C’est avec ce qui éclaire dans cette grande voie que l’on se fait un seigneur de la Terre et du Ciel. Les profanes disent : « Taishu utilise l’homme comme miroir. Taishu avec cela peut connaître la sécurité, le risque, l’ordre et le désordre. » C’est là utiliser seulement l’un des trois miroirs. Si l’on comprend qu’« utiliser l’homme comme miroir » c’est interroger quelque sage sur le passé et le présent, pour savoir ce qu’il faut retenir et laisser, l’utile et l’inutile, Taishu aurait dit que posséder un tel ministre en Gisho ou Bogendi permet de tout gouverner. A entendre ainsi les choses, on passe à côté de l’essentiel de la parole de Taishu : « Utiliser l’homme comme miroir ». Utiliser l’homme comme miroir, cela signifie utiliser le miroir comme miroir, s’utiliser soi-même comme miroir. Utiliser les cinq éléments comme miroir. Utiliser les cinq vertus comme miroir. A regarder venir et partir les apparences d’hommes, c’est ce qu’on appelle la raison du miroir en l’homme de venir sans provenance et de partir sans destin Sagesse et non sagesse font la totalité des choses et il y en a l’apparence dans tout l’univers. C’est là précisément la texture croisée pour tout ce qui doit être. L’homme et le miroir en face, c’est le soleil et la lune en face Que le génie des cinq montagnes et le génie des quatre fleuves, traversant les époques, rendent limpides les quatre mers, c’est alors que le miroir est en usage. Clarifier l’homme et les choses, mesurer les croisements, voilà ce que désignent les mots de Taishu et non pas déjà tout savoir. 18 Au Japon, depuis le temps des dieux, il y a trois miroirs, le sceau et l’épée, qui se sont transmis ensemble jusqu’à présent. L’un se trouve dans le grand temple d’Isé, un autre, toujours dans le pays de Ki, au temple Hinosaki, un autre dans le Dairi. Ainsi, chaque état possède par tradition un miroir. Posséder un miroir revient à posséder un état. D’après ce que l’on sait, ces trois miroirs se sont transmis à l’égal d’une divinité, et on l’interprète comme une transmission depuis la grande déesse Amaterasu. C’est ainsi que le cuivre cent fois refondu est aussi ce qui se transmue en yin yang. Ce serait que le présent vient, le présent est là ; l’ancien vient, l’ancien est là. Ce qui éclaire l’ancien et le présent doit être l’ancien miroir. L’essentiel de l’enseignement de Seppo dit aussi : « La Corée vient, la Corée est là » que « Le Japon vient, le Japon est là ». Le ciel vient, le ciel est là ; l’homme vient l’homme est là. Bien que l’on apprenne ainsi être là et venir, nous autres maintenant nous ne savons pas l’origine et le terme de cet « être là » , mais c’est simplement qu’on ne fait que regarder l’« être là ». Il ne faut pas apprendre que venir et être là soient nécessairement un savoir, une compréhension. Est-ce que maintenant l’essentiel de l’enseignement de Soshi est de dire que venir, pour l’étranger, c’est être là ? Venir, pour l’étranger, n’est autre chose que venir. Etre là, pour l’étranger, n’est autre chose qu’être là. Ce n’est donc pas venir pour être là. Même si l’ancien miroir est l’ancien miroir, apprendre ceci doit encore faire nécessité. 19 Gensha s’avance et demande : « Si par hasard se rencontre un miroir clair, que se passe-t-il ? » Il faut interroger cette expression et la rendre claire. Ce qu’on appelle maintenant posséder l’expression du « clair », qu’est-ce que cela peut être ? Il faut comprendre l’expression dont il s’agit comme ceci : ce venir n’est absolument pas le venir étranger ou chinois mais le venir clair miroir, et ce n’est jamais prendre la forme de l’étranger ou du chinois. Le venir clair miroir est précisément le venir clair miroir, il ne doit pas s’agir de deux. Et même s’il est dit qu’il ne fait pas deux l’ancien miroir est l’ancien miroir et le clair miroir est le clair miroir. L’évidence de cette marque est que Seppo et Gensha l’ont reçue de telle façon qu’il y a l’ancien miroir et qu’il y a le clair miroir. Il faut que cela soit l’essence pure et l’événement de l’accès à l’Eveil. Il faut comprendre que les mots de Gensha « venir clair miroir » sont purs et transparents dans tous les sens. Il faut comprendre que toutes les surfaces sont limpides et qu’il n’y a ni dessous ni dessus. Dans la rencontre de l’être il faut qu’il y ait sortie immédiate. En ce cas-là, le clair du miroir clair et l’ancien du miroir ancien sont-ils les mêmes ou bien sont-ils autres ? Peut-on penser qu’il y ait et ne peut-on penser qu’il y ait la logique de l’ancien dans le miroir clair et la logique du clair dans le miroir ancien ? Il ne faut pas apprendre ce que c’est que le clair avec le mot même de miroir ancien. L’objet même de l’étude c’est de savoir si c’est au soi d’être tel ou à l’autre d’être tel. La logique des maîtres indiens c’est aussi d’être tel et il faut vite l’exercer et l’assimiler en entier. Dans la façon de saisir des anciens maîtres c’est d’exercer l’ancien miroir en réception. Dans la façon des anciens maîtres, ils se laissent eux-mêmes polir par la façon de l’ancien miroir. Est ce que dans le cas du miroir clair c’est ainsi ? Il faut donc poursuivre l’apprendre à travers les mots des Eveillés et des anciens maîtres. 20 La parole de Seppo : « L’étranger, le cultivé se cachent tous deux » signifie que l’étranger et le cultivé aussi bien se cachent tous deux dans l’instant du clair miroir. La logique de se cacher tous deux, qu’est-ce que c’est? Le fait que l’étranger le cultivé viennent et apparaissent déjà, bien que cela n’empêche pas l’ancien miroir – pourquoi maintenant tous deux se cachent-ils ? Même si l’ancien miroir est : l’étranger vient, l’étranger apparaît, le cultivé vient, le cultivé apparaît, comme le venir clair miroir n’est rien que venir clair miroir, l’étranger le cultivé, dans l’apparition même de l’ancien miroir s’abritent. C’est pourquoi dans la parole de Seppo aussi il y a une face de l’ancien miroir et il y a une face du clair miroir. C’est à l’instant juste de venir clair miroir qu’il faut s’éclaircir en établissant la logique selon laquelle on ne doit pas s’opposer à ceci que l’étranger le cultivé apparaissent ancien miroir. Maintenant, cette façon de recevoir l’expression « L’étranger vient, l’étranger apparaît; le cultivé vient, le cultivé apparaît » comme ancien miroir ne veut pas dire qu’il y a venir et apparaître sur, venir et apparaître dessous, venir et apparaître en dehors de l’ancien miroir, ni même venir et apparaître au même temps que lui (avec lui). Il faut se mettre à l’écoute de ces mots. C’est à l’occasion même d’apparaître venant (venir à apparaître) pour l’étranger le cultivé que vient apparaissant (s’apparaît à venir) l’étranger le cultivé de l’ancien miroir et dire ainsi que cette occasion pour l’étranger le cultivé de se cacher disparaissant serait celle du miroir qui devrait posséder à part son existence en y trouvant expression, c’est à ce moment-même dans l’apparaître s’obscurir et dans le venir se dissiper. Cela n’atteint même pas le non-sens. C’est alors que Gensha dit « Pour moi ce n’est pas ça. Seppo : Et alors, c’est quoi?. Gensha : Pour ce qui fait recherche Seppo doit le redemander. » Maintenant ce que Gensha dit ainsi : « du recherché c’est ce qui redemande (c’est - à le redemander) », il ne faut pas le négliger/mésinterpréter. Pour ainsi dire la question de Wosho (Seppo) qui lui vient est celle-là même qui devient sa demande. Si ce n’est pas là quelque chose qui se passe entre père & fils, comment cela pourrait-il être? Une fois posé que le cherché n’existe qu’à se demander (ce qui est ne se cherche qu’en demande/qu’à redemander), l’homme du Tel doit nécessairement saisir le lieu de la question (se saisir tel lui-même en question/saisir l’ansi même qui se met en question) Une fois frappé par la foudre à se saisir en question (la foudre de cette saisie du point de question) on ne peut peut s’en détourner. 21 Seppo dit : « Comment se fait l’immédiate encontre à venir clair miroir ? » C’est une voie de l’ancien miroir que le père le fils ensemble en recherche se saisissent en question (Se saisir du lieu de question dont le père le fils s’interrogent ensemble est un seul sens de l’ancien miroir) Gensha dit : « Cent éclats brisés » Cette forme de réception signifie que quelque chose se brise en cent, mille, dix-mille morceaux. Pour ainsi dire cette formule de se demander comment se fait l’immédiate encontre du venir clair miroir c’est cent éclats brisés. Il faut saisir l’apprendre que les cents éclats brisés doivent être le miroir clair. Parce que s’il on obtient le clair miroir, ce doit être en cent éclats brisés. Là même où c’est cent éclats c’est le clair miroir. Il ne faut pas s’imaginer que d’abord il y a l’état de pas encore en cent éclats brisés et après un autre état qui serait de non éclats brisés. C’est toujours simplement d’éclats brisés. Faire face en cent éclats brisés c’est d’une seule cîme qui se dresse. Or ce dont on parle maintenant et fait cent éclats brisés, est-ce d’avoir exprimé l’ancien miroir ou d’avoir exprimé le clair miroir ? Certes on peut parvenir à s’interroger sur l’ancien miroir ou le clair miroir mais lorsque l’on examine et argumente sur l’expression de Gensha : le sable, les cailloux, les haies, les murs, toutes les choses ne forment plus qu’un bout de langue et l’on devrait se dire voilà cent éclats brisés. La forme brisée en cent éclats se dit-on alors ce que c’est ? L’éternelle ancienneté de l’abîme azurée, le vide sphérique de la lune. 22 Le grand maître de l’éveil parfait Seppo et le maître zen Sanchoinenen, comme ils marchaient aperçurent un groupe de singes. A ce moment Seppo dit : « Ces singes-là : chacun porte au dos un vieux miroir ! » Ces mots doivent être appris comme il faut. Ce qu’on appelle MIKO ce sont des singes. Et ces MIKO que Seppo regarde, comment sont-ils ? En se demandant ainsi, on doit interroger encore. Et même si c’est immensément long il ne faut pas cesser d’y revenir. Pour ce qui est de cette expression de Seppo « Chacun porte au dos un vieux miroir », même si l’ancien miroir est la face de l’ancêtre des éveillés, et même après l’éveil, l’ancien miroir reste l’ancien miroir. « Ces singes-là, chacun d’eux porte au dos un vieux miroir », dans cette phrase, pas de face élevée pas de face rabaissée : il n’y a que l’ancien miroir d’une face. Ce qu’on appelle « porter au dos » c’est par exemple le fait de coller quelque chose derrière l’image de Bouddha. Cette application d’un dos au dos des singes est faite avec l’ancien miroir. « Mais quelle genre de colle utiliser ? » lui demande-t-on. Si l’on osait dire : A l’arrière du singe c’est faire l’application d’ancien miroir comme à l’arrière de l’ancien miroir c’est faire l’application de singe. « Pour faire le dos de l’ancien miroir on utilise de l’ancien miroir et pour faire le dos de singe on utilise du singe. » « À chaque dos sa face » : ce n’est pas là bâtir sur rien. Il y a une propriété d’expression qui est la propriété qui s’exprime. Mais alors quoi – _est-ce du singe ou de l’ancien miroir? Ce qui se désigne dans l’expression c’est « comment »? Est-ce que déjà nous sommes singes ou singes nous ne sommes pas ? A qui le demander ? Le fait que je sois singe ce n’est pas un problème de perception, et ce que moi je ne sais pas, ce n’est pas l’autre qui le saura. Ce n’est pas la peine de pourchasser le soi-même du soi-même. 23 Sansho dit : La mesure infinie est sans nom. Pourquoi donc appelle-t-on ce qui par nature n’a pas de nom du nom d’ancien miroir ? Cette question atteste que l’ancien miroir de Sansho est une feuille à une seule face. Ce qu’on appelle mesure infinie est avant l’apparition des pensées et des désirs, là où l’intérieur de l’infini n’apparaît même pas. Ce qu’on appelle sans nom est la face jour et la face lune de la mesure infinie, c’est la face ancien miroir et la face clair miroir. Si ce qui est ainsi sans nom n’était pas purement sans nom, la mesure infinie ne pourrait pas être la mesure infinie. Si la mesure infinie n’était pas d’avance la mesure infinie l’expression de Sansho ne pourrait pas être ce qu’elle est. Pourtant ce qu’on désigne avant l’apparition de toute pensée est le jour présent. Sans laisser échapper le jour présent il faut l’affiner et polir. Pourtant, à écouter la mesure infinie sans nom, c’est quelque chose de lointain qui sonne. Comme la tête du dragon et la queue du serpent, c’est à se demander s’il faut appeler du nom d’Ancien miroir ce qui n’a pas de nom. 24 A ce moment-là Seppo aurait pu répondre à Seppo que l’ancien miroir est l’ancien miroir. Pourtant, au lieu d’en rester là, il poursuit : « Le défaut s’est manifesté » On pourrait se demander comment l’ancien miroir qui est parfait peut être mis en défaut mais dans l’expression mesure infinie sans nom l’on considère le défaut d’expression comme une expression du défaut. L’apparition du défaut de l’ancien miroir est tout l’ancien miroir. Comme Sansho est encore prisonnier de ce qu’il a appris sous la voûte des mots, l’expression est le défaut. C’est pourquoi l’ancien miroir laisse apparaître le défaut, et que dans ce défaut même l’ancien miroir apparaît comme ce qu’il faut apprendre. 25 Sansho dit : par quelle sorte de précipitation y a-t-il recouvrement de savoir ce qui est dit ? L’essentiel de l’enseignement à retirer est de se demander en quoi il y a précipitation. La précipitation en question vient-elle à se passer dans l’instant même ou dans l’écart ? Vient-elle depuis soi ou depuis l’autre ? De l’univers sans fin ou bien de cette époque-là ? Il faut préciser avec soin ce dont il s’agit. Concernant « ce qui est dit », ce qu’on appelle « dire » ici est le dire où il est dit à présent, le dire où il ne se dit pas encore et le dire où il s’est déjà dit. Maintenant se manifeste la raison de ce qui est dit. Par exemple, s’agit-il de ce qui est dit la terre, les vivants, l’en même temps ou ce qui devient ? De plus, ce n’est pas comme le vêtement que l’on rénove. C’est pourquoi il y a recouvrement de savoir. On ne connaît pas celui qui est face à l’Empereur et ceux qui se font face ne se connaissent pas non plus. Cela ne veut pas dire que ce qui est dit n’existe pas mais qu’il n’est pas connu. Ne pas connaître, c’est rester le cœur nu et poursuivre la transparence de l’invisible. 26 Seppo dit : Le vieux moine est en défaut. Pour ainsi dire : « Je me suis mal exprimé » a-t-il dit, mais bien qu’il le dise il ne faut pas prendre cette expression pour un aveu d’erreur. De même que le vieux patron est au fond de la maison, le vieux moine signifie le cœur même. Autrement dit, on n’apprend rien si ce n’est de ce « vieux moine ». Les mille variations et tous les changements, le sommet divin et le seuil infernal se ramènent en l’unique coup de Go du « vieux moine ». L’Eveillé apparaît, le maître apparaît, une pensée, l’éternité, et malgré cela il n’y a que l’unique coup de Go du « vieux moine ». Le défaut : de s’y trop adonner. 27 Rappelons que Seppo est le 1er disciple de Tokusan, et Sansho la jambe divine de Lintzi. Tous les deux sont également d’origine prestigieuse. L’un descend de Seigen, l’autre de Nangaku. Ils ont apporté le vieux miroir comme on vient de le rapporter. Cela doit être le modèle pour tous ceux qui suivent. 28 Seppo Jishuni dit en s’adressant à l’assemblée : L’univers fait un jo, l’ancien miroir fait un jo ; l’univers : un shaku, l’ancien miroir : un shaku. C’est alors que Gensha dit en montrant le four : C’est à se dire un instant que le foyer se mesure en plus et moins. Seppo dit : « Tout comme l’ancien miroir se mesure. » Gensha dit : « Les talons du vieux moine peuvent bien ne pas toucher terre. » « Un jo », on l’appelle l’univers et l’univers est d’un jo. « Un shaku » fait l’univers et l’univers est d’un shaku. Un jo d’ici, un shaku d’ici, on l’appelle l’univers et ce n’est pas là un autre jo, un autre shaku. Si l’on apprend de cette manière le rapport on peut dire que la mesure de l’univers est ce que les gens en pensent d’habitude, à savoir sans mesure ni limite, comme la grande immensité universelle, mais il ne s’agit là que d’une piètre façon de mesurer, d’après soi, et c’est comme si par là on désignait seulement le pays d’à côté. En un tournemain on fait de cet univers un jo. Et c’est pourquoi Seppo peut dire l’ancien miroir d’un jo, l’univers d’un jo. 29 Pour apprendre un tel jo, il faut partir d’un bord dont l’univers se mesure. Et de même pour percevoir l’expression de l’ancien miroir il faut savoir ne pas en rester à l’aspect d’une fine feuille de glace, car il ne s’agit pas de cela. Même si l’on peut dire que la mesure d’un jo est la même que celle de l’univers, il faut encore se demander si tantôt l’on identifie tantôt l’on égalise l’apparition de la forme et le contenu sans bord de l’univers. L’ancien miroir en outre n’est pas comme « l’unique perle claire ». Il ne faut pas considérer l’ancien miroir comme quelque chose de définissable par la limite des formes. Même si le monde des dix directions achevées est l’unique perle claire il n’est par pour autant identifiable à l’ancien miroir. 30 C’est pourquoi l’ancien miroir ne concerne ni le venir & apparaître de l’étranger ou du chinois, ni le clair et le voilé qui permet de repérer les lignes. Ce n’est ni en quantité ni en étendue qu’il se mesure. La mesure désigne la prise du compte et non l’étendue. Ce qu’on appelle mesure signifie le genre numéral de l’ancien miroir. Ce que l’on fait habituellement quand on compte par espèce d’objet. C’est comme si on comptait dans ce monde 2 ou 3 cm ou 7 ou 8 choses. Pour le calcul d’un pas dans l’éveil de la voie on compte en grand éveil et en absence d’éveil: c’est ainsi que l’on manifeste ce qu’il en est du compte pour 2 ou 3 mesures. Pour savoir combien de maîtres ou de bouddhas, on manifeste le compte par 5 ou 10 feuilles. Et ainsi par ce compte chaque fois apparaît le maître, le bouddha. Un jo est la mesure de l’ancien miroir et mesurer l’ancien miroir se fait d’une feuille. 31 Gensha dit : le foyer se mesure en plus et moins ; là est l’expression qui ne cache rien. Il faut l’étudier des années durant. A regarder maintenant au foyer, qui peut en approcher – quelqu’un – qui s’y regarde ? (quelqu’un peut-il en approcher s’il s’y regarde ? peut-il s’y regarder s’il se garde lui-même au foyer ?) A regarder au foyer, ce n’est pas 7 ou 8 shaku. Ce n’est pas seulement s’arracher de l’occasion d’en parler mais manifester la retenue du sol (le temps-sol, le moment-terre) de la nouvelle trace. Par exemple il arrive ceci : « qui peut être juste tel qu’il est tel ? » (Qu’est-ce qui peut être si juste qu’il arrive tel quel en soi/absolu/simple ?) Quand nous arrive cette parole « en mesure de plus et moins » ce que l’on dit être couramment plus et moins ne saurait être le plus et moins en question. Il ne faut pas douter de la raison de ce qui ainsi se défait dans l’endroit même. C’est à la mesure des maîtres du foyer qu’il faut entendre l’expression de Gensha et non comme un enseignement qui dépendrait des différentes phases et quantités du foyer. Parler d’un foyer donne toujours l’idée d’une présence rassemblée devant, et il ne suffit pas de mettre de côté cette idée, il faut encore la vaincre tout-à-fait. C’est là ce qui est à affronter. 32 Seppo dit : tout comme l’ancien miroir se mesure. Pour saisir cette expression, il faut posément l’éclaircir en retour. Comme il ne s’agit pas du foyer à la mesure d’un jo, on pourrait la comprendre relativement. (mais comme la mesure d’un jo n’est pas l’opposée de la mesure d’un plus ou moins) A la recevoir dans l’ordre de la mesure d’un jo, l’expression « tout comme l’ancien miroir se mesure » ne pourra pas être juste. (on ne pourra tenir ainsi les deux ordres de mesure comme justes, qu’en sera-t-il alors du foyer, c’est-à-dire juste à ce point de la mesure pour les deux) C’est à se placer « comme l’ancien miroir se mesure » qu’il faut se réfléchir. La plupart s’imagine que c’est parce qu’il ne faut pas penser que le foyer se mesure d’un jo et que cette expression est inexacte en soi. C’est plutôt l’instance de mesure qu’il faut affronter et ainsi se réfléchir et façonner jusqu’à la moindre parcelle d’ancien miroir. Il ne faut laisser passer aucune de ces manières d’être tel. L’ensemble des comportements habituels sont alors élevés au niveau des plus anciennes traces et toutes les occasions de détresse sont supprimées. 33 Gensha dit : les talons du vieux chinois peuvent bien ne pas toucher terre. Au cœur de cette formule le « vieux chinois » qui est l’équivalent du « vieux japonais » ne renvoie pas seulement à Seppo. C’est donc que Seppo doit être aussi le vieux chinois. Ce qu’il faut interroger et pousser jusqu’au terme c’est à quel endroit se trouve ce toucher terre et ce qui est ainsi appeler « toucher terre ». Aller jusqu’au terme de l’étude signifie-t-il que ce toucher terre est la réserve en regard de la juste loi, qu’il est la vacuité, l’épuisement des sols, la pulsation de vie, et combien encore qui se compte ? Est-ce que cela se compte comme des choses, des éclats de choses, en centième ou dix millième..? Il faut pouvoir apprendre tout cela ainsi. 34 S’agissant de ne pas même toucher terre, la terre ainsi nommée est de s’interroger précisément sur ce qu’il en est. Ce qu’on appelle à présent la grande terre est ce qu’un type d’être nomme « terre » dans le lieu qui lui est propre. D’aucuns pensent qu’il s’agit de la porte de l’art mystérieux, d’autres encore du lieu où les bouddhas font route. C’est pourquoi là où il faut que ses talons touchent : de quel point de terre s’agit-il ? La terre est-ce là le réel même ou purement le néant ? Et de plus, tout ce qui concerne la terre ne se trouve aucunement au milieu de la grande voie. Il faut apparaître et disparaître s’interrogeant sans cesse. 35 Le maître zen Koto du temple Kokutai près du mont Kika est interrogé par un moine : « Quand on ne polit pas l’ancien miroir, quel est-il ? Le maître répond : l’ancien miroir. Le moine : après l’avoir poli, quel est-il ? Le maître : l’ancien miroir. » Il faut savoir que l’ancien miroir dont on parle à présent, quel que soit le moment où l’on polit, ou non, qu’on l’ait déjà fait ou pas encore, est toujours dans l’uniface de l’ancien miroir. C’est pourquoi le moment de polir est toujours entièrement l’ancien miroir. Ce n’est pas avec quelque chose d’autre que l’ancien miroir, comme un mélange de mercure ou autre que l’on polit l’ancien miroir. Bien qu’il ne s’agit pas de polir en soi ni de soi-même à polir, il s’agit de polir l’ancien miroir. Au moment de ne pas encore polir, l’ancien miroir n’est pas terne. Bien que l’on reçoive l’ancien miroir comme quelque chose de terne ce n’est pas terne car c’est l’ancien miroir en activité. En gros : polir la tuile comme on polit le miroir c’est faire un miroir. Polir le miroir comme on polit la tuile c’est faire une tuile. Tout en polissant il arrive qu’on y arrive ou qu’on n’y arrive pas. L’un comme l’autre font partie de l’exercice de maître & bouddha. 36 Le maître BasoKose autrefois est allé apprendre chez Nangoku qui lui a transmis le sceau. C’est là le commencement du commencement à polir la tuile. Baso en s’installant au temple Denpowin comme tout le monde n’a pratiqué zazen que dix ans. Il faut s’imaginer cette auberge rustique dans la nuit froide, humide, où bloqué par la neige il n’a jamais cessé zazen. Nangoku un jour est allé le voir à l’auberge pour l’interroger : « Toi récemment qu’as-tu fait ? » Baso répond : « Récemment, je n’ai fait purement et simplement que suivre l’unique voie de zazen. – Et avec zazen qu’est-ce que tu comptes faire ? – Avec zazen j’ai l’intention de devenir bouddha. » A ce moment-là Nangoku prend un morceau de tuile et se met à polir une pierre au bord de la maison de Baso. Baso le considérant l’interroge. « Maître, que faites-vous ? – Je polis une tuile. – Polir une tuile pourquoi faire ? – Je polis pour faire le miroir. – A polir une tuile, est-ce qu’on peut en faire un miroir ? – A faire zazen, est-ce qu’on peut devenir bouddha ? » 37 Ce qui fait l’événement principal de ce passage tient à ceci qu’on l’a interprété pendant des siècles à partir de l’idée que Nangoku a uniquement voulu encourager Basho. Mais ce n’est pas nécessairement de cela qu’il s’agit. Celui qui évolue au plus grand niveau d’être s’est éloigné beaucoup du sentiment commun. Si l’être le plus haut ne possédait pas la loi de polir la tuile, comment pourrait-il y amener quelqu’un ? Le pouvoir d’y amener quelqu’un est l’os et la mœlle du maître. Même s’il s’agit là de quelque méthode fabriquée à dessein c’est toujours prendre en vue quelquechose qui est de la maison d’origine. S’il ne s’agissait pas de quelquechose prédisposé il ne pourrait y avoir transfert à la maison de l’éveil. Il faut donc admettre qu’il y a déjà dans la façon de diriger Basho quelque chose d’immédiat. C’est ainsi que l’on peut comprendre que l’orientation finale du maître ne s’effectue qu’en soi. Quand de polir la tuile s’effectue le miroir, Basho se fait bouddha. Quand Basho se fait bouddha, Basho devient immédiatement Basho. Quand Basho devient Basho, zazen devient immédiatement zazen. Et c’est pourquoi de polir la tuile le miroir s’effectue est l’os et la mœlle de l’ancien bouddha qui nous parvient jusqu’ici. 38 S’il en est ainsi, il faut penser que l’ancien miroir était fait de tuile et qu’avant de polir le miroir celui-ci au moment du traitement ne pouvait être dépoli. Il n’y a pas de poussière de tuile mais on traite simplement le polissage de la tuile. A cet endroit se manifeste la puissance d’effectuer le miroir, c’est-à-dire la puissance de maître & bouddha. Si polir la tuile ne faisait le miroir, il faudrait que polir le miroir ne fasse pas le miroir. Qui saurait voir si dans un tel faire il y a (ou non) le devenir bouddha ou le devenir miroir ? De plus, quand il s’agit de polir l’ancien miroir, faut-il douter que l’on soit en train de polir une tuile ? Ce qui fait la trace du moment de polir, ce n’est pas ce qu’on mesure à partir d’un autre endroit. Mais pourtant l’expression de Nangoku c’est précisément quelquechose qu’il faut saisir à la fin comme s’il fallait que le miroir se fasse à polir la tuile. 39 Les gens d’aujourd’hui aussi doivent s’exercer vivement à polir la tuile d’aujourd’hui. Cela deviendrait nécessairement miroir. Si la tuile ne devenait pas miroir, l’homme non plus ne deviendrait pas l’homme. Si l’on dégrade la tuile en boue, l’homme aussi se dégrade en boue. Si l’homme a du cœur il faut donc que la tuile soit du cœur. Qui saurait dire que c’est l’enfant-miroir de la tuile vient et la tuile apparaît ? Qui saurait dire que c’est l’enfant-miroir du miroir vient et le miroir apparaît ? 

 

 

 

 (éditions OSIRIS)

18 déc. 2025





TAKUBOKU



La sensation que mon cœur est aspiré
au fond d’un gouffre obscur
je m’endors épuisé
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Avoir un travail à faire
mourir en l’ayant accompli
comme ce serait doux
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Sortir de la maison à tout prix
respirer profondément
la chaleur du soleil
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Je n’ai pas oublié
dans le jardin sous la lune pâle
les blanches azalées cueillies
---

La petite musique du marchand ambulant
comme si je pouvais recueillir
ma jeunesse perdue
---

Comme une douleur
revient un jour le souvenir du pays
tristes les fumées qui montent dans le ciel
---

Derrière la bibliothèque de l’école
en automne apparaissaient des fleurs jaunes
dont j’ignore le nom
---

Quand tombaient les fleurs
j’étais le premier à sortir
vêtu de blanc
---

Si la tristesse
est la saveur des choses
je l'ai trop goûtée
---

La balle que j'avais lancée
sur le toit
qu'est-elle devenue
---

Le vert tendre des saules
en amont de la rivière
je le vois comme à travers des larmes
---

Jusqu'au chignon que portait
au village la femme du médecin
je le regrette
---

L'instituteur s'était saoulé
puis sabre au clair avait poursuivi sa femme
il fut chassé du village
---

Mon ami venait m'emprunter quelques sous
il s'en retourne
les épaules couvertes de neige
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De retour au pays cette douleur en moi
la route a été élargie
le pont est neuf
---

Comme une douleur
revient un jour le souvenir du pays
tristes les fumées qui montent dans le ciel
---

Le patois de mon pays
– parmi la foule de la gare
je m’en vais l’entendre
---

L’ample veste à fleurs rouges
je la revois encore
l’amour de mes six ans
---

Faiblement murmurant
des paroles de vénération
le mendiant marchait
---

Là où les hommes sans volonté
se rassemblent pour boire
voilà mon foyer
---

Descendu à la gare au bout de la ligne
la neige brillait
Je me suis avancé dans une ville désolée
---

Au lobe de l’oreille si douce
cette femme qu’on appelait Koyakko
je l’oublie difficilement
---

Quand je respire,
ce son rauque dans ma poitrine.
plus désolé que la dernière bise d’automne.
---

Le poids de ce livre que je lisais allongé,
fatiguées
je reposai mes mains, et pensai à des choses.
---

J’ai tenté de me lever,
aussitôt j’ai voulu me rallonger
Mes yeux sans force adoraient cette tulipe !
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Clappement d’un jeu de volant devant la porte.
Des rires.
L’impression de revenir au dernier jour de l’an.
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Appuyé contre ce brasero à l’émail bleu,
je ferme les yeux, j’ouvre les yeux,
et prends soin du temps.
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Oubliant l’heure de son gâteau,
du premier étage,
mon enfant observe le va-et-vient de la rue.
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Je me rappellerai la nuit
où j'ai parlé de mon amour
à cet ami.
---

Le rire d'une femme tout à coup
me transperça
une nuit de saké froid dans la cuisine.
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Je pense tendrement à celle
qui m'avait dit le jour de la fête des morts :
trouvons des vêtements et allons danser.
---

Ces paroles précieuses
que je n'ai jamais dites
restent dans ma poitrine.
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Descendu à la gare au bout de la ligne
la neige brillait
je me suis avancé dans une ville désolée.
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Comme cerf-volant au fil coupé
l'allégresse de mes jeunes années
s'en est allée au vent.
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Est-il mort le maître
qui autrefois m'a donné
ce livre de géographie ?
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Champs et rizières vendus
il ne leur reste que le Saké
combien me sont devenus proches les gens de mon pays.
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Et soudain cette pensée : trois ans
que je n'ai pas entendu
le piaillement des oiseaux du pays.
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Cette femme qui pleurait dans ma chambre
était-elle souvenir d'un roman
ou de l'un de mes jours ?
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Cet ami qui exaltait la foi
j’ai brisé sa croyance
sous un châtaigner au bord du chemin.
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Ces livres qu’alors nous aimions tant
pour la plupart
ont cessé d’être lus.
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La petite musique du marchand ambulant
comme si je pouvais recueillir
ma jeunesse perdue.
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Je voudrais à nouveau m’appuyer au rebord
du balcon
de l’école de Morioka.
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Elle attendait de me voir ivre
pour alors chuchoter
diverses choses tristes
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Comme un fauve qui souffre
mon esprit s'apaise
quand j'entends parler du pays
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Écrasé
dans ce coin d'un train bondé
chaque soir je m'attendris sur moi-même
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Le miroir à la main
lassé d'avoir trop pleuré
j'essaie toutes les grimaces
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Sans but monté dans un train
quand j'en suis descendu
nulle part où aller
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Je sens mon cœur
lentement s'alourdir
comme l'éponge se gorge d'eau
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Sans raison
l'envie de courir à travers les prés
à bout de souffle
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J'ai éteint la lampe
tout exprès pour me concentrer
sur des pensées futiles
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Quand j'ôte le bouchon, l'odeur d'encre fraîche
descend dans mon ventre affamé
et me rend triste
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Mon prochain jour de congé
je le passerai à dormir
trois ans que cette pensée m'obsède


(Takuboku Ishikawa)



FRACAS DU MONDE