Feuille d'octobre 2016
Aldous Huxley avait l'habitude de dire que
le problème fondamental de l'homme est la recherche de la grâce
[…]. Selon Huxley, l'homme aurait perdu la « grâce » que seulement
les animaux ont conservée, écrit Gregory Bateson.
Peut-on rechercher la grâce ?
Selon Jean François Billeter, l'activité intentionnelle et consciente,
spécifiquement humaine, est source d'erreur, d'échec, d'épuisement
et de mort.
Pour Gregory (Bateson) la conscience, conditionnée par les buts à
atteindre, déforme la perception d'une manière spécifique, en nous
faisant croire que le monde fonctionne suivant des séquences
linéaires, écrit Mary Catherine Bateson.
Huxley dit encore : notre survie, si tant est que nous survivions, sera
due moins à notre sens commun […] qu'à notre sens « chenille » et
« cigale », à l'intelligence, en d'autres termes, telle qu'elle fonctionne
au niveau organique […] Et au-delà de la survie il y a la
transfiguration; au-delà de la grâce animale et la comprenant, il y
a la grâce de cet autre non-moi, dont le silence du désert et le vide
du désert sont les symboles les plus expressifs.
Le « silence et le vide du désert » sont un peu inquiétants, on s'attend
à voir surgir l'ombre du monothéisme ou même celles des Pères de
l’Église retirés au désert dans l’assentiment du minéral dépassionné,
loin de toute rencontre à risques avec les avatars végétaux des dieux
anciens, comme l'écrit un auteur non identifié.
Je me suis perdu une fois dans le désert de Vizcaino (Baja California,
1999), plus précisément dans la péninsule Punta Yucca, près de la
lagune San Ignacio, où les baleines grises viennent pour accoucher.
J'étais arrivé le soir, et le lendemain matin, sans même déjeuner, je
partis pour ce que je pensais être une courte promenade autour de la
tente. Excité par la nouveauté des lieux je marchai un peu plus
longtemps que prévu, sans trop me soucier de la direction où j'allais
ni prendre aucun point de repère; j'allais d'un buisson à l'autre,
observant les traces sur le sol, les cailloux, les cactus… Quand le soleil
fut plus haut dans le ciel, je commençai à avoir soif et décidai de
rentrer….
Je marchai toute la journée, pratiquement sans arrêt.
D'abord dans la direction dans laquelle je pensais que se trouvait ma
tente. Puis, en me remémorant la carte que j'avais consultée la veille,
j'entrepris une exploration plus méthodique; je savais que la
péninsule n'avait que quelques kilomètres de largeur, que ma tente
était située près du rivage, à quelques centaines de mètre de cabanes
de pêcheurs bien visibles dans cette zone plate et dépourvue de
végétation à part quelques buissons d'épineux…
Au cours de la journée je m'arrêtai une fois pour entailler un cactus à
coups d'éclats de pierre, espérant y trouver un peu d'eau, mais les
quelques gouttes de liquide amer que je pus en soutirer ne firent que
m'irriter la gorge.
Quand la nuit tomba j'étais un peu désappointé. La situation n'était
pas dramatique, mais je me trouvais un peu ridicule.
Je rassemblai quelques racines pour faire du feu, pensant me reposer
un peu. Après le coucher du soleil la soif avait cessé de me
tourmenter. Je restai un moment à observer les coyotes qui
m’observaient. Mais dans l'obscurité il devint difficile de trouver des
bouts d'écorce parmi les épines de cactus, ces brindilles brûlaient en
quelques minutes et je dus rapidement me remettre à marcher à
cause du froid. L'étoile polaire était clairement visible. Je marchai
une heure vers le nord-est, puis une heure vers le nord-ouest et ainsi
de suite. Je me rappelais que les pêcheurs avaient des lampes à
pétrole dans leurs cabanes… Puis je redescendis vers le sud,
vainement. À un moment j'entendis même le bruit des vagues de
l'océan, ce qui me fit prendre conscience que je devais me trouver
bien plus au sud que je ne l'imaginais, près de l'entrée de la lagune
probablement… mais je ne savais pas non plus quelle pouvait être la
force et les effets de la marée dans ce paysage si plat… Il est bien
possible qu’il me soit arrivé de marcher sans m’en rendre compte
dans des directions aberrantes. Je m'endormis plusieurs fois en
marchant, je trébuchais souvent. Je m'accroupissais parfois quelques
instants, mais le froid m'obligeait à me remettre en marche très
rapidement.
Peu avant l’aube le monde environnant était vibrant d'énergie,
il n'y avait plus une forme inerte autour de moi. Pas un arbuste
ou un caillou qui ne s'était transformé en un étrange animal.
Plus aucune chose ne tenait en place.
Les premières couleurs de l'aurore fluaient librement.
Les étoiles encore scintillantes semblaient chuter des cieux, elles
semblaient pleuvoir dès que je tournais la tête vers le ciel. Des
lambeaux de nuages colorés se changeaient en vol d'oiseaux
merveilleux, ils flottaient dans un froissement d'ailes à peine
perceptible. Le souffle du vent dans les buissons et les cactus
produisait toutes sortes de murmures. Toutes choses semblaient
attendre un instant d'inattention pour devenir autre. Au bord du
champ de vision les grands cactus agitaient leurs bras comme des
danseurs, il me fallait faire des efforts énormes pour conserver
quelques repères stables – donner de grands coups de pied sur le sol
par exemple – les buissons fuyaient ou s'envolaient dès que
l’attention se relâchait quelque peu. J'entendais des voix, voix de
femmes au travail, des enfants qui jouaient… et me précipitai
plusieurs fois vers des groupes de gens en train de faire sécher des
filets… Le soleil mit fin à ces hallucinations.
Mais alors presque aussitôt la soif redevint pénible.
Je réalisai alors que la situation pouvait devenir dangereuse et qu'il
fallait avant tout trouver de l'eau. Je pris donc le parti d'abandonner
provisoirement ma tente et mes bagages et de marcher vers le nord,
direction dans laquelle j'étais sûr au moins, à un moment ou à un
autre de trouver une habitation, ou dans le pire des cas, de croiser la
grande route qui traverse la Basse-Californie, quand les cabanes de
pécheurs et ma tente réapparurent comme par enchantement.
Comme si j'avais marché tout un jour et une nuit en rêve et m’éveillai
tout à coup.
Cette nuit là j'ai entendu à divers moments, les chants des coyotes,
et, par intermittence, le souffle des baleines au loin…
Le vent sur les épines de cactus et le clapotis des vagues fines sur les
plages de sable lisse...
Pour Bateson, la pratique d'un art fait partie des remèdes aux
maladies du but conscient : l'artiste peut avoir un but conscient,
pour vendre sa toile, et peut être même pour la réaliser. Mais, au
cours de cette réalisation, il doit nécessairement écarter toute
arrogance, au profit d'une expérience créatrice où l'esprit conscient
ne jouera plus qu'un rôle secondaire.
Nous pouvons dire que, dans l'art créatif, l'homme doit faire
l'expérience de lui-même – de son soi total – comme d'un modèle
cybernétique.
Il écrit ailleurs que la danse, par exemple, pourrait servir d'interface
entre le corps et l'inconscient.
Selon Jean François Billeter on pourrait concevoir le corps comme
l'ensemble de nos facultés, de nos ressources, de nos forces, connues
et inconnues de nous, donc comme un monde sans limites
discernables où la conscience tantôt disparaît, tantôt se détache à
des degrés variables selon les régimes de notre activité. Il faudrait
entendre par corps, non le corps objet ou la machine de Descartes
mais [...] l'ensemble des facultés, des ressources et des forces,
connues et inconnues, que nous avons à notre disposition ou qui
nous déterminent.
Le concept de « dôhô » (mouvement-méthode?) prend son origine
dans les recherches pionnières de Noguchi Haruchika, le fondateur
du Seitai au Japon. C’est en quelque sorte, il me semble, un
prolongement du « katsugen-undô », le mouvement à l’origine de la
vie. Noguchi Hiroyuki, un des fils de Noguchi écrit : L'objet du fude-
dôhô (pinceau-mouvement-méthode) n'est pas de dessiner, mais de
rendre manifeste le mouvement [du corps] au moyen du pinceau et
de l'encre […]. Une des caractéristiques du fude-dôhô est que la
main reste passive [au cours de la pratique] de manière à refléter le
dôhô [profond] de chacun. La poitrine et le bras immobiles, on fait
glisser le poids de son corps autour de son centre et on en contrôle
l'équilibre en utilisant la partie basse du corps. Le pinceau suit ainsi
le mouvement du corps entier. Le but de cette technique et d'éviter
les mouvements [superficiels et] hasardeux [de la main] et de
concentrer toute son énergie sur le tracé. Comme la main droite est
trop souvent utilisée dans la vie quotidienne pour des activités
insignifiantes, nous tenons le pinceau de la main gauche […].
Un obstacle au fude-dôhô est le jaki — le mauvais ki — qui résulte de
la préconception de formes calligraphiques et du fait que l'on a
l'intention de créer quelque chose de « beau ». On peut être tenté de
recréer une image que l'on a en tête, mais cela ne fait
qu'emprisonner le geste dans les limites de la tête. Le mouvement
perd ainsi sa vigueur et sa signification. Afin d'éviter ce jaki nous
suivons ces trois règles simples : ne pas pratiquer la calligraphie
avant le dôhô, ne pas reprendre d'encre et ne pas rectifier les poils
de son pinceau au cours du tracé […]. Noguchi insiste sur le fait qu'il
ne s'agit pas de calligraphie, mais de l'étude du dôhô.
Faire quelque chose « naturellement », cela nous est devenu difficile
(ce n’est rien de le dire). Heureusement toute une partie de nos
activités corporelles reste encore hors de contrôle, et nous sommes
toujours capables de mouvements involontaires : éternuer quand on
a une poussière dans le nez, rougir quand on a honte, pleurer quand
on est triste. La fièvre se produit heureusement d'elle-même quand
c'est nécessaire (bien qu'aujourd'hui une élite hautement qualifiée
tente de remédier à cette situation et à faire de l'homme une machine
absolument parfaite où tout est sous contrôle). Il est cependant
parfois difficile de s'endormir, même quand on est fatigué. Nos
activités mentales peuvent perturber notre digestion et on n'est plus
toujours capable de vomir quand on a ingéré quelque chose de nocif.
Il est devenu difficile à beaucoup de gens de s'accroupir pour chier, et
même de s'accroupir tout court (et en plus il est presque honteux de
se tenir dans cette position, c'est devenu une posture méprisable).
Soit les mailles du filet que nous déployons sont trop grosses et
laissent passer des détails précieux, soit elles sont trop fines et nous
ramassons tout un tas de choses inutiles, un fatras à partir duquel
nous nous fabriquons toute une imagerie compliquée et parfois
encombrante. L'état de notre corps, plus ou moins rigide, plus ou
moins sensible, détermine celui de notre perception. Dans ces
conditions, aussitôt que nous entreprenons quelque chose nous
entamons un cycle infini d'erreurs. Notre agitation ne fait que
compliquer les choses. Notre activité même projette de l'ombre sur ce
que nous désirons observer et le déforme de multiples façons.
Pourtant, la plupart du temps chacun s'en tient à sa propre version
des faits.
Si l’on a l'intention d'atteindre la cible, c'est automatiquement raté.
Sur ce point, les cybernéticiens et les moines zen semblent d'accord.
Yanagi Sôetsu reproche aux maîtres du Thé du Moyen-âge japonais
d'avoir tenté de reproduire le « hakeme » coréen alors qu'ils avaient
pris conscience de sa beauté. Pour donner un aspect blanc à une
terre foncée, on peut lui appliquer un revêtement d'argile blanche.
Je vais parler ici de l'application sur tesson cru, à l'aide d'un
pinceau très grossier, d'une barbotine ou d'un engobe blanc épais.
Les potiers coréens l'ont admirablement fait […] le pinceau habituel
est fait de poils, de fibre de chanvre, de paille de riz ou d'herbes […]
à l'aide de ces outils simple l'engobe est appliqué rapidement et
amplement. Le résultat est irrégulier et laisse voir les marques des
fibres. C'est l'effet qu'on appelle hakeme (littéralement « traces de
pinceau »). En Corée, évidemment, on ne fit jamais du hakeme dans
une intention artistique ; ce n'était qu'une technique au service d'un
besoin pratique. Ainsi les bols à thé hake-mishima, tant prisés par
les maîtres du Thé japonais, n'étaient pas à l'origine destinés à la
cérémonie du Thé mais à l'usage quotidien de pauvres paysans […].
Il revint aux Japonais […] de découvrir une beauté sans équivalent
en poterie […] (Mais) quand ils (les maîtres du Thé) essayèrent de
créer sur la base même de cette découverte, ils échouèrent
lamentablement […]. La beauté du hakeme coréen fut crée avant
qu'il ne soit question de beauté ; tenter de le faire après est une
contradiction […]. L'homme de grande expérience spirituelle peut
parfois atteindre le naturel ; mais alors c'est qu'il aura expérimenté
lui-même l' « ordinaire » essentiel du hakeme, c'est qu'il aura atteint
l'instant où l'effort conscient rejoint enfin la grâce.
Quand on s'interroge sur le mystère du son, on tombe souvent sur
l'histoire de l'évêque Berkeley et de son arbre qui tombe dans la
forêt... Tim Ingold : qu'est ce qu'un son? Cette question est une
version de la vieille énigme philosophique: est-ce qu'un arbre
tombant pendant une tempête produit quelque son alors qu'il ne se
trouve aucune créature avec des oreilles pour l'entendre? Est-ce que
le son consiste en vibrations mécaniques dans le médium? Ou est-ce
quelque chose qui se produit seulement dans nos têtes? Est ce un
phénomène du monde matériel ou de l'esprit? Est il à l'extérieur ou à
l'intérieur? Pouvons-nous le rêver?
Deborah Bird Rose, une autre anthropologue, a finalement tranché,
c'est très simple : présupposer une forêt, c'est présupposer une
subjectivité attentive. Si un arbre tombe dans la forêt, alors la forêt
l'entend.
Et nous voici dans la forêt.
David Tudor aurait dit ou écrit en 1978 (c'est à dire dix ans après la
création de « Rainforest »): J'ai découvert tout le principe de
Rainforest lorsque j'étais en train d'essayer de renverser la pensée
courante au sujet du commencement et de la fin dans une chaîne
électronique. J'ai découvert que ce que je voulais, c'était toute une
forêt - c'est pourquoi j'ai appelé ça Rainforest - c'était toute une forêt
de voix individuelles. Et alors il devînt clair pour moi que je devais
commencer par la fin avec les haut-parleurs. En fait, dans le
dispositif électro-acoustique utilisé dans Rainforest, le haut-parleur
ne se trouve pas véritablement à la fin de la chaîne de composants,
mais plutôt au milieu : Dans Rainforest, le haut-parleur est remplacé
par un transducteur (qui est en fait une sorte de haut-parleur sans
cône) attaché à un objet résonant, qui est ainsi mis en vibration.
Cette sorte de « haut-parleur » est donc aussi un filtre, car il colore
les signaux électroniques qui le traversent d'une manière spécifique,
selon la matière dont il est fait, métal, bois ou plastic... Tous les
matériaux ne sont pas de bons résonateurs ; c'est par un processus
d'essais et d'erreurs que l'on détermine lesquels fonctionnent bien et
offrent le plus de possibilités. Tudor a plusieurs fois décrit
Rainforest comme une pièce qui s'enseigne d'elle-même (a piece
which « teaches itself »), écrit Matt Rogalsky. Et John Driscoll : Les
musiciens créent chacun indépendamment le caractère sonore de
l'oeuvre à partir de l'exploration des objets. Les objets ne répondent
pas bien s'ils ne reçoivent pas ce qu'ils aiment […] Finalement ce
sont les objets qui suggèrent au musicien quels sont les types de
matériel sonore qui les excitent plutôt qu'une décision particulière.
L'oeuvre surgit d'elle-même, de sa pratique. Le compositeur est
vraiment dans l'électronique, il fait partie du processus.
Le groupe de musiciens rassemblés autour de Tudor pour jouer
Rainforest s'appellent justement Composers Inside Electronics
(« Compositeurs dans l'électronique », ou même « Compositeurs à
l'intérieur de l'électronique »...).
Dans Rainforest il n'y a plus d'objet. On passe à travers les choses
pour ainsi dire. On pense au style de peinture dit « aux rayons X »
que pratiquent les Aborigènes et qu'on appelle ainsi parce que ces
peintures dévoilent les organes intérieurs des animaux qu'elles
représentent.
On pense aussi à l'écholocation des dauphins qui parfois posent leur
rostre directement sur le corps qu'ils désirent ausculter au moyen
d'un flot d'impulsions sonores...
Les Nabesna (un petit peuple vivant à la frontière du Yukon et de
l'Alaska) n'ont traditionnellement pas besoin de temple puisque la
forêt tout entière, la rivière, l'immensité de l'horizon, mais aussi les
bourgeons sur une branche de sapin, le murmure du vent dans un
bouleau ou un simple papillon, sont la manifestation des puissances
surnaturelles, écrit Marie-Françoise Guédon. Dans la vie
quotidienne, les Nabesna acceptent une sorte de télépathie générale
comme condition normale de l'existence.
Comment les premiers Européens se sont-ils aliénés des forêts qui
jadis couvraient la plupart du territoire européen? Pourquoi ce
sont-ils enfermés à l'intérieur de l'enceinte de villes fortifiées et ont
jeté leur ombre dans les forêts? demande Peter Raine.
OC
© l o l i g o
septembre 2016
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citations de: Aldous Huxley, Gregory Bateson, Jean-François Billeter, Mary Catherine Bateson, Noguchi Haruchika, Noguchi Hiroyuki, Yanagi Sôetsu, Tim Ingold, David Tudor, Matt Rogalsky, John Driscoll, Peter Raine