Feuille de mars 2017
Être de la même nature que la musique,
une série de vibrations de l’air, comme une
méduse qui n’est qu’un épaississement de l’eau.
Emanuele Coccia
Chanter, ou dessiner, c’est en quelque sorte équilibrer l’intérieur et
l’extérieur, refermer pour un temps la brèche ouverte par le langage,
les mots et l’écriture alphabétique. Les lettres latines sont enchaînées
les unes aux autres, l’écriture alphabétique implique une certaine
temporalité. L’alphabet nous met sur des rails, en quelque sorte, et
nous finissons par aligner les pensées une à une en croyant aller
quelque part...
Nous ne pouvons pas savoir qui nous sommes parce que nous
sommes en train de le devenir. Nos racines sont aussi dans le futur,
notre origine est aussi dans le futur. Les souvenirs ne sont que des
fragments d’images qui seront plus ou moins complétées plus tard,
ou dans d’autres existences, pas forcément sous forme humaine.
Toutes nos activités trouveront leur place dans une nature qui ne
tolère aucun déchet. Comme les plantes nous poussons dans deux
directions à la fois, vers le ciel et vers la terre. Nous ne pouvons
qu’aller entre les deux. Inévitablement nous nous retrouvons au
présent, même si notre langage nous permet d’envisager un ailleurs.
La Voie parfaite n’est pas difficile, dit le premier vers du Hsin hsin
ming (Shin jin mei en japonais) de Sêng-ts’an, simplement ne pas
choisir... Il n’est donc pas question de se taire (sinon de temps en
temps, et même aussi souvent que possible), ni de renoncer à la
technologie.
Terence McKenna a fait l’hypothèse que notre aptitude au langage
peut avoir été activée par l’influence mutagène des hallucinogènes
agissant directement sur les régions affectées au traitement et à
l’élaboration des signaux. Il écrit que les liens entre champignons et
langage ont été brillamment anticipés par Henry Munch dans son
traité The Mushrooms of Language. Le langage est une activité de
signification extatique, écrit Munch, l’intoxication par les
champignons confère à l’individu une telle fluidité, une telle facilité
et une telle exactitude d’expression qu’il sera lui-même émerveillé
des paroles qui jailliront du contact entre une intention d’articuler et
la substance de cette expérience. Par ailleurs McKenna trace des
liens entre langage et agriculture : il est possible que le langage se
soit manifesté comme une sorte de pouvoir mystérieux détenu
surtout par les femmes, car elles passaient bien plus de temps à
discuter entre elles que les hommes […]. Les performances
linguistiques des femmes provenaient de la nécessité de se souvenir
et de se décrire mutuellement nombre de lieux et de repères, ainsi
que des détails taxinomiques et structurels des plantes à rechercher
ou à éviter. La complexité morphologique du monde naturel
influença directement l’évolution du langage, pour en faire un
véritable moulage du monde sensible […]. Et finalement, le niveau
linguistique atteint par les cueilleuses a débouché, pour l’être
humain, sur une découverte colossale : l’agriculture. C’est peut être
aller un peu vite mais, toujours selon McKenna : par son potentiel de
surproduction, l’agriculture engendre l’excès de richesse, la
thésaurisation et le commerce. Le commerce mène de son côté à la
construction de cités et les cités isolent leurs habitants du monde
naturel.
Frédéric Neyrat dit de la technologie qu’elle devrait être au service
du vivant. Cela donne à réfléchir. On peut immédiatement constater
qu’un grand nombre de machines qui sont censées nous « faciliter la
vie » sont plutôt embarrassantes. Nous sommes entourés d’appareils
qui canalisent notre énergie dans un sens particulier (un peu à la
manière d’un alphabet) et qui font que finalement nous acceptons de
vivre dans un environnement où même respirer peut être dangereux,
et dans lequel peu à peu nos corps perdent leur souplesse naturelle.
On pourrait même penser que les instruments de musique limitent
notre « joie du son ». En quoi la technologie pourrait-elle participer à
la restauration de notre relation symbiotique à la nature ?...
Certains biologistes pensent que la pieuvre est une des créatures les
plus sociales et qu’elle pourrait rivaliser avec l’être humain pour
devenir l’espèce dominante. Une pieuvre a trois cœurs, neuf cerveaux
et la couleur de son sang est bleu. Une pieuvre ne communique pas
par de petits bruits émis par la bouche, même si l’eau est un bon
milieu pour la signalisation acoustique. La pieuvre se transforme
plutôt en sa propre intention linguistique, écrit Terence McKenna,
les pieuvres possèdent un vaste répertoire de changements de
couleurs, de taches, de rougissements ou de raies défilant à leur
surface. Ce répertoire, combiné à un corps souple, lui permet de
masquer ou de révéler ses intentions linguistiques en déployant et
en repliant rapidement les parties changeantes de son corps […].
Les pieuvres peuvent difficilement cesser de communiquer. En fait,
leur façon d’utiliser des nuages d’encre pour se cacher pourrait être
leur seul recours pour former l’équivalent d’une pensée privée. Que
verront les Chinois dans ces taches d’encre... Le savant du XIème
siècle Shen Gua explique comment réaliser une peinture de shanshui
(montagne et eau : paysage) : il faut tendre une toile de soie sur un
mur ruiné et l’observer. C’est la méditation qui donne naissance aux
formes du paysage, qui émergent de ce mur ruiné. Tel creux dans le
mur suscite la naissance de rivières ou de nuages, telle bosse, telle
forme du mur, l’émergence de montagnes, etc. Et l’artiste n’a jamais
à agir volontairement. Il se contente de regarder, écrit Yolaine
Escande. Mais ailleurs, elle écrit : il se contente de lire. Les Anciens
Chinois s’intéressaient aux rides et aux lignes, les grandes lignes et
les rides sont essentiellement de même nature ; les grandes lignes
sont en quelques sortes des rides agrandies, ou les rides, des
grandes lignes en miniature, dit Zheng Ji.
Li, c’est la nervure dans la pierre, par exemple, la veine dans le
marbre ou dans le jade. Li sert à désigner le principe intelligible de
l’univers […]. L’étymologie de li est proche de wen : pour les Chinois,
origine du monde et origine de l’écriture sont liées. L’invention des
graphes, les wen, est due à un personnage mythique qui, regardant
vers le ciel, arrive à lire des signes cohérents dans les constellations
et qui, regardant par terre, de même, déchiffre des signes cohérents
dans les traces que les oiseaux, les insectes ou les animaux ont
laissées sur le sol, écrit Escande, et ailleurs : les empreintes
d’animaux, toutes ces formes apparemment aléatoires que l’on peut
observer dans la nature incarnent le processus de création idéal.
Lorsqu’on écoute, le corps se redresse. Pas seulement l’oreille.
L'audition nourrit le système nerveux. L'audition intensive de
certains sons entraîne la spécialisation du système auditif et va
stimuler le développement de nouvelles connections et de nouveaux
circuits. Nous lançons des tentacules en quelque sorte, nous sommes
suspendus à la toile que nous avons tissée.
Certains insectes se servent de leurs pattes pour « écouter » les
vibrations transmises par le sable. Des récepteurs, placés sur chacune
de ses huit pattes, permettent au scorpion de situer précisément ses
proies en analysant les différences de temps, et probablement
d’intensité, entre les signaux qui parviennent à chacune de ses pattes
Nous faisons plus ou moins la même chose mais avec deux capteurs
seulement, nos deux oreilles. Mais nous pouvons nous déplacer et
obtenir des précisions supplémentaires en remuant la tête pour
varier l’angle de perception.
La méduse est un animal qui fascine les Japonais, probablement du
fait de son inconsistance, note Alain Robert Coulon. Combien nos
embrassades féroces et nos serrements de mains brutaux doivent les
perturber... La présence des céphalopodes et des champignons
devrait pourtant nous inciter à développer des manières plus
délicates.
L’art, quand il est reconnu comme art, n’est déjà plus très
intéressant. Il en est de même pour la méditation. Quand Richard
Long trace une ligne en marchant, il s’agit d’une œuvre d’art (de
« land-art » plus précisément). Quand le moine Shunsho entreprend
une marche de mille jours, il s’agit d’une pratique ascétique, d’un
gyô. Il marche en sandales de paille, parfois dans la neige, et il
s’arrête à des endroits précis pour prier. Avec plus ou moins
d’intensité, ce type de démarche existe dans les différents arts
japonais qui impliquent une immersion totale de l’homme dans ses
œuvres ou la pratique de son art, dit Tokitsu. Long s’arrête aussi de
marcher de temps en temps pour déplacer d’énormes pierres, les
aligner ou les disposer en cercle. Il dit qu’il aime l’idée que l’art
puisse se faire n’importe où, qu’il puisse parfois être vu par quelques
personnes et qu’il ne soit pas forcément reconnu comme étant de
l’art, et il lui arrive parfois de disperser les pierres qu’il avait utilisées,
ou de les remettre à la place où il les avait trouvées. Mais pour l’Inuit
qui construit un inuksuk, il n’est simplement pas question d’art (du
moins jusqu’à l’arrivée d’un ethnographe ou d’un esthète qui va
s’empresser de numéroter les pierres pour pouvoir remonter ces
constructions dans une galerie ou dans un musée que les citadins
pourront visiter après s’être acquittés de leur droit d’entrée...)
Les mots nous permettent de découper l’expérience en fragments et
nous pouvons éventuellement les mettre dans un certain ordre qui
nous semble plus ou moins aller de soi, simplement parce que nous
avons l’habitude qu’il en soit ainsi.
On parle d’arbre en général et c’est une sorte de mensonge qui nous
permet finalement de couper des arbres et de les vendre.
Dans un bosquet de bambou, il n’y a pas un seul phyllostachys
aureosulcata. Les bambous ne font que bruire délicatement. Les
sardines ne s’appellent sardines qu’en boite. Ou sur l’étal du
poissonnier. Les sardines qui nagent dans l’océan ne s’appellent pas
sardines.
Selon Jean François Billeter, les Chinois ont suivi et développé le
rapport spontané dont l'Occident s'est méfié et auquel il a substitué,
sur le plan de la pensée consciente, un rapport indirect, codifié par
des signes arbitraires et par leurs combinaisons. L'écriture
alphabétique est le paradigme de ce rapport brisé et reconstruit.
Ailleurs il précise que cette rupture continue de marquer chacun
d'entre nous à l'age où il apprend à lire, à écrire et à raisonner "en
adulte", c'est à dire à s'imposer la discipline impersonnelle des
signes, de la logique et du calcul qui est censée être celle de l'adulte
occidental.
Les Chinois n’auraient jamais consommé cette rupture...
l’écoute, c’est le son. Laissons les sons s’écouter eux-mêmes.
L’activité musicale n’est en fait que le prolongement de l’audition.
Écoute et chant sont les deux rives d’un seul flux. Nous pourrions
imaginer une méthode pour purifier notre âme, un exercice qui nous
permettrait de nous défaire de ces constructions qui encombrent nos
esprits ; une musico-remédiation pour ainsi dire, sur le modèle de la
phytoremédiation (un ensemble de technologies utilisant les plantes
pour réduire la pollution du sol, de l'eau ou de l'air causée par les
activités humaines). Évidemment il ne faut guère s’attendre aux
applaudissements de la foule, comme disait Novalis.
On pourrait encore mettre en pratique une sorte de céphalopodie,
rapprocher les pieds de la tête, et les Japonais encore pourraient
nous montrer le chemin. Alain Robert Coulon remarque à propos du
poulpe, que les Japonais sont peut-être fascinés par le fait que la
tête et les membres inférieurs sont tout proches, en relation étroite
chez les céphalopodes — c’est le sens grec du mot —, c’est-à-dire que
la matière cérébrale peut être comme répartie et agissante partout,
sur toute la surface de la peau, au point de départ comme à la fin, en
haut comme en bas.
Le gyô est un effort pour dépasser le niveau sensoriel ordinaire, écrit
Tokitsu Kenji. En Occident, de nombreux poètes et philosophes ont
exploré les rapports cachés du corps et de l’esprit, mais ils l’on fait
soit négativement, par l’expérience de leur dérèglement, soit de
manière fragmentaire, par des intuitions géniales qui sont restées
sans lendemain, note Billeter.
Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu'au corps,
avait noté Antonin Artaud quelque part, mais cela n’a pas vraiment
été entendu.
Dans le yoga, toutes les postures possibles sont expérimentées, ce
qui met en contact le pratiquant avec toutes les espèces vivantes,
l’organisation variée de leurs centres nerveux, et les mémoires
antérieures qui nous relient à elles, écrit Alain Robert Coulon.
Selon Billeter, on ne rencontre pas dans la tradition occidentale
d’arts conçus comme moyens de parachever l’homme et de réaliser
pratiquement son unité. Il dit encore que les artistes ont été de
grands expérimentateurs […] mais ils ont fait porter leurs
recherches sur les techniques, sur les formes, sur leur perception de
la réalité, rarement sur eux-mêmes et les modifications de leur
activité propre. Cela peut être vrai jusqu’à David Tudor.
La philosophie occidentale, dont on aurait pu attendre, du point de
vue chinois, qu’elle développe des méthodes pratiques de réalisation,
n’en a rien fait […]. Quand à la religion chrétienne, lorsqu’elle a
proposé des méthodes de réalisation, c’étaient généralement des
exercices uniquement spirituels, qui accentuaient la division de
l’homme au lieu de la dépasser. Pourtant Coulon note que beaucoup
de penseurs et d’artistes ont compris que le « bon usage des
maladies » — maladies ou malaises aussi bien physiques que
mentaux — est une méthode ou une voie de l’expérimentation
humaine.
Je suppose qu’écouter, aujourd’hui, passerait pour une sorte de
maladie mentale. Se taire n’est pas une attitude très valorisée dans
notre société. « Écouter », ce n’est certainement pas écouter
« quelque chose », il s’agit de mettre du vide entre ses vertèbres,
entre ses pensées, de retrouver une certaine transparence, une
porosité, et de se laisser traverser par les ondes. Écouter les silences,
être sensible au flux des ondes cérébrales, au magnétisme des corps,
est au Japon bien plus utile que discourir, note Coulon. Le docteur
Yayama Toshihiko nous invite à considérer nos articulations même
comme des chakras.
La désintégration, la désagrégation de l’individualité par l’usage
d’ondes cérébrales lentes, le calme et l’immobilité du corps sont une
clef fantastique qu’il est difficile de bien manier en Occident, puisque
requérant au moins la protection et l’accord tacite d’autrui, et peut-
être la mystérieuse, sinon mystique coopération de la société
entière, pour atteindre les niveaux supérieurs. Méthodes de
désintégration et puis de réintégration grâce aux techniques
d’unification corps-esprit, au yoga, aux arts dit « martiaux »
appliqués dans tous les domaines de la vie courante, écrit Coulon.
Non seulement nous voyons, nous entendons, nous touchons et nous
sentons mais nous mangeons chaque jour et déféquons. La matière
nous traverse. Nous sommes pour ainsi dire écouté par les aliments
que nous ingérons. On aurait aimé que les saumons aient eu une vie
de saumon et qu’ils aient remonté le cours des rivières avant de
passer par notre corps; qu’une racine ait poussé dans la terre avec
force avant d’emprunter notre système digestif pour retourner à
l’inorganique. Il y a peu ou pas de nécessité à cuisiner une racine
sauvage, mais une racine qui a poussé dans une terre imprégnée
d’engrais et d’insecticide n’a plus aucune vertu. Même si nous ne
périssons pas immédiatement après l’avoir ingérée, cela nous attriste.
Nous sommes ce que nous mangeons, et même en rêve nous risquons
de ne plus remonter aucune rivière et de ne plus jamais entrer dans
aucune forêt...
Une branche dans le vent, un galet dans le lit de la rivière.
Simplement posé. Ou de la mousse sur un rocher, qui s’étale,
subrepticement. Les sons vont par le système nerveux, le long des
nerfs, allumant les cellules les unes après les autres. Le chant
remonte par les os, passe entre les os, explorant les cavités et les
interstices. Au passage les filopodes ondulent comme des algues dans
le courant. Le soi n’est plus alors qu’une tonalité, une modulation
dans laquelle diverses formes d’ondes minuscules et de particules
s’agitent comme dans une calebasse. Ceux qui ne savent pas faire un
mur de pierres sèches ajoutent toujours du ciment. Ceux qui ne
savent pas faire le vin ajoutent des sulfites.
OC
mars 2017
© l o l i g o
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citations de: Emanuele Coccia, Sêng-ts'an, Terence McKenna, Henry Munch, Frederic Neyrat, Shen Gua, Zheng Ji, Alain Robert Coulon, Richard Long, Shunsho, Tokitsu Kenji, Jean-François Billeter, Novalis, Antonin Artaud, David Tudor, Yayama Toshihiko