Feuille de février 2017
Il y a des gens qui pensent que ce qu'ils sont ne s'arrête
pas à leur peau […]. J’ai noté cette phrase de Barry Lopez il y a bien
longtemps mais je n’en ai vraiment compris le sens que beaucoup
plus tard lorsque j’ai découvert le lit dévasté d’une rivière entre les
rives de laquelle j’avais passé une partie de mon enfance. Même après
que son cours eut été plusieurs fois barré, il arrivait encore qu’elle
déborde et inonde les champs des paysans. Entre chaque crue une
étrange végétation se développait. Des groupes d’adventices
s’étalaient entre des bancs de galets et s’assemblaient parfois autour
d’un tas de racines déposés par le flot... il y avait des bosquets de
jeunes peupliers aux feuilles tremblantes, de l’osier aux tiges
vibrantes et d’autres arbustes inconnus. Un enchevêtrement de
stridulations incessantes et d’autres petites voix fragiles mais
insistantes flottaient entre les buissons... Il ne s’agissait pourtant
que d’une bande mince où subsistaient quelques rongeurs et où
les corbeaux venaient boire le soir, entre une route bruyante
et les terres labourées...
Nombreux sont les anthropologues et les philosophes qui parlent du
« soi » comme d’un tissu de relations. Si vous pouviez voir ce qui se
passe dans toutes mes fibres nerveuses, dans toutes mes entrées et
mes sorties d’information, il ne serait pas très judicieux de tracer
une ligne autour de moi et de dire que je me limite à cela […], écrit
Gregory Bateson, il n’existe pas vraiment de système isolé, bien
entendu. Tim Ingold ajoute : la peau n’est effectivement pas une
limite imperméable, mais une zone perméable de mélanges et de
rencontres, où les traces peuvent réapparaitre comme des fils et vice
versa. Ainsi il est douloureux de voir un arbre abattu et nous
souffrons de voir l’eau de la rivière polluée.
La plupart des chemins sont maintenant tracés.
Il y a partout des couloirs, sur terre, sous terre, en mer et au ciel. En
villes, des trottoirs, des sens interdits. Nous avons chacun une date
de naissance, un nom, un numéro de compte en banque, un numéro
de téléphone, beaucoup de numéros et de codes... Nous devons nous
habiller, attendre que le feu soit rouge avant de traverser la rue...
L’écriture alphabétique, ou son usage, consolide le temps des
horloges, le temps avec un début et une fin. Quand nous lisons, nous
sommes sur un chemin, et nous avons tendance à ignorer ce qui se
passe au bord du chemin pour nous concentrer sur le but du voyage.
C’est un chemin sur lequel on ne peut vraiment s’arrêter, ce n’est pas
un chemin que l’on est en train de faire, c’est un chemin tracé avant
notre naissance.
René Descartes pensait trouver les chemins menant hors de la forêt
du hasard et de la confusion en suivant la ligne droite de la méthode
[…]. La géométrie algébrique ne supporte pas d’obstacles, écrit
Robert Harrison.
Gary Snyder note que les peuples de cueilleurs utilisent leur
environnement dans sa globalité et parcourent quotidiennement de
grandes distances. Les sociétés agricoles vivent selon une carte qui
s’organise autour de points nodaux hautement productifs (les
champs défrichés) reliés entre eux par des lignes (les sentiers qui
traversent la forêt inquiétante) : c’est le début de la « linéarité ».
On entend déjà les machines à calculer. On imagine déjà les
géomètres, les arpenteurs, les contrats d’assurances, les experts
comptables, la spéculation etc … Quelle tristesse. Certains peuples de
chasseurs-cueilleurs ne comptaient pas plus loin que trois, ensuite
c’était beaucoup...
La forêt est à l’écoute de notre corps marchant dans la forêt. Chaque
feuille écoute. On n’entre pas dans la forêt avec son corps de ville,
avec en tête des passages cloutés, des feux de signalisation. La forêt
ne nous laisserait pas entrer avec notre corps de citadin.
Vivre, expériencer ou être-au-monde, signifie aussi se faire
traverser par toute chose, dit Manuele Coccia. A-t-on encore un
corps dans la forêt... Où commence-t-il et ou finit-il... Existe-t-il
vraiment un « environnement »... Dans la forêt nous sommes nous-
mêmes une forêt de signaux. Selon Abram, l’expérience que nous
avons de cette forêt n’est rien d’autre que la forêt faisant l’expérience
d’elle-même.
L’instant présent n’a pas vraiment de commencement et ne s’achève
nulle part. Le but c’est la pratique, la fermentation. C’est ce qui rend
si bon le vin (mais l’emploi du souffre pour contrôler le processus de
fermentation ou pour en stabiliser le résultat en fait un produit à
l’usage exclusif des alcooliques).
Le temps éclaté […] ouvre à une multiplicité de perceptions
simultanées […], écrit Tokitsu, et plus loin, la méthode de méditation
zen est une alliance de la vie et de la mort. Tous les phénomènes de
l’existence doivent y être saisis et vécus à la surface de la mort.
Chaque kanji (caractère d’origine chinoise, sinogramme) possède (au
moins) 2 lectures : on-yomi (lecture sonore), qui ressemble plus ou
moins à la prononciation chinoise, et kun-yomi, qui est la lecture
japonaise. La question est de savoir quand utiliser telle ou telle
lecture. En général, la lecture on-yomi s'applique aux kanji composés
mais il semble y avoir beaucoup d’exceptions à cette règle et il peut y
avoir plusieurs lectures kun-yomi d’un même caractère (parfois assez
nombreuses et très différentes). La plupart du temps, quand on
demande à quelqu’un(e), il ou elle réfléchit parfois longuement avant
de donner une réponse, et on peut probablement assez facilement en
obtenir une autre en s’adressant à quelqu’un(e) d’autre — n’est-ce pas
merveilleux ? Quoiqu’il en soit, j’avais toujours pensé que le kanji
qui se prononce (souvent) oto en japonais – mais qui se prononce on
dans on-gaku (joie du son, la musique), ou ne comme dans ne-hiro
(couleur du son) ou dans sasa-ne (le bruit des feuilles d’une sorte de
petit bambou, sasa) — pouvait se traduire en français par son ou par
bruit — les Japonais ne feraient pas la même distinction que les
européens entre les bruits et les sons. Par exemple on peut dire aussi
bien mizu no oto (le bruit de l’eau) que piano no oto (le son du
piano). Mais Takemoto Tadao dévoile un autre sens du mot oto : De
l’oto, il n’y a pas d’équivalent en français, pas plus qu’en anglais. Il
faut traduire soit par « bruit » soit par « son ». Si l’on veut se
rapprocher du vrai sens de oto, on doit ajouter « à l’état pur ». Plus
loin : l’oto ne l’est qu’à l’état pur. C’est à dire avant la distinction
entre bruit et son.
Lors d’un banquet, Takemoto a eu l’occasion de poser cette question
à Cage : J’ai entendu que vous avez inventé votre musique concrète
à l’instant même où, en assistant à une conférence de maître
Daisetsu-Teitarô Suzuki à Hawaï, vous l’avez entendu dire : « le
pin est un pin, le bambou est un bambou », alors vous vous êtes
dit...
Oui je me suis dis alors : « L’oto, c’est un oto, rien d’autre ».
Dans un dispositif électronique, aussitôt que vous avez réalisé une
boucle de feedback le résultat est là : vous n’avez pas besoin
d’attendre, votre dispositif est aussitôt détruit et vous pouvez même
endommager vos oreilles, au moins pour un temps, ou pour le moins
mouiller votre chemise. Même avec un truc d’appartement, en reliant
l’entrée directement à la sortie et en tournant le bouton de volume,
on peut produire des sons qui feront se dresser vos cheveux sur la
tête avant qu’un fusible, ou qu’un autre composant ne cède.
Il est difficile de décrire le fonctionnement d’un oscillateur
électronique. Dans le langage courant cela donne ça : si le contact est
établi, alors le contact est coupé. Et si le contact est coupé, alors le
contact est établi (Gregory Bateson). Il est plus facile de décrire un
shishi-odoshi parce que l’oscillation est beaucoup plus lente, mais le
fonctionnement reste assez semblable : Le shishi-odoshi (« effraye-
cerfs ») est un dispositif employé dans les jardins japonais. Il est
constitué d'un tube en bambou qui pivote sur un axe. Au repos, son
extrémité la plus lourde est en appui contre un rocher. Un filet d'eau
coule dans l'extrémité supérieure du tube, lequel est fermé à
l’intérieur par un des nœuds et donc se remplit jusqu’à ce que le
poids de l’eau le fasse basculer et qu’il se vide. L'extrémité opposée
du bambou, plus lourde, retombe alors sur le rocher en faisant un
bruit sec, et le cycle se répète ainsi, l’eau qui coule remplit à nouveau
la partie supérieure, le bambou bascule et heurte la pierre...
Ce bruit périodique est destiné à surprendre les herbivores tels que
les cerfs qui peuvent être tentés de paître les plantes du jardin.
La rétroaction, qu’on a considérée comme une propriété de la vie,
n’est que le rythme propre du souffle, la respiration du mélange,
écrit Emanuele Coccia .
L’originalité de Lévi-Strauss est d’avoir découvert dans la musique
japonaise les « timbres » qui « intègrent subtilement les sons et les
bruits », écrit Takemoto, et plus loin, selon Lévi-Strauss les arts
japonais excluent les mélanges et font ressortir les éléments de base.
Lévi-Strauss a reconnu qu’il n’existe pas, comme en Occident, une
harmonie de plusieurs sons simultanés, la musique japonaise étant
« successive ». En lui découvrant cette faculté de pouvoir jouer
librement avec les sons, il la nomme « divisionnisme » caractérisé
par des éléments à « l’état pur », sans aucun mélange comme en
Chine ou en Occident, qu’il s’agisse des sons, des couleurs ou des
goûts. Lévi-Strauss, qui écrit que rien n’est plus important à mes
yeux que la façon dont l’homme entreprend de s’incorporer
physiquement le monde naturel, observe également que dans la
cuisine japonaise, les produits sont laissés à l’état pur et,
contrairement aux cuisines chinoise et française, les mélanges de
substances et de saveurs sont exclus.
La pratique du ichi motsu zen shoku (un aliment, utilisé dans son
intégralité — mot à mot « une chose tout manger ») est issue de la
cuisine dite kansha au Japon. Cette pratique encourage la
consommation de toutes les parties comestibles des végétaux : les
épluchures, les racines, les pousses, les tiges, les graines et les fleurs,
écrit Elisabeth Andoh. Rien ne se perd dans la cuisine kansha.
On pourrait rapprocher cette pratique d’un des principes de l’«
économie bleue » de Gunter Pauli, dans la nature il n’y a pas de
déchets. Le kondate-zukushi, une autre pratique culinaire, trouve sa
source dans le plaisir de réaliser un repas entier autour d’un seul
ingrédient. Cette pratique, qui consiste à tirer profit de la
disponibilité de produits saisonniers et locaux, s’est développée face
à l’abondance cyclique de certains aliments […] écrit Andoh. Cela
s’accorde également avec un autre des principes de l’« économie
bleue » : la nature œuvre seulement avec ce qui est disponible
localement. Noter qu’en pratiquant ainsi, il est très facile de passer
d’une activité à l’autre, non seulement il n’y a plus de déchets, mais il
n’y a plus non plus de corvées — en fait il s’agit toujours d’une même
activité. On peut passer de la musique à la cuisine et ainsi de suite
(pourvu que l’on n’ait pas de but) — avec l’idée que parcourir le
chemin est en soit le but, dit Tokitsu. Les gens qui se plaignent de ne
pas avoir le temps de faire la cuisine, parce qu’ils ont des choses plus
« importantes » à faire, ne font en réalité jamais grand chose. Plutôt
que de suivre une recette, on commence avec ce qui est disponible
localement maintenant. Je retiens aussi ces autres principes de l’«
économie bleue » (non que les autres ne m’intéressent pas, mais
ceux-ci me semblent applicables immédiatement) : la nature
comporte des risques. Le risque est une motivation pour l’innovation
— dans la nature ce qui est négatif devient positif ; les problèmes
sont des opportunités. On peut ajouter quelques principes qui
proviennent du biomimétisme de Janine M. Benyus : la nature
n’utilise que l’énergie dont elle a besoin — la nature adapte la forme
à la fonction — la nature recycle tout — La nature limite les excès
de l’intérieur — la nature transforme les limites en opportunité.
Transformer une feuille de choux avec un peu de sel qui va
déclencher la fermentation, ou mettre une olive – ou un anchois —
dans la saumure, c’est autre chose que de fabriquer un plat. Dans ce
genre de « cuisine », il n’est pas question d’obtenir un goût
particulier. Le matériau va se cuisiner de lui-même pour ainsi dire, il
va exprimer sa propre saveur — comme les sons vont faire leur
propre musique dans l’œuvre de Tudor. Selon Tokitsu, pour un
adepte, il ne s’agit pas de goûter, ce qui implique une attitude
d’appréciation, mais d’entrer dans l’expérience de manger.
Masuda Shôzô raconte que le joueur de grand tsuzumi (tambour de
nô) Kawasaki Kyûen, lors d’un enregistrement à l’occasion de sa
nomination comme Trésor national vivant en 1955, a protesté
violemment contre l’ingénieur du son car le matériel n’était pas
assez développé pour enregistrer son art. En fait, il disait que le
véritable son du nô se trouve entre chaque son des tambours, là où il
n’y a pas de bruit. Le vieux maitre était agacé que cela ne puisse pas
être enregistré. En effet, les microphones n’étaient pas assez
développés pour l’enregistrement de la musique silencieuse de l’âme,
de l’énergie qui dépasse la vibration de l’air. Il voyait non pas le
« ma » comme séparation de deux sons, mais les sons comme
moyens de s’assurer de la présence du « ma ». Fujita Masakatsu,
qui cite l’anecdote racontée par Masuda, ajoute : le fait que le joueur
se soit étonné que le « véritable son » où ne se trouve aucun bruit
ne soit pas enregistré, et ait laissé paraître son mécontentement,
montre bien qu’il exécutait son art en écoutant ce
« son silencieux ».
Nous habitons et soutenons une biosphère
qui est littéralement composée de la respiration
et des os de nos ancêtres, écrit Dorion Sagan.
À chanter le mot « nuage » on a un peu l’impression de faire nuage,
de prendre une forme nuageuse. On nuage, en quelque sorte. Ou on
arbre quand on chante « arbre »... et même parfois quand on
regarde un arbre ou un nuage seulement... En tout cas on sort des
chemins mentaux tracés par l’alphabet. Il ne s’agit pas de « bel
canto ». Chanter les lettres de l’alphabet est probablement un moyen
de retourner dans le lit de la rivière, d’aller s’ébattre à la source. On
peut chanter les voyelles, mais pour les consonnes, c’est autre chose.
Les consonnes nous servent à modifier le son des voyelles.
Les consonnes servent-elles à articuler le souffle, à le faire
chanter ?... Peut-on comparer les dispositifs vocaux aux branches
dans le vent ou aux rochers dans la cascade...
Ciselure de l'air avec cet ensemble d'outils qu'est la bouche: voilà la
parole. Sculpture plus fondamentale d'une colonne d'air tordue par
l'énergie ventrale, pectorale et cérébrale – voix de gorge, de poitrine
et de ventre - : voilà le chant, écrit Michel Boccara.
L’air que nous respirons est le souffle d’autres vivants, il est un sous-produit
de la « vie des autres », écrit Coccia ; dans le souffle […] nous dépendons
de la vie des autres.
Environ 1500 ans avant notre ère, écrit Abram, les scribes sémites se sont
rendu compte qu’à peu près toutes les syllabes de leur langue étaient
composées d’un de plusieurs éléments consonants silencieux, plus un
élément de souffle sonore, que nous appellerions aujourd’hui voyelle. Ces
éléments consonants silencieux fournissent, si l’on peut dire, la structure ou
la configuration corporelle à travers laquelle le souffle sonore doit passer.
L’aleph-beth sémitique original a donc fixé un caractère, ou lettre, pour
chaque consonne du langage. Les voyelles, le souffle sonore qu’il est
nécessaire d’ajouter aux consonnes écrites pour leur donner vie et parler,
devaient, elles, être choisies par le lecteur selon le contexte écrit.
La syllabe (ou la more?) est constituée d'un flux d'air continu.
Les japonais utilisent deux syllabaires (les kanas) en plus des kanji
pour écrire leur langue (la langue du Diable, conçue pour contrarier
l’expansion du christianisme, disaient les Portugais). La langue
japonaise est connue pour sa structure en mores (haku en japonais).
La « more » semble être une notion plus subtile que celle de syllabe.
Chaque syllabe est constituée d'une ou plusieurs mores. Les haiku, en
japonais moderne, ne suivraient pas le schéma 5/7/5 syllabes, mais
5/7/5 mores. Cependant, on parle presque toujours de syllabaires à
propos des kanas. Les hiraganas ont été obtenus par abréviation
cursive de kanji homophones. Ils permettent d'écrire les mots
japonais auxquels ne correspond aucun kanji comme les particules et
les morphèmes grammaticaux, ainsi que les mots japonais dont
l'écriture en kanji est soit inconnue de l'auteur ou trop rarement
utilisée. Ils permettent aussi de préciser la prononciation d’un kanji.
Il existe des textes écrits uniquement avec des hiraganas.
Les katakanas sont plutôt des fragments de kanji et servent surtout à
transcrire les mots étrangers, les noms scientifiques des plantes et
des animaux, et les nombreuses onomatopées japonaises.
Chaque hiragana représente une syllabe qui peut être une voyelle
seule ou une consonne suivie d'une voyelle (mais on ne peut écrire
séparément les consonnes, à l’exception du n).
OC
Février 2017
© l o l i g o
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citations de: Barry Lopez, Gregory Bateson, Tim Ingold, René Descartes, Gary Snyder, Manuele Coccia, David Abram, Kenji Tokitsu, Takemoto Tadao, Daisetsu-Teitarô Suzuki, Claude Lévi-Strauss, Elizabeth Andoh, Gunter Pauli, Jamine M. Benyns, Masuda Shôzô, Kawasaki Kyûen, Fujita Masakatsu, Dorion Sagan, Michel Boccara