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Mar 19, 2016

Mulligan Stew / Salmigondis
de Gilbert Sorrentino
------------(extraits)--------------


“Cher Gil,
Je suis désolé de ne pas pouvoir garder plus longtemps le manuscrit de SALMIGONDIS, et pourtant ce n’est pas le désir qui m’en manque, je le renvoie donc à Marv.
J’aimerais pouvoir te dire à quel point j’admire le livre. Selon moi, il est superbe, en fait, c’est l’un des romans les plus remarquablement construits et aboutis qu’il m’ait été donné de lire en manuscrit avec autant de plaisir — or je suis maintenant dans ce métier frustrant et ingrat depuis quatorze ans.
Cependant, le seul coût de publication de ton livre dépasse les capacités d’une petite maison d’édition encore mal établie comme celle-ci. Pour te dire la vérité, il me faut montrer à la firme qui nous finance que je dégage un bénéfice avant même de pouvoir penser à encourager un projet tel que le tien.
Ne te méprends pas : jamais je ne publierai des livres à chier pour faire de l’argent et justifier la publication de SALMIGONDIS ou d’autres livres du même type. Mais je sens que les livres que nous publions cet automne ne sont pas simplement bons, ils devraient aussi plaire aux lecteurs. Des six livres du catalogue d’automne, trois sont réellement passionnants et j’en suis assez fier. L’un d’entre eux, déjà en librairie, est selon moi un apport nécessaire à la « connaissance des Beatles » — Toute la garde-robe des Beatles. Les deux autres — Les Films de Roy Rogers, ainsi qu’un roman magnifique et dingue sur la vie en Californie, Niquer à Sausalito, sont plus risqués, mais ont eu droit à une bonne publicité par le bouche-à-oreille.
Donc, Gil, si tout va bien et si SALMIGONDIS n’a toujours pas trouvé d’éditeur dans un an (bien que je ne puisse pas croire qu’une maison plus établie et aux reins plus solides n’aura pas saisi l’occasion d’ici là), pense à moi.
Amitiés,
Harry White
Directeur éditorial ” 
(p. 1)


[...]
“Très chère Daisy,
Un mot rapide au milieu de toute l’activité qui consiste à essayer de donner une forme quelconque aux publications de l’automne. Quel métier de fou !  
Évidemment que je t’aime ma jarretelle, comme je te l’ai dit au téléphone (comme je te le dis toujours). Mais y a-t-il vraiment une telle urgence pour obtenir le divorce ? Pense au pauvre Tom. Oh, je sais qu’il s’en sortira et que lui aussi voudrait le divorce, mais ne peux-tu pas y mettre une plus grande tranquillité d’esprit, comme on s’y attendrait de la part de Mrs Buchanan ? Ces divorces à Reno sont souvent si sordides et ont des relents de presse à scandales. Beaucoup trop pour ma douce petite cocotte en massepain.
Je déteste l’idée de devoir encore attendre avant de t’avoir dans mes bras, une femme libre — une célibataire. Mais tu dois vraiment faire très attention en ce moment car tu es une femme qui appartient à un monde dont se nourrissent les échotiers et les colporteurs de rumeurs. Or Tom a été équitable, a agi comme un gentleman et s’est montré, je peux le dire, magnanime en tout.
Alors, pas de précipitation, ma poupée. Vivement ce week-end !
Ton Ned qui t’adore
P.-S. Je t’ai acheté quelque chose de très spécial que tu ne porteras que pour moi.” 
(p. 125)


[...]
“Très cher Porcelet de miel, 
Oh très cher entre tous ! Je savais que tu serais vraiment dans une colère noire ce matin mais il fallait absolument que je te téléphone — j’attendais ta très très chère lettre qui n’est jamais arrivée. Croix de bois croix de fer je ne t’appellerai plus jamais au bureau ! Voilà ! Es-tu un peu moins en colère maintenant avec ta petite idiote ? Si tu ne me pardonnes pas, je vais faner et mourir.
Je continue avec le divorce. Je sais bien que tu es mon adoré, incapable de faire du mal à une mouche, et que tu penses toujours que Tom ou moi allons en souffrir mais mon chéri ! Nos avocats qui sont très intelligents et très riches et importants ne veulent pas que nous fassions les idiots à ce sujet et ils grognent, rouspètent et disent que nous devrions aller de l’avant, que c’est le meilleur moment pour divorcer à cause de certains portefeuilles ou de certaines taxes ou je ne sais pas quoi, en tout cas ennuyeux et, Dieu merci, les petites filles comme moi n’y comprennent rien.
Ne sois pas en colère contre moi ou je me laisse faner et je serai emportée par le vent comme les feuilles d’automne c’est ça non ? S’il te plaît ? Je suis déjà suffisamment triste de ne pas pouvoir te manger de baisers ce week-end, ni le suivant d’ailleurs, avec tout ton travail et ce voyage ennuyeux que tu dois faire à Baltimore. Pourquoi faut-il qu’un de tes entrepôts je crois que c’est le mot se trouve à Baltimore ? J’aimerais que ton entrepôt soit au Plaza si tu vois ce que je veux dire ?
Je t’envoie quelques Polaroïds de moi que j’ai demandé à ma femme de chambre Opal de prendre hier soir. Je lui ai raconté une histoire idiote de mode de sous-vêtements aux couleurs assorties et qu’il me fallait une idée objective de tout ça (tu vois comme je peux passer pour intelligente ?) avant de faire mes achats d’automne. Je crois qu’elle m’a crue mais c’est une femme de couleur et qu’est-ce que ça peut faire qu’elle me croie ou pas ? À qui peut-elle le rapporter, Amos et Andy ou Ray Wilkins, ce genre de personnes ?
En tout cas, j’espère qu’elles te plairont. Et l’idiote qui les porte, elle aussi ?
Avec mon cœur brisé sur la main,
Daisy” 
(p. 128)


“Ma chère Daisy,
J’espère que tu voudras bien m’excuser, ma douce, pour cette masse de travail pas tout à fait inattendue qui a démoli et, j’en ai l’impression, va continuer à démolir nos vacances indéfiniment. Je vis plus ou moins avec une valise en ce moment, sans jamais savoir d’un jour sur l’autre où je vais me trouver. Martin Halpin est lui aussi très affairé, je ne peux donc pas lui demander d’ajouter ma part de travail à la sienne, comme tu l’avais suggéré l’autre jour au téléphone. À propos de ce jour-là, ma chérie, j’étais énervé, mais certainement pas « en colère ». Tu comprends, tu es maintenant très proche de ta liberté, ta réputation et celle de Tom n’ont pas été entachées, et il vaut mieux « ne pas précipiter les choses ».
Je dois également ajouter, au risque de te déplaire, mon amour, quoi qu’en disent vos avocats, qu’un divorce rapide permettra à certaines personnes de faire des associations d’idées (entre toi et moi, dans ce cas) et de deviner ce qui a pu se passer, à la plus grande gêne de tout le monde. Tu peux en parler à Tom. Tout le monde ne possède pas un cœur comme le sien.
Merci pour ces photos extraordinaires ! J’espère que ta femme de chambre sait garder un secret. Certaines d’entre elles sont plutôt provocantes — comme si tu ne le savais pas, mignonne friponne ! Je t’embrasse partout !
Ton amant,
Ned
P.-S. Je t’écrirai pour 
te dire quand j’en aurai fini 
avec ce tourbillon affairé. ” 
(p. 129)


“Par quelle absurdité faut-il que je me retrouve enfermé dans ce dilemme ! C’est moi qui ai fait de Ned Beaumont ce qu’il était, n’importe qui vous le dira. Peut-être pas « n’importe qui ». Pourquoi l’aurais-je tué ? S’il est vrai que je l’ai fait. Pourquoi aurais-je même voulu le tuer ? Je n’ai jamais voulu qu’une seule chose, lui épargner des ennuis. Il était en train de s’y plonger résolument, ça c’est sûr. La direction qu’il prenait, les choses qu’il faisait ces derniers mois, n’auguraient rien d’autre qu’un désastre pour lui et Daisy, Daisy à la chevelure sombre et brillante.Naturellement, je voulais leur venir en aide. Ils m’étaient tous les deux chers — plus chers, sans doute, que je ne peux me résoudre à le dire. Bon, laisser ça ?
Ils m’étaient plus chers que je ne peux me résoudre à le dire, ai-je dit. Disons simplement que je pensais à Ned Beaumont comme à un frère, un frère dissipé, une tête brûlée, disons « péremptoire », mais un frère tout de même. Daisy Buchanan ? Avez-vous déjà vu un clair de lune sur un lac ? Avez-vous déjà entendu sonner les cloches d’une mission ? Voilà ce qu’était Daisy. Oh, je sais que j’ai la réputation d’être un « patron » réaliste et impitoyable du monde de l’édition. Mais Daisy — elle vous aurait fait fondre, à dire vrai, vous aurait démoli par sa gentillesse. Ned Beaumont lui brisait le cœur. Naturellement j’étais inquiet. Cela ne veut pas dire que je l’aurais tué! Si seulement je pouvais me rappeler ce qui s’est passé un peu plus tôt ce soir — Mais je vais me rappeler.
La police va bientôt arriver.
C’est moi qui l’ai appelée. Mon nom, c’est Halpin.
Laissez-moi vous ramener en arrière, et je me ramènerai en arrière par la même occasion. (À quoi servirait de vous ramener en arrière si moi, je restais ici ? Qui vous raconterait alors cette sombre histoire ?) Revenons au début de cette affaire incroyablement tragique. Il se peut que la vérité puisse alors apparaître, qu’elle surgisse comme l’image d’un puzzle. Peut-être pas, mais elle (la vérité) restera étalée là, en une myriade de morceaux, attendant qu’une main plus assurée et un œil plus pénétrant que le mien viennent tout mettre en place. Si des gens doivent souffrir, il faudra bien qu’ils souffrent.
Appelez-moi Halpin — Martin Halpin. Mes amis m’appellent souvent Marty. Quelques-uns m’appellent « Chuck ».
Mieux vaut ne pas y penser.” 
(p. 5)


“Mon désir de vous faire part clairement de mon état d’esprit au moment où je pénétrai dans le restaurant avec mon collègue, m’a fait oublier de mentionner le nom de cet établissement. Il s’agissait, bien entendu, du légendaire Rocher de Cancale, sans doute le meilleur restaurant de la ville et l’un des meilleurs restaurants du monde civilisé tout entier. À présent il a disparu et a été remplacé par un petit café-traiteur-restauration-rapide, The Surprise, un bistrot fréquenté par les « nouvelles têtes » du monde de l’édition et où, à toutes les tables, on peut apercevoir de jeunes éditeurs et leurs écrivains se laissant aller à « parler métier » de cette façon détendue qui fait de l’édition une profession si fascinante. The Surprise, notons-le, sert une spécialité de chevreau à l’ail qui est supposée calmer, tranquilliser, vider le cerveau. Elle est extrêmement appréciée par la clientèle. Bien que je puisse comprendre la popularité de ce « lieu », il n’est pas, certainement pas, le « Canc ».” 
(p. 54)


[...]
“Que je sois incapable de me rappeler ce que nous avons eu à déjeuner démontre certainement que l’esprit est capable de cicatrisation. La seule chose dont je me souvienne est qu’au milieu des entrées, je fis une remarque sur les silhouettes merveilleusement, bien qu’un peu vulgairement, vêtues de Miss Corriendo et de Mrs Delamode ; comme elles apparaissaient, souvent, sur scène, gainées d’un collant noir et de bas-résille noirs, cette observation n’était pas, j’insiste là-dessus, une remarque bizarre. Ned Beaumont me lança un regard où se mêlaient soupçons et plaisir, tout en comprimant convulsivement un petit pain dans une main.” 
(p. 55)


Jan 15, 2016

 
D’une manière ou d’une autre à tergiverser il faut à la fin quelque chose comme un totémisme si l’on veut que l’existence ne soit en rétrospection une inanité, une brève illusion dont le sens se perdra entièrement avec soi-même comme elle l’est aujourd’hui, à nous en troubler si intimement – quelque chose incarnant ce qui ne meurt pas, le transmissible d’une justification d’être là, qu’on aura perpétuée et remis en d’autres mains : une justification d’avoir été là. (Je m’excuse de cette affirmation auprès des individus, n’y pouvant rien si c’est ainsi, et eux non plus). Patrie et Révolution le furent en dernières formes très étendues, à relier encore nos sentiments expansifs au monde sensible, aux réalités communes d’une suite des générations, à pouvoir inspirer ainsi de ces dévouements. Le règne de l’instrumentalité en a dissous tout le substantiel et puis nous a reclus dans l’effervescence de son présent perpétuel où l’on est à se débattre chacun pour soi. Et aujourd’hui ce quelque chose nous justifiant d’avoir été là il faudrait se l’inventer tout seul, et ce serait en apparté avec soi seul – de n’avoir rien à remettre aux affectataires suivants, pas même un nom, pas même un monde pour eux encore envisageable.  
 
Qui était pourtant notre monde, nous en portions la responsabilité. Que nous avons abandonné aux appétits bizarres et déréglés de l’hybris de croissance, à ses prédations et déprédations sans aucun souci d’âge ultérieurs ni aucune considération de nos jours actuels (nous n’en aurons pas d’autres), et dont nous ne tentons même pas de sauver le peu qu’il en reste, si occupés d’en profiter ; quand ce peu, plutôt que d’aller en ultime combustible de la machinerie dévoratrice, devrait nous être bois sacré, sanctuaires inviolables de notre patrie terrestre, absolument tabou (et non « écosystème intéressant », non pas « réserve de riche biodiversité ») ; (et nous en deviendrions immédiatement plus intelligents, de nous-même comme du mauvais cas où l’on s’est mis, peut-être aussi du moyen d’en sortir, si ce qui a été transformé en conscience n’appartient plus aux puissances ennemies.) Au point où nous en sommes, où « l’ombre de la grande catastrophe qu’on redoute frappe de vanité tous les projets qu’on eût faits à une époque plus tranquille », si loin avons-nous été tirés hors de chez nous, si complétement avons-nous été arrachés de tous nos liens, que reste-t-il en justification d’être là, en signification plus grande que soi et imposant des devoirs, en attachement qui serait inconditionnel, en enthousiasme imprévu, qui de se déterminer à le sauver ?  
 
Baudoin de Bodinat, Au fond de la couche gazeuse, 2011-2015, éditions Fario, 2015, pp. 

232 et 233.






note de lecture 
poezibao

éditions fario