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28 déc. 2020

L’inconscient révolutionnaire


L’inconscient révolutionnaire, d’Otto Gross à Félix Guattari


Selon la base de données cinématographique en ligne IMDB, l’histoire du film Schizopolis, de Steven Soderbergh, se résume ainsi :

« Fletcher Munson est un travailleur passif et léthargique pour une société d’entraide semblable à la Scientologie, appelée Eventualism. Après la mort d’un collègue, il est promu à la rédaction de discours pour T. Azimuth Schwitters, le fondateur et chef du groupe. Cette activité lui sert d’excuse pour s’éloigner de sa femme, qui, découvre-t-il, a une liaison avec son sosie, un dentiste nommé Dr Jeffrey Korchek. Alors que Munson fouille dans le discours et que Korchek devient obsédé par un nouveau patient, un exterminateur psychotique nommé Elmo Oxygen se promène dans la ville pour séduire des épouses solitaires et prendre des photos de ses organes génitaux. »

Les lignes ci-dessous ont d’abord été rédigées dans la perspective d’un scénario pour la suite, Schizopolis 2, film dans lequel, en lieu et place de Fletcher Munson, T. Azimuth Schwitters, Jeffrey Korchek et Elmo Oxygen, les personnages principaux sont Félix Guattari, Gilles Deleuze, Franz Kafka et Otto Gross.

De ce point de vue, c’est un ratage complet.

* * *

 Félix Guattari est surtout connu pour avoir co-rédigé, avec Gilles Deleuze, les deux tomes de Capitalisme & Schizophrénie, L’Anti-Œdipe et Mille plateaux puis, dans une moindre mesure, Qu’est-ce que la philosophie ? Cependant son rôle a trop souvent été minoré, voire éludé. Certains, retenant avant tout l’Anti-Œdipe (AO) comme un brûlot anti-psychanalyse, négligent l’apport crucial de Guattari. Or, il est absolument déterminant pour l’orientation argumentative de l’AO. Cela tient à son parcours : psychanalyste, disciple hétérodoxe de Jacques Lacan, clinicien, il est engagé dans la « psychothérapie institutionnelle », avec Jean Oury et quelques autres à la clinique de La Borde. Cette forme inédite de psychothérapie peut être considérée comme le pendant français de l’antipsychiatrie, essentiellement anglo-italienne. Ayant participé avec assiduité au séminaire de Lacan depuis les années 1950, Félix Guattari contribue à en diffuser les recherches au sein de ce mouvement visant à renouveler la clinique psychiatrique, et soucieux de questionner les effets de l’institution, de son fonctionnement et de ses dysfonctionnements internes, sur les processus pathologiques. G&D ont également publié un ouvrage sur Kafka, publié en 1975, trois ans après l’Anti-Œdipe et dont il réactive les problèmes, les confrontant aux littératures mineures et plus généralement au devenir minoritaire.

L’auteur praguois a connu, dans le cadre du petit cercle décrit par son ami Max Brod, puis le temps d’un voyage dans le train de nuit Budapest-Prague, un étonnant psychanalyste, lui aussi minoritaire dans son champ, et successivement diagnostiqué « névrosé obsessionnel », puis atteint de « démence précoce », et enfin, à l’issue d’une évasion de la clinique où il était soigné, « fou accompli », par Karl-Gustav Jung : il s’agit de l’un des fondateurs du « freudisme de gauche », reconnu ultérieurement comme un précurseur du freudo-marxisme. Bien qu’ayant adhéré aux idées communistes, il a été un lecteur enthousiaste de Nietzsche et a manifesté dans son existence et dans ses écrits ses convictions libertaires. Il s’appelait Otto Gross.

 

Gross-Otto-sauvage-analyse-schizo

 Un premier mode d’accès pour la découverte d’Otto Gross (OG) se trouve dans la lecture du Courrier Dada de Raoul Hausmann. Il y est cité quatre fois, plus cette note du regretté Marc Dachy :

« Otto Gross (1877-1920) était un disciple très brillant de Freud, un « homme génial » selon Jones. Le fondateur de la psychanalyse voyait en lui un homme précieux et un esprit remarquable mais il dut l’écarter, ainsi que d’autres analystes, en 1908. En 1912, Gross évoquait l’intention d’éditer un journal, « quelque chose du genre revue des problèmes psychologiques de l’anarchisme » dans lequel seraient présentés les résultats radicalement individualistes, mettant en question toutes les institutions existantes, auxquels conduit une exploration résolue de l’inconscient : cela constituerait une sorte de préliminaire intérieur de la révolution.

Les événements ne lui en laissèrent pas le temps. Il fut soudainement et illégalement interné en décembre 1912 dans un asile psychiatrique de Troppan (Silésie) à l’instigation de son père qui avait réuni contre lui un dossier accablant (…) ».

L’intérêt pour le psychanalyste autrichien se confirme alors par l’ouvrage de Jean-Paul Musigny, La révolution mise à mort par ses célébrateurs mêmes, dans lequel est évoqué le lien étroit qui unissait à OG certains dadaïstes allemands, surtout berlinois, ceux-là mêmes qui soutiendront quelques années plus tard la révolution spartakiste :

« dans la revue Revolution, qui s’inscrit dans la lignée de Der Sturm et Die Aktion, plus confidentielle mais également plus subversive, créée en 1913 à Munich par les [futurs] dadaïstes berlinois, « une campagne de solidarité (fut) organisée par l’écrivain Franz Jung en faveur de son ami Otto Gross, devenu célèbre par son opposition à Freud, son maître. Son père Hans Gross, juge d’instruction et criminologue, avait fait enfermer son fils rebelle dans une maison de santé. Ce conflit révéla aux artistes dadaïstes berlinois (Baader, Grosz, Hausmann, Höch, Herzfelde, Huelsenbeck, Franz Jung, Mehring, Carl Einstein) la dureté et la censure qui s’opposaient à leur radicalisme antibourgeois. Cette campagne de solidarité provoqua également des manifestations à Vienne (auxquelles) Erich Mühsam (anarchiste fondateur du journal Kaïn) se joignit » (RMMC, page 85).

S’il apparaît contestable qu’Otto Gross soit « devenu célèbre par son opposition » à Freud, c’est bien par ce conflit juridico-sanitaire avec son père pénaliste que l’intelligentsia, par-delà les frontières, s’est intéressée à son cas. Car Otto Gross acquît une notoriété européenne, comme l’illustre sa mention par Apollinaire comme « inventeur de la psychanalyse » ou, mieux encore, le Moravagine de Blaise Cendrars, roman dont le personnage central, fou dangereux, grand fauve humain, a été partiellement inspiré par le psychanalyste enfermé (l’autre source d’inspiration est Adolf Wöfli, schizophrène découvert par Jean Dubuffet, créateur d’art brut).

En 2011, cette relative notoriété a resurgi sous les traits de Vincent Cassel, qui incarne son personnage dans le film A Dangerous Method de David Cronenberg. Dans cette fiction cinématographique, narrant les relations de Freud, Jung et Sabina Spielrein, le fils du criminologue apparaît comme un cocaïnomane sociopathe dont le charisme se mêle d’une bonne dose de ridicule. Il est exact, c’est un fait avéré, qu’OG a contracté l’habitude de la poudre blanche lors de séjours entrepris en Amérique du sud, en tant que médecin de bord sur la ligne maritime Hambourg-Amérique latine. Il revint de ces voyages non seulement cocaïnomane, mais aussi morphinomane et opiomane, et ce sont ces addictions qui l’ont conduit à ses premières hospitalisations.

Enfin, la connaissance du destin hors du commun d’OG peut être complétée par l’ouvrage de Lionel Richard consacré à l’expressionnisme, D’une apocalypse à l’autre, dans lequel est relatée la polémique qui l’opposa à Ludwig Rubiner. Ce dernier, qui vécut à Berlin, à Paris puis en Suisse pendant la guerre 14-18, représenta le courant pacifiste dans le mouvement expressionniste, sur lequel il exerça une grande influence. Dans Die Aktion, le 7 mai 1913, Rubiner écrivit que les esprits créateurs avaient besoin « d’une nouvelle mythologie et non de psychologie » et que la psychanalyse ne pouvait servir qu’à guérir les caractères faibles, les artistes impressionnistes, les femmes. Il finit son article ainsi :

« En revanche la psychanalyse reste sans aucun sens pour des êtres qui sont dirigés par un esprit libre ; car chez eux la mémoire n’a pas à jacasser en vue d’une libération – elle procède au contraire d’une transposition, à l’intérieur d’objectifs qu’elle s’est consciemment fixés, en action directe ».

Une semaine plus tard, toujours dans Die Aktion, Otto Gross répond :

« Voilà de nombreuses années, au Congrès de psychanalystes qui eut lieu à Salzbourg, j’ai dit combien, avec la découverte du « principe psychanalytique », c’est-à-dire avec l’ouverture de l’inconscient, la perspective était orientée sur le problème d’ensemble de la culture et l’impératif de l’avenir. Il m’a été répliqué par Freud : nous sommes des médecins et nous voulons rester des médecins. (…).

Aujourd’hui la psychologie de l’inconscient est pour nous l’unique garantie, et la première solide, que des réponses réelles peuvent être apportées à des questions réelles, et des voies justes conduire à des objectifs justes – il existe déjà un organe [sans doute la revue Révolution, note de Lionel Richard] qui sur cette base tente, pour périlleux qu’ils soient, ses premiers pas. Bien entendu il est toujours loisible aux littérateurs de croire – de façon naïve et niaise : « Ce qui est seul important, c’est l’utilité grossièrement pratique de la psychanalyse, le résultat thérapeutique. »

Quant à nous, voici ce que nous pensons : le fait que maintenant les hommes sont autorisés à espérer se comprendre les uns les autres et qu’ils doivent y parvenir, le fait qu’ainsi l’infinie solitude dernière concernant l’individu peut être surmontée, que s’annonce une éthique avec un enracinement réel dans la vie – c’est en cela que consiste le résultat thérapeutique de la psychanalyse.

Il va de soi que c’est l’art qui jusqu’ici a jeté sa lueur anticipatrice sur la connaissance des rapports psychologiques inconscients, et il tient au pouvoir de l’artiste d’aller encore de l’avant sur de nouveaux chemins de connaissance. Un art qui n’ose pas traverser les problèmes les plus risqués de la psychologue de l’inconscient n’est plus art.

Nous autres qui voulons aller au-delà de la solitude, nous ne croyons plus que l’esprit législateur sera l’esprit créateur – bien entendu : l’idée en soi exerce une domination, elle fait violence – mais nous croyons que seule l’idée qui se trouve de l’autre côté de la solitude, c’est-à-dire dans l’amour, sera créatrice et libre, et donc esprit libre. L’esprit libre qui n’est pas dans l’amour libre sera toujours conservateur ou destructeur, Dieu ou diable, mais jamais esprit libre.

Ludwig Rubiner commet une erreur funeste en opposant la femme à l’esprit libre. Nous croyons que la première et réelle révolution sera celle qui en Un rassemblera la Femme, la Liberté et l’Esprit ».

 Il apparaît avec la plus grande clarté, dans cette réponse mais surtout dans plusieurs de ses articles (« Comment surmonter la crise culturelle », « A propos d’une nouvelle éthique », « La symbolique de la destruction », « Situation des intellectuels », « Révolte et morale dans l’inconscient », « La formation intellectuelle du révolutionnaire »…), qu’OG, fortement influencé par l’anthropologue suisse Bachofen, non seulement détestait la misogynie, a fortiori lorsqu’elle trouve sa justification dans le statu quo du conservatisme patriarcal, mais souhaitait l’instauration d’une société matriarcale, assimilée au retour édénique du communisme primitif. La confirmation peut en être trouvée, dans cet extrait du Courrier dada :

« Il faut souligner ceci : Dada à Paris, d’après la formule de Georges Hugnet, était fixé « par son inclinaison vers le merveilleux (le « Wunderbare » des Romantiques allemands) et les profondeurs du subconscient récemment approuvé par Freud ». S’il est vrai que M. Breton est resté jusqu’à présent sous l’influence de Freud (de même que Tristan Tzara (…)), nous avions déjà tiré toutes les conséquences possibles de la psychanalyse entre 1916 et 1919. C’était, je le répète, Otto Gross qui avait dévoilé le conflit du moi et du toi, de l’en-soi propre et de l’autrui, de l’étranger, et c’était moi qui avais mis au jour les défauts de l’attitude « masculine-protestante » fondée sur les conflits proto-historiques, et l’attitude juridico-sociale, ainsi que la protestation amazonienne de la femme contre le « héros » ou complexe de Clytemnestre. » (Raoul Hausmann CRDD).

Raoul Hausmann le dadasophe [1], hurleur de poèmes phonétiques, photo-monteur, plasticien, photographe, activiste, a réalisé de ses mains « L’esprit de notre temps, tête mécanique » (1919), car « à quoi bon avoir de l’esprit dans un monde qui continue de toute façon à marcher comme une mécanique ? » , et pourrait être considéré comme un précurseur du cyberpunk, qui n’est pas qu’une arnaque [2], dans son décapant alliage entre l’humain et la machine.

Qu’est-ce que c’est, les machines désirantes d’Otto Gross, qu’est-ce qu’il l’a fait entrer dans ses machines, et sortir, comment ça marche, quels sont ses sexes non humains, ou grands Autres ?

La machine désirante d’OG est une vraie machine de guerre, assez bizarre en vérité, une sorte de machine à la Tinguely, qui apparaît à première vue plutôt compliquée, voire dysfonctionnelle, et sur laquelle sont embranchés des flux provenant de la bohème de Schwabing et de Monte Verita, de Munich et Ascona ; des flux artistiques expressionnistes et dadaïstes , anarchistes , sexuels , cosmiques , anti-familialistes , féministes , polygames , des flux de substances narcotiques, ceux-là même qui conduiront à son internement ; processus schizo stoppé net et dégradé en schizophrénie d’asile sous l’injonction d’un père criminologue et du psychanalyste dévoué à Wotan, CG Jung.

Jung, en effet, a rédigé, au jour le jour, le journal du traitement suivi par OG dans la clinique du Burghölzi. Parallèlement à la cure de désintoxication, Jung a entrepris de l’analyser. Le père Hans Gross a écrit personnellement à Jung pour lui demander de s’occuper de son fils. Or bien qu’OG soit son collègue et qu’il connaisse, par sa correspondance avec Freud, le fort potentiel qui a été détecté en lui, Jung se range sans restriction du côté du criminologue et considère son patient comme un dépravé aux mœurs condamnables. Il change deux fois de diagnostic à son sujet, toujours dans le sens de l’aggravation : d’abord « névrosé obsessionnel », puis atteint de « démence précoce », appellation désuète synonyme de schizophrénie, et enfin, après l’échec du psychanalyste suisse, outrepassant toute mesure, ainsi que la neutralité contrainte du lexique technico- médical : « fou accompli ! ». Car l’analyse va tourner court. Le 17 juin 1908, Jung note dans son journal de traitement : « Cet après-midi à 4 h. environ, il s’est enfuit par-dessus le mur du jardin. N’a pas d’argent sur lui ».

OG a expérimenté une ligne de fuite qui est aussi, du point de vue schizogéologique, une périlleuse ligne de crête. Le danger a pour un temps emprunté l’identité d’un père criminologue qui pensait que les « dégénérés », catégorie dans laquelle il rangeait les fous en tous genres, les inadaptés sociaux, les vagabonds et les révolutionnaires devaient être déportés en Afrique. La guerre à outrance entre père et fils apparut aux expressionnistes comme le psychodrame dont la réalité dépassait la fiction. Malencontreusement, le psychodrame ainsi saisi par ces artistes, contemporains de la naissance de la psychanalyse, était œdipien. Or, parmi les articles psychanalytiques publiés par le fils terrible, il est à noter que les occurrences à l’Œdipe sont quasiment inexistantes. Changeons donc de perspective, parlons plutôt de cosmodrame.

 Ce cosmodrame, comment l’appréhender ? Les symptômes sont des oiseaux qui cognent du bec contre la fenêtre, a écrit FG. Dans le cosmodrame, tout ça atteint une autre dimension, celle du réel et du choc méga-traumatique. Le moyen le plus efficace serait de plonger dans un film de monstres japonais, du type Godzilla contre Mothra (Godzilla contre King Kong, Godzilla contre King Ghodorah etc… ) dont le scénariste, inspiré par « la Guerre des principes » d’Antonin Artaud (Héliogabale), ferait s’affronter Otto Gross et ses adversaires.

Cela donne : « Ottogrosszilla contre HansgrossKrimozilla « (Anarchie contre Principe Proto-Fasciste), « Ottogrosszilla contre KGJungKong » ( Principe Dionysos contre Principe Wotan), ou même « Ottogrosszilla contre Sigmundorah » ( Principe Astarté contre Principe Œdipe). Et à chaque fois, n’en doutons pas, Ottogrosszilla en sort vainqueur.

Guattari s’est lui-même intéressé au psychodrame, ayant participé aux premier et troisième congrès international consacré à cette pratique thérapeutique de groupe s’inscrivant dans la socioanalyse inspirée par JL Moreno.

La bohème de Monte Verita, dont Otto Gross s’affirma comme une sorte de guide existentiel, correspond à ce que Guattari appelle un groupe sujet, issue la plus favorable au groupe en fusion décrit par Sartre dans la Critique de la Raison dialectique. Comment se distingue un groupe sujet ? Contrairement au groupe assujetti ou groupe objet soumis, passif, réifié par l’ordre social, le groupe sujet libère des énergies transversales, des énergies libres exerçant une puissance régénératrice et dissolvante. Cette puissance, résultante des échanges se situant sur le plan de la communication pulsionnelle, permettent aux membres du groupe d’actualiser leurs multiples connexions dans les trajets imprévisibles et fluents du corps sans organe, dont l’autre nom est anti-principe, ou Anarchie ; et ainsi, ipso facto, d’embrouiller, voire d’annihiler les positions instituées par le Grand Programme Social (GPS). C’est pourquoi le groupe sujet tend vers l’auto-organisation, et s’active plus ou moins souterrainement dans une fabrique alternative de subjectivités déprogrammées, imprévisibles, échappant aux coordonnées du GPS.

« Un groupe-sujet […] est celui dont les investissements libidinaux sont eux-mêmes révolutionnaires ; il fait pénétrer le désir dans le champ social, et subordonne le socius ou la forme de puissance à la production désirante : producteur de désir et désir qui produit, il invente des formations toujours mortelles qui conjurent en lui l’effusion d’un instinct de mort ; aux déterminations symboliques d’assujettissement, il oppose des coefficients réels de transversalité, sans hiérarchie ni surmoi de groupe » (AO).

A Monte Verita, le psychanalyste autrichien exerça son influence sur la fine fleur des subjectivités de l’époque. Au sein de cette commune informelle, se nouaient et se dénouaient de la manière la plus libre, des liens affectifs, artistiques, intellectuels, sexuels entre des activistes, des artistes, des naturistes, des théosophes, des gymnosophistes, aguerris aux techniques d’inspiration et d’expansion, taoïstes ou tantriques ; s’y rencontrent et s’y mêlent Hugo Ball, Isadora Duncan, Hermann Hesse, Hannah Höch, Kropotkine…

Les commentateurs les moins avisés ont voulu voir dans cette libre communauté une manifestation de folklore « pré-hippie » composé d’ « idéalistes ». Cette interprétation est à mettre en parallèle avec ce que Pierre-Henri Castel [3] dit de l’Anti-Oedipe. Selon PHC, l’AO est une œuvre hystérique au sens de Lacan, car elle idéaliserait le désir sexuel. De l’idéalisation à l’idéalisme, le pas peut être allègrement franchi. C’est oublier un peu vite qu’il y a chez G&D un spinozisme de l’inconscient dans lequel le désir est certes sexuel mais pas que, car pris dans les flux du matérialisme historico-machinique. Ce matérialisme que l’on pourrait dire averti s’oppose en tous points à l’idéalisme vulgaire qui, obsédé par un « nouvel âge », s’accorde si bien avec les dernières extensions capillaires et marchandes du nihilisme capitaliste. Car s’il est certain que ce monde n’est pas gouverné par des idées, ce dont Otto Gross et Félix Guattari parviennent, chacun à leur manière, à nous convaincre, c’est qu’il est modelé par les désirs. Parfois pour le meilleur, et souvent pour le pire. L’économie politique et l’économie libidinale ne sont qu’une, sans solution de continuité. De ce point de vue, l’apport de Wilhelm Reich, si souvent cité et discuté dans l’AO, et sa démonstration du fait que le fascisme n’aurait pas été possible sans le désir des masses, se révèle indispensable.

Contrairement à Reich et, de ce point de vue encore, beaucoup plus proche de Guattari, l’atout d’Otto Gross consiste en ce qu’il a démontré, plus encore par sa trajectoire vitale que par ses écrits, la consonance contingente, et profondément nécessaire, liant désir et délire (ce qui sort du sillon, de la ligne droite). OG a tracé une arabesque existentielle. Son rapport avec les femmes, sa fascination pour le matriarcat, le fait qu’il ait eu, à quelques semaines d’intervalle, deux fils, et qu’il leur ait donné le même prénom, Peter, tout cela constitue un projectile lancé avec une virulence frondeuse dans l’honorable et respectable façade de la très catholique Autriche-Hongrie.

Proche des sœurs von Richtofen [4] et du cercle de Max Weber, OG attira sur lui l’attention réprobatrice du sociologue.

Contemporain du délitement de l’empire austro-hongrois et d’un temps où la Kulturkritk s’inquiétait de la décadence entendue comme phénomène social de grande ampleur, OG, issu de l’ aristocratie autrichienne, excellent élève ayant bénéficié d’un environnement familial socialement privilégié, scolarisé dans l’enseignement privé auquel s’est ajouté la présence de précepteurs, aurait pu prétendre à exercer une carrière, encouragée par son père, qui aurait confirmé en tous points son appartenance à une majorité occupant sans conteste une position de pouvoir et de domination. Bien au contraire, par une volte-face qui s’apparente à une révolte, nous affirmons, pour parler le guattaro-deleuzien, que : « ses investissements libidinaux impulsèrent dans une toute autre direction ses investissements préconscients d’intérêt, pour l’emporter dans un processus de devenir minoritaire  » ; et de traîtrise à l’égard de sa caste.

Par cet aspect il rejoint Franz Kafka, tel qu’il fut lu et compris par G&D.

OG, à l’issue d’années noires marquées par la guerre, l’errance, la misère, la solitude et la drogue, est retrouvé affaibli par la faim et le froid ; soigné pour pneumonie au sanatorium, mais meurt deux jours plus tard, en février 1920, puis est inhumé par erreur dans le cimetière juif de Berlin.

Dans une lettre à Milena, écrite en 1920, Franz Kafka raconte un épisode de sa rencontre avec Gross en 1917. Milena venait sans doute d’annoncer la mort d’OG. Kafka répond :

« J’ai à peine connu Otto Gross ; mais j’ai senti que quelque chose d’important tendait la main vers moi sur fond de ridicule. L’air désemparé de ses amis et de sa famille (sa femme, son beau-frère, et même le nourrisson mystérieusement silencieux au milieu des sacs de voyage – il ne fallait pas qu’il tombe de son lit quand il restait seul – qui buvait du café noir, mangeait des fruits, mangeait tout ce qu’on voulait) me faisait un peu penser au désarroi des disciples du Christ debout au pied du crucifié. Ce jour-là je rentrais justement de Budapest où j’avais accompagné ma fiancée et je faisais route, complètement épuisé, vers Prague où m’attendait l’hémorragie. Gross, sa femme et son beau-frère avaient pris le même train de nuit […] Gross m’a raconté quelque chose pendant presque toute la nuit (à part quelques petites interruptions pendant lesquelles vraisemblablement il se faisait des injections) ; du moins c’est ce qui m’a semblé, car à vrai dire je n’en ai pas compris le moindre mot. Il m’expliquait sa doctrine à partir d’un passage de la Bible que je ne connaissais pas, mais par lâcheté et par fatigue je ne lui ai pas dit. Sans interruption il analysait ce passage, sans interruption il apportait de nouveaux éléments, sans interruption il quêtait mon approbation. Je hochais mécaniquement de la tête alors que son image se brouillait devant mes yeux. D’ailleurs je crois que, même l’esprit clair, je n’aurais pas compris ce qu’il me disait, ma pensée est froide et lente […]. A Prague je ne l’ai revu que fugitivement » (cité par Jacques Le Rider, RSDV).

Le passage de la bible en question est probablement celui sur Caïn, le fils aîné d’Adam et Eve (Genèse, livre IV), voué au labeur agricole, qui tue son frère Abel, devenant le premier homicide, et est condamné à fuir perpétuellement.

C’est en référence à ce fils maudit d’Adam et Eve que l’anarchiste Erich Mühsam, partisan, sous l’influence d’OG, de l’intégration des classes dangereuses dans les forces révolutionnaires, intitula sa revue, laquelle publia plusieurs textes d’OG. Erich Mühsam est par ailleurs l’auteur d’une lettre à Freud dans laquelle il vante les mérites du « Docteur Gross », qui l’a complètement guéri en l’espace de six semaines des symptômes dont il souffrait, et attribue cette « réussite extraordinaire » à la « psychologue de génie » de Freud (PSYPO).

 

L’intercesseur Franz Kafka machine à rêves

 « L’individu humain se débat au centre d’un jeu de forces dont il a généralement renoncé à démêler le sens et son manque total de curiosité à cet égard paraît bien être la condition même de son adaptation à la vie sociale […]  ». (André Breton, Anthologie de l’humour noir, introduction aux textes choisis de Kafka).

OG finit sa vie en dormant sous les ponts, pendant que s’écroulaient les deux royaumes qui représentaient, eux aussi, une jonction : celle reliant l’Europe occidentale et l’Orient, comme en témoigne les propos pontifiants suscités par les célébrations de la Cacanie dans L’homme sans qualités de Robert Musil.

Kafka a rédigé un court texte intitulé « Le pont », issu des récits posthumes :

« J’étais dur et froid, j’étais un pont, j’étais tendu au-dessus d’un ravin. Mes orteils d’un côté, mes doigts crispés de l’autre, je m’étais encastré solidement dans l’argile croulante. Les pans de mon habit flottaient à mes côtés. Loin au-dessous grondait le torrent glacé. Aucun touriste ne s’égarait vers ces hauteurs inaccessibles ; le pont n’était encore mentionné sur aucune carte. Aussi je restais tendu et j’attendais ; je ne pouvais faire autre chose qu’attendre. A moins de tomber, aucun pont, une fois en place, ne peut cesser d’être un pont. […]

Il vint ; il éprouva ma solidité avec la pointe de fer de sa canne ; puis avec cette même pointe, il releva et arrangea derrière moi les pans de mon habit. […] Mais soudain, il sauta au milieu de mon corps à pieds joints. Je ressentis une violente douleur, sans comprendre ce qui arrivait. Qu’était-ce donc ? Un enfant ? Un rêve ? Un voyageur ? Un suicide ? Un esprit de tentation ou de destruction ? Et je me retournai pour me rendre compte. Un pont, se retourner ? Je n’avais pas achevé mon mouvement que, déjà, je commençai à tomber, que je tombai, et qu’en un instant je fus déchiré et transpercé par les roches aiguës qui m’avaient toujours si paisiblement regardé d’en bas à travers la ruée des flots ».

Y-aurait-il un devenir pont chez Kafka, tout comme il y a un devenir animal et un devenir minoritaire, tels qu’ils ont été saisis par G&D ?

Ce texte, quoi qu’il en soit, présente une forte analogie avec les récits de rêves, dont Kafka était coutumier, à tel point que FG, fasciné, préparait une anthologie « soixante-cinq rêves de Franz Kafka », rêves qu’il analysait sans relâche. Si la vie de FK s’est apparentée à un rêve, il est resté réticent à l’égard des interprétations psychanalytiques, et l’on peut dire avec FG que « là où l’interprétation freudienne s’arrêtait – avec « l’ombilic du rêve »- tout commence pour Kafka.

« Renonçant à faire passer leurs points de non-sens sous le joug d’une quelconque herméneutique, il les laissera proliférer, s’amplifier, pour engendrer d’autres formations imaginaires, d’autres idées, d’autres personnages, d’autres coordonnées mentales, sans surcodage structural d’aucune sorte. S’instaure alors le règne de processus créateurs antagonistes à l’ordre établi des significations. Processus de production d’une subjectivité mutante, porteuse de potentialités susceptibles d’enrichissements indéfinis ».

Bien loin de la réception existentialiste, le présentant, à l’instar de Kierkegaard, comme un précurseur ; loin également du débat politique autour de son supposé antitotalitarisme ou anti-stalinisme par anticipation, et de toutes les lectures thétiques ou thématiques, dont le symptôme le plus évident est l’adjectif « kafkaïen », qui dénaturent la puissance sauvage et disloquée de l’œuvre, le branchement deleuzo-guattarien connecte directement au devenir animal, passant évidemment par la métamorphose de Gregor Samsa en cancrelat, mais pistant plus avant, et plus loin, pour traquer cet humour féroce assimilable à l’effet K, tout comme les Curie ont détecté et nommé l’effet de la radioactivité.

L’œuvre de Kafka, et pour cause, produit sans trop d’effets « littéraires » ni d’affectation, un effet sur le processus primaire de l’inconscient trans-individuel de ses lecteurs ; elle est tout entière, dans son inachèvement fragmentaire, production d’intensités affectives.

A ce titre, le témoignage filmé de Max Brod, en 1968, est particulièrement intéressant : « Je peux montrer que Franz Kafka était plein de tendresse à travers une histoire à propos de mon père. Mon père dormait sur le canapé après le dîner et Franz qui me rendait visite a dû traverser cette pièce ; mon père a fait quelques mouvements alors qu’il était à moitié endormi, Kafka a levé les bras et a dit : « considérez-moi comme un rêve », puis il s’est faufilé sur la pointe des pieds dans ma chambre. Et c’est donc une indication claire de la façon dont la vie de Kafka, et la poésie, et la fantaisie, ont fusionné en dépit des limites habituelles que l’on a trop souvent tendance à accentuer, car pour lui ces limites s’effacent, il a vécu comme celui qui écrit et a écrit comme celui qui vit ».

« Considérez-moi comme un rêve ». Le problème n’est donc pas de savoir si, d’un point de vue biographique, le comportement de Kafka était celui d’un doux rêveur, lunatique qui n’aurait pas les pieds sur terre, assurément ce n’était pas son cas ; le problème n’est pas non plus d’identifier quels mécanismes sociologiques ont pu le conduire à adopter ce style qui tranche par son réalisme à caractère clinique, dans un genre fantastique dont la ville de Prague était prodigue, et très certainement son activité professionnelle liée au secteur des assurances l’a incité à développer cette tonalité si particulière du rapport factuel ; le problème est bien de saisir, ou mieux de sentir et de ressentir, en trouant le filtre intellectuel-rationnel, quels sont les embranchements, les connexions et raccordements qui incite le lecteur, confronté à la machine à rêve nommée Kafka, à se laisser emporter, glisser, charrier, sans espoir de retour indemne, dans les grands et forts courants du fluent onirique.

Contre Marthe Robert, et sa piteuse théorie du roman comme récit familial du névrosé, monnayable sur le marché des triangulations rances et des divans chancis, fausse monnaie de la norme marchande, misérable étalonnage de la littérature-de-grande-tête-molle-de-gondole, il est aisé de démontrer que si la lettre au père est si hyperboliquement œdipienne, cela ne relève nullement du hasard. Car c’est précisément l’hyperbole, et son effet de décalage, de recul, qui doit attirer l’attention.

Et encore, après avoir pisté l’animal, le mouvement continue par la traque des fantômes, et l’œuvre de Kafka en est pleine, dans son rapport fantomatique à l’existence qui passe par la relation épistolaire, laquelle, contrairement à l’aéroplane, au tramway, au train, moyens modernes de rapprochement physique des individus ou des amants, a la vertu de conjurer la proximité conjugale. Ainsi s’opère la césure salutaire entre le sujet d’énonciation et le sujet d’énoncé, césure qui ressemble à des schizes, et des lignes de fuite, puis les assemble en une cartographie mouvante, encore renouvelée, toujours à renouveler. La perversion innocente de K. dans ses rapports avec les femmes, n’est rendue possible que par ces lignes, discrètes secousses sismiques.

Ce n’est certes pas en utilisant une langue mineure comme dialecte, en faisant du régionalisme ou du ghetto, qu’on devient révolutionnaire ; c’est en utilisant beaucoup d’éléments de minorité, en les connectant, en les conjuguant, qu’on invente un devenir spécifique autonome imprévu (G&D, Mille Plateaux, p.134-135).

Le concept de littérature mineure comporte un enjeu politique à même l’analyse stylistique : créer la forme d’énonciation collective d’un peuple qui n’existe pas encore, aboutir ainsi à une déterritorialisation de la langue.

Emancipation, libération, Libéria ; cette déterritorialisation de ce peuple dont l’existence est à venir, peut aussi tourner à la farce, précédée par une tragédie de fiction. Ainsi le point de vue de Max Brod sur Otto Gross, qui s’exprime dans le roman « Le grand défi  » de 1918, plus que négatif, fait directement écho à ce péril. Durant une guerre massivement dévastatrice, quelques rares déserteurs et réfugiés ont fondé une colonie utopique, Libéria, régie par un certain Dr. Askonas. Ce personnage, marié mais entouré de maîtresses, prêche la libération intérieure des individus : « Je me défie de tout acte qu’un homme s’inflige contre lui-même. Se vaincre soi-même – oui, si pareille victoire n’était pas en même temps une défaite qu’on réserve à soi-même. La décomposition de l’amour, une humanité castrée et cadastrée, l’écroulement du monde dans les abstractions, - voilà où aboutissent les victoires sur soi-même !... A ce jeu-là on sacrifie l’amour et la bonté ! ». Ce docteur Askonas excite la méfiance du héros du roman : « Qui est ce Docteur Askonas ? Un rédempteur, qui se sacrifie à son rêve ? Ou un traître, un criminel qui défoule ses sombres instincts sous le manteau du messianisme ? ». L’histoire aboutit au drame. On s’aperçoit bientôt que Libéria est un camp d’enfermement où règne une autorité effrayante. Les habitants de Libéria se révoltent contre Askonas ; le camp est finalement anéanti par la guerre environnante. Constatant la faillite de son utopie, Askonas s’écrie : « On ne devrait songer à sauver l’humanité qu’après s’être acquitté de la tâche qui consiste à faire la pureté en soi-même ». (RSDV).

Il y a un étrange humour, certainement volontaire, par le truchement duquel le moraliste Max Brod attribue à cette colonie utopique, un nom, Libéria, qui est celui d’un Etat existant déjà depuis près d’un siècle en 1918, puisque fondé en 1822 par une société « philanthropique » américaine, aboutissant de fait à une république coloniale, peuplée d’esclaves noirs affranchis, avec l’objectif de diminuer le nombre des Afro-Américains aux Etats-unis d’Amérique. Il s’agit donc d’une parodie d’émancipation, d’autant plus déplorable qu’elle s’est effectuée au détriment des populations africaines autochtones.

La description de cette colonie utopique, imaginée par Max Brod, évoque surtout les échecs des premières communautés utopiques inspirée de Fourier ou de Saint-Simon, celles du Texas par exemple, et plus encore, par anticipation, le cauchemar de certaines communes hippies ou parareligieuses dont celle, emblématique, du pasteur Jim Jones. Son « Temple du peuple », mené d’une main de fer et re-territorialisée au Guyana sous la forme d’un proto-Etat, aboutit en 1978 à un immense suicide collectif par absorption de cyanure.

L’un des principaux enjeux de l’Anti-Œdipe, suite au reflux contre-révolutionnaire ayant succédé à l’après mai 68 : analyser comment certaines tentatives moléculaires, visant à inventer de nouvelles possibilités de vie, pouvaient se retourner. Au point d’aboutir, par l’absorption dans un pôle paranoïaque et fascisant, au fiasco molaire du surcodage barbare et/ou étatique.

« On voit mal ce que serait un Etat-amazone, un Etat des femmes, ou bien un Etat des travailleurs précaires, un Etat du « refus ». Si les minorités ne constituent pas des Etats viables, culturellement, politiquement, économiquement, c’est parce que la forme-Etat ne convient pas, ni l’axiomatique du capital, ni la culture correspondante. On a souvent vu le capitalisme entretenir et organiser des Etats non viables, suivant ses besoins, et justement pour écraser les minorités. Aussi la question des minorités est-elle plutôt d’abattre le capitalisme, de redéfinir le socialisme, de constituer une machine de guerre dont le but n’est plus la guerre d’extermination ni la paix de la terreur généralisée, mais le mouvement révolutionnaire (connexion des flux, composition des ensembles non dénombrables, devenir-minoritaire de tout le monde) » (G&D Mille Plateaux, p.590).

Le premier patient traité par Félix Guattari, étonnamment, stimule aussi l’intérêt quasiment obsessionnel du schizo-analyste pour Kafka : « Le cas de R. A., mon premier schizo, me prenait au minimum quatre à cinq heures par jour. Tout y passait. Y compris mes copains et même mes petites amies. Identifié bon gré mal gré à mon auteur préféré je lui faisais recopier Le Château. Il en vint même à se déguiser de façon incroyable en Kafka lui-même ».

 Guattari inventa à cette occasion la technique « magico-machinique du magnétophone », en proposant au patient la lecture et l’enregistrement du roman. La schizoanalyse ait commencé par la rencontre avec le double schizo de Kafka. L’auteur tchèque l’a par ailleurs inspiré en différents moments de son œuvre ou de sa vie, ébauchant parfois des touchants devenirs-Kafka » (PP Pelbart, devenir Kafka, Chimères).

Là où / et le ça / et l’inconscient réel

 « La psychologie de l’inconscient est la philosophie de la révolution », écrit OG. « Le processus schizophrénique est le potentiel de la révolution », répondent G&D, et grâce à cette reformulation, nous avons une nouvelle fois une excellente raison d’affirmer que, comme l’avait déjà démontré Isidore Ducasse, le progrès existe.

Mais de quel inconscient, de quel processus s’agit-il ?

Dans son séminaire de 1981, Félix Guattari délimite « quatre types d’inconscients :

– l’inconscient subjectif
– l’inconscient matériel
– l’inconscient territorial
– l’inconscient machinique.

l’inconscient subjectif , lié aux structures d’expression, cherche un certain type d’équilibre, d’expression, de mode de sémiotisation, d’où ses affinités avec les structures névrotiques ; l’inconscient matériel, tourné plutôt vers les dimensions de contenu, et de composantes hétérogènes que j’ai baptisées de psychotiques, est, quelque part, en contre-dépendance de l’inconscient névrotique ; l’inconscient territorial, celui de la famille, des champs territoriaux, des corps, des objets partiels, des rapports systémiques de famille, etc., est aussi, quelque part, à la recherche d’une pseudo-identité, même si cette identité est déterritorialisée à bien des égards, ne serait-ce que dans son fonctionnement systémique.

L’inconscient machinique, celui des champs possibilistes, celui des micro-politiques moléculaires, et aussi – puisqu’on ne se gêne pas, ici dans les formules à l’emporte-pièce – l’inconscient loin des équilibres stratifiés. Ce en quoi il diffère des autres : Tandis que l’inconscient machinique n’a pas de clef sémiotique en tant que telle ; il n’est pas hanté non plus par une sorte de paradis perdu, qui serait celui de l’inconscient psychotique, ni par des territoires. Il est fait de l’ensemble des possibles qui peuvent habiter toutes les dimensions de l’agencement.

Si vous voulez, par exemple, pour ceux qui ont lu l’Anti-Œdipe ce serait une dissociation de la notion d’inconscient schizo. Avec Gilles, on s’est débattu pendant des années, pour dissiper des malentendus terribles : « Quand on parle d’une entité schizophrénique ou d’un schizophrène d’hôpital, c’est différent du processus schizo », répétions-nous. On nous disait : « Ouais, vous avez découvert une nouvelle race de révolutionnaires, les schizophrènes d’hôpital, vous nous faites bien rigoler, ce sont des gens qui sont malheureux comme les pierres ! ». Nous disions : « Oui, oui, on sait bien », mais ça tournait toujours assez mal.

L’inconscient psychotique est celui du deuxième niveau dont j’ai parlé, celui de la dimension de contenu des agencements.

Tandis que le quatrième, l’inconscient machinique, est l’inconscient schizo, en tant qu’inconscient processuel ».

La triade lacanienne du réel, de l’imaginaire et du symbolique peut être comprise comme une reformulation des trois instances énoncées par la deuxième topique freudienne : ça, moi, surmoi. La caractéristique de G&D, comme du dernier Lacan, est d’accorder le primat, aux dépends du moi imaginaire et du surmoi symbolique, à l’inconscient réel, dans lequel production et désir sont inextricablement liés, production de désirs et désirs productifs. Or, ce réel occupe la même position que le quatrième inconscient, l’inconscient machinique, décrit ici par FG : ça machine. En effet, comme le précisent Guillaume Sibertin-Blanc (Deleuze et l’Anti-Œdipe) dans une perspective théorique, et Florent Gabaron-Garcia (L’héritage politique de la psychanalyse), d’un point de vue d’avantage orienté vers la clinique, le réel, continuum, flux, n’a de cesse de faire l’objet de prélèvements et de coupures, dans la plus parfaite univocité, sans stratification ontique, au sein de la machine, laquelle est simultanément machine historico-sociale, machine désirante, machine de machines.

Cette insistance sur les catégories de production et de machine a suscité la critique de Baudrillard, dans le Miroir de la production (1975), assimilant l’AO à un discours productiviste, et faisant du schème de la production le stade du miroir de l’espèce humaine.

Soulignons que ce miroir, s’il existe chez G&D, est singulièrement diffracté, et ressemble beaucoup moins à ce miroir ordinaire où l’enfant reconnaît son reflet, premier temps de la construction de son identité subjective, qu’aux miroirs de la Dame de Shanghai, tombant un à un sous les balles d’Orson Welles.

En effet, s’il est exact que la production (synthèse connective) et la reproduction du cycle de production exercent, par rapport à l’enregistrement (synthèse disjonctive) et à la consommation (synthèse conjonctive), un magistère processuel, de sorte que l’enregistrement et la consommation sont aussi des productions, il n’en reste pas moins que le capitalisme nécessite une instance d’anti-production, le socius ou corps plein du capital. Ainsi, « la véritable axiomatique est celle de machine sociale elle-même, qui se substitue aux anciens codages, et qui organise tous les flux décodés, y compris les flux de code scientifique et technique, au profit du système capitaliste et au service de ses fins ».

Revenons un instant à cette question des synthèses. G&D ont eu l’ambition, avec l’AO, de produire de la pop philosophie. Force est de reconnaître qu’il s’agit, au moins partiellement, d’un échec, car ce livre, s’il touche parfois au but, contient également de nombreux points d’achoppements, et des développements qui se révèlent, pour un lectorat issu de ce peuple qui manque, assez rébarbatifs.

L’emploi du vocabulaire kantien des synthèses en est un exemple. Sur le fond, le choix de ce lexique exigeant et technique, celui du Kant de la première Critique, est assez étrange. La théorie kantienne de la connaissance pourrait-elle être transposée, quitte à subir quelques améliorations, et avoir des effets explicatifs sur l’inconscient ? Non point : l’emploi d’un vocabulaire kantien exerce ici un effet de leurre, qui complique singulièrement la compréhension de ce qui est en jeu dans le procès sans sujet de l’inconscient réel.

En effet, lorsque G&D empruntent le lexique kantien de la synthèse, il importe de comprendre qu’il s’agit, en pratique, d’un détournement ; dans les processus décrits, qui ont trait aux flux et au désir, le mot synthèse doit s’entendre dans sens absolument non kantien, n’ayant aucun rapport avec la connaissance, avec l’intellect, ni même avec le psychisme, mais bien plutôt avec des phénomènes décrits par les sciences naturelles, tels que la photosynthèse ou la nucléosynthèse.

Encore faut-il préciser que la nature est industrieuse. Et que le même type de processus se retrouve dans les artefacts industriels.

Prenons l’exemple de la sidérurgie. L’industrie lourde de la production d’acier procède par synthèse connective, moment de la production au sens restreint : le minerai de fer, préparé par broyage et calibrage en grains, est traité dans l’usine d’agglomération. L’aggloméré obtenu, concassé et calibré, est ensuite chargé dans le haut fourneau avec du coke. Puis intervient la synthèse disjonctive, particulièrement évidente dans ce procédé dénommé coulée en lingots. A l’issue de ce procédé, en effet, les lingots démoulés, réchauffés puis écrasés, sont transformés soit en brames (ébauches de produits plats issus du « slabbing »), soit en blooms (futurs produits longs issus du « blooming »). Enfin intervient la synthèse conjonctive, qui voit la transformation du produit en marchandise disponible à la consommation.

Dans le plan d’immanence ou nous nous situons, ce n’est pas du tout par analogie que ces différentes étapes de synthèse s’appliquent au flux du désir, au réel inconscient, dans la production.

Ainsi Lyotard (Capitalisme énergumène), comparant les conclusions de Baudrillard dans « Pour une critique de l’économie politique du signe » à celles de G&D dans l’AO, insiste sur leur divergence. Alors que le désir, chez Baudrillard, freudien à cet égard, est pensé en terme de sujet, et que la production désirante est assimilée à un signifiant nihiliste, G&D partent des machines désirantes et font usage des catégories de la connexion, de la disjonction et de la conjonction, c’est-à-dire du branchement et de la coupure ; la fonction de leur discours n’est pas de métaphoriser, mais de produire des catégories économiques annihilant toute possibilité d’un rabattement signifiant.

 Dans les articles « machines » et « machinisme » du Dictionnaire critique du marxisme, sont distinguées trois formes de machine, ainsi que deux formes de système de machines.

D’un point de vue technique, les machines peuvent être classées en trois catégories : les machines simples (treuil, levier, poulies), les machines-outils (métier à tisser, machine à vapeur) et les machines automatiques qui obéissent à un programme et participent de la révolution technique dont Marx n’a pu qu’esquisser l’analyse.

Le système de machines peut prendre deux formes : soit un ensemble de machines-outils identiques, accomplissant simultanément les mêmes opérations au cours du procès de travail, soit un ensemble de machines-outils spécialisées, se complétant pour permettre à l’objet de travail de parcourir le cycle entier de sa transformation en produit nouveau. Labica et Bensussan précisent : « les conséquences du machinisme en tant que système complexe sont considérables. On observe en effet que les machines peuvent à leur tour être produites par des machines ».

Nous pouvons en déduire qu’il existe un troisième système de machines, constitué de machines automatiques : c’est la singularité de notre temps.

Si G&D peuvent à bon droit être qualifiés de post-structuralistes, c’est précisément que leur rencontre s’est opérée à la suite de la publication d’un texte, « Machine et structure », dans lequel la structure est destituée au profit de la machine, tout comme le symbolique au profit du réel chez Lacan, au tournant des années 1960 à 1970.

Dès 1955, comme le pointe avec une remarquable lucidité Claire Pagès, dans la séance du séminaire II (« Freud, Hegel, et la machine »), Lacan, à partir des développements sur « Au-delà du principe de plaisir », en vient à demander ce qu’il y a de nouveau de Hegel à Freud, ou d’original chez Freud par rapport à Hegel. Au terme du séminaire, il conclut qu’il y a beaucoup de Hegel à Freud, soit l’avènement du monde la machine. Mais Lacan n’en reste pas à ce constat historique. Selon lui, Hegel ne s’est pas, contrairement à Freud, montré à même de penser la machine et l’énergie : « Il y a dans Freud une chose dont on parle, et dont on ne parle pas dans Hegel, c’est l’énergie. Voilà la préoccupation majeure, la préoccupation qui domine […]. Entre Hegel et Freud, il y a l’avènement d’un monde la machine. L’énergie, je vous l’ai fait remarquer la dernière fois, est une notion qui ne peut apparaître qu’à partir du moment où il y a des machines ».

 Dans sa théorie des quatre discours , Jacques Lacan l’indique : le discours du maître est ce qui produit de l’objet petit a (plus-de-jouir, objet cause du désir). Ce maître (S1) ne doit pas forcément être personnifié, il peut s’agir d’un signifiant maître s’incarnant dans un énoncé. La vérité de ce maître est sa division subjective (sujet barré). Son autre, destinataire de son adresse, est le savoir (S2) ou batterie des signifiants. La vérité que ce savoir représente, tant bien que mal, est cet étrange objet, insaisissable et mouvant, que Lacan fait dériver à partir de l’agalma du Banquet de Platon.

 Quel est, en 2020, le signifiant maître, de quelle race impudente son discours provient-il ? Situons très précisément son épicentre dans la Silicon Valley, centre de pilotage planétaire du GPS. L’énoncé érigé au rang de signifiant maître peut se formuler de mille manières, mais tourne toujours autour de ce message : « Ayez le courage de devenir pleinement vous-même, soyez connecté [5] ». En ce sens, le GPS peut-être conçu comme une grande machine désirante, une machine de machines, produisant des subjectivités automatiques entièrement tournées vers la valorisation, et dont les rouages sont les influenceurs, les instagrameurs, les youtubeurs, les militants en tous genres de l’entrepreneuriat de soi-même, et autres conférenciers TED (S1).

La division subjective propre à ce discours provient du décalage intégral existant entre le contexte propre à l’élaboration des innovations technologiques qui l’ont rendu possible, à savoir l’hystérie contre-culturelle hippie, les expériences de vie communautaire, la circulation libre, sans entrave de propriété, des idées, d’une part, et d’autre part, la forme inédite et monstrueuse d’accumulation primitive qui aboutit à la domination de conglomérats mondiaux à caractère monopolistique (dits « GAFAM ») ; le tout formant, de Jim Morrison à Steve Jobs, un parfait sujet barré.

L’autre de ce discours, le destinataire du message, peut être identifié au professorat véhiculant le savoir universitaire, enjoint d’identifier des parades. Les exemples étant légion, choisissons-en deux, ayant pour intérêt de se compléter et de s’éclairer mutuellement. Premièrement, Bernard Stiegler, nous ayant malheureusement quitté il y a quelques semaines, et dont le propos tient en une alerte critique et documentée, s’appuyant sur la philosophie de la technique, visant les processus de rétention secondaire, externalisés, qui dépossédent le sujet de ses facultés de mémoire, de pensée et de sa créativité, et proposant des solutions institutionnelles et politiques, afin de sauver le techno-capitalisme de ses excès. Deuxièmement, Céline Lafontaine, qui tente de démontrer que le structuralisme est la transposition, dans le champ théorique des sciences humaines, des partis pris de la cybernétique (S2).

Cependant, en l’occurrence, la vérité de ces signifiants universitaires, demeurant sans conséquence, est également leur limite, et ce qui est produit en–deçà de ces nouvelles théories critiques qui demeurent des critiques théoriques, c’est la manifestation d’un manque, le manque d’armes, et la révélation d’une nécessité, celle de l’armement comme objet cause du désir (objet petit a).

Envers du discours du maître, celui de l’analyste produit du signifiant maître. Devant une assemblée d’étudiants ayant participé aux soulèvements de mai 68, Lacan exprime ainsi le réel de leur désir : « Vous êtes à la recherche d’un maître, vous le trouverez ! ». Il inaugure ainsi la série des commentaires acrimonieux ou condescendants des coteries analytiques à l’égard des perspectives révolutionnaires, qui commencent dès « L’univers contestationnaire (sic(k) !) » d’André Stéphane, puis donne lieu à une étonnante variété de considérations réactionnaires, dont l’énumération serait aussi fastidieuse que vaine. Citons cependant « L’homme sans gravité » de Charles Melman, qui à sa manière fait figure de sommet, car il comporte l’intérêt d’oser un diagnostic psychosocial global et de développer le registre complet des litanies, déplorations et obsessions conservatrices : perversion généralisée, diffusion des états-limites et des troubles narcissiques, mutation anthropologique aux conséquences incalculables, déclin du nom du père, trou dans la structure symbolique etc… Les lacaniens, en premier chef, s’illustrent régulièrement dans ce genre de billevesées, qui ferait passer les fidèles de Saint-Nicolas-du-Chardonnet pour des adeptes de rituels orgiaques extatico-psychédéliques, et Bruno Retailleau (« taïaut, taïaut ! ») pour Timothy Leary.

Force est de souligner que nous ne sommes pas sortis des années d’hiver, telles qu’elles furent décrites par Félix Guattari. Les structures sont encore descendues dans la rue, manifestation du symbolique pour tous. L’inconscient a précédé les corps dans le confinement. Florent Gabaron-Garcia, dans son ouvrage sur l’héritage politique de la psychanalyse, permet de comprendre comment s’est opérée l’occultation du potentiel subversif de l’analyse. Ce potentiel, Pierre-Henri Castel en fait, bizarrement, une spécificité de la réception française du freudisme. La trajectoire d’existence d’Otto Gross le dément, point. Ou ne le dément point, selon la présentation que l’on peut effectuer, a posteriori, de son cas. Et du diagnostic, confirmé ou infirmé, de sa démence.

La pratique de la schizo-analyse, dans ce contexte, fait office de grand déconfinement, d’ouverture aux forces du dehors, grâce à laquelle il ne s’agit nullement de discourir, ni d’obtenir un signifiant maître, mais bien d’enclencher le processus qui défait les rivets des blocages névrotiques : « La tâche de la schizo-analyse est de défaire inlassablement les moi et leurs présupposés, de libérer les singularités prépersonnelles qu’ils enferment et refoulent, de faire couler les flux qu’ils seraient capables d’émettre, de recevoir ou d’intercepter, d’établir toujours plus loin et plus fin les schizes et les coupures bien au-dessous des conditions d’identité, de monter les machines désirantes qui recoupent chacun et groupent avec d’autres points car chacun est un groupuscule et doit vivre ainsi […]. La schizo-analyse s’appelle ainsi par ce que, dans tout son procédé de cure, elle schizophrénise, au lieu de névrotiser comme la psychanalyse ».

Clore ici le dossier relatif à Lacan et au lacanisme, implique de revenir sur le fait que le maître du retour revendiqué à Freud s’est fendu à plusieurs reprises, dans le contexte de ses séminaires, de remarques élogieuses à propos du travail de Deleuze, concernant sa préface aux écrits de Sacher-Masoch, mais également ses deux opus « Logique du sens » et « Différence et répétition », enjoignant ses auditeurs à produire des travaux égalant cette excellence dans le renouvellement d’une approche non sclérosée de la structure.

C’est à cette période, alors qu’il est pris dans la nasse d’un auditoire composé en grande partie de maos althussériens, qu’il avance : « J’ai rêvé cette nuit que, quand je venais ici, il n’y avait personne. C’est où se confirme le caractère de vœu du rêve ». (Jacques Lacan, séminaire livre XX, Encore, 15 mai 1973, texte « établi » par Jacques-Alain Miller).

Il n’est pas interdit de penser qu’il y ait une légère pointe d’ironie derrière ces propos. Il est également permis d’affirmer qu’il n’y en a positivement aucune : Lacan exprime sa détresse ; se trouver devant un auditoire dont les attentes le conduisent à une impasse. Rêvons un instant à ce qu’aurait pu devenir le lacanisme si l’influence de l’auteur de Machine et structure (et celle de Deleuze) avait été en mesure de s’exercer sans entrave, au détriment des althussériens évincés. Le passage de SRI (Symbolique, Réel, Imaginaire) à RSI aurait alors pris une allure beaucoup plus productive, plus aboutie, loin des demi-mesures hésitantes dans lesquelles il s’est empêtré ; sans doute aurait-il pu éviter les apories scientistes de la topologie, et se laisser engrener dans le réel de la machine.

Notons en passant que le retour du refoulé Guattari dans le lacanisme contemporain pourrait être détecté dans une lecture symptomale de Zupanczik et de l’école de psychanalyse théorique de Llubanja (cela devrait faire l’objet d’une scène clef de Schizopolis 3).

Pour en revenir au caractère de vœu du rêve, écoutons ce que le bon vieux Bill, William Burroughs, nous dit à ce sujet : « Freud établit que les rêves expriment toujours l’accomplissement d’un vœu. Le contenu du rêve peut être effrayant ou répugnant pour le rêveur parce que le vœu exprimé est inconscient. Considérons le syndrome des cauchemars de combat. Le vétéran rêve qu’il se retrouve dans une situation de combat. Dans quel sens s’agit-il de l’accomplissement d’un vœu ? ».

Quel est, aujourd’hui, le rêve de l’Etat, et de son appareil de capture ? Répondre à cette question impose la distinction heuristique, au préalable, entre la méthode paranoïaque-critique et la schizo-analyse. En effet, si la méthode paranoïaque-critique peut être définie, selon les termes mêmes de Dali, comme « une méthode spontanée de connaissance irrationnelle basée sur l’association interprétative-critique des phénomènes délirants », la schizo-analyse pourra très justement être caractérisée, symétriquement, comme « une pratique constructiviste de production d’agencements basée sur la série affirmative-créative des processus désirants ».

 Il n’est nul besoin d’affubler Gérald Darmanin de bacchantes à la Dali pour comprendre que l’Etat est aujourd’hui acculé, et contraint d’adopter la méthode paranoïaque-critique, en particulier lorsqu’il est confronté aux mouvements sociaux et aux nouvelles formes de contestation. Comment expliquerait-on, autrement, que se trouvent tant de blessés, de mutilés, d’éborgnés, parmi des manifestants dont le seul tort se résume à exiger un léger ajustement des variables de coexistence ?

 Comment cet appareil de capture, essentiellement policier dans ses moyens et dans ses fins, police des conduites, police des désirs au service du capital, pourrait-il parvenir à ce que celles et ceux qui sortent et prennent le risque d’affronter l’arbitraire et la violence, ne voient pas qu’elles voient, n’entendent pas ce qu’ils entendent, ne sentent pas ce qu’elles sentent, et ne ressentent pas l’état profondément dégradé de cet Etat, qui atteint un point tel que son existence même n’est plus rien en dehors de cette dégradation ?

 La panique défensive de l’état et de sa police, l’outrance si peu policée dans le sauvetage d’un mode de vie menacé d’extinction, dans la dévastation du monde, s’arc-boute dans l’ombre épaisse du crépuscule. En regard, c’est une belle attitude, et une superbe occupation de l’espace et du temps , par-delà les ronds-points et les blocs, que d’inventer de nouvelles possibilités de vie. La politisation de l’inconscient, un temps estompée mais jamais effacée, leste le viatique en puissance de masse et d’énergie, dans le profond paysage où se dessinent les lignes de fuite. La naissance de cette nouvelle race des schizo-analystes qu’appelaient de leurs vœux G&D à la fin de l’AO, uniment analystes, activistes, philosophes-artistes, s’apparente à la mutation anthropologique tant redoutée par les tenants collets montés du paranoïaque-critique. Ces derniers restent, par leur mentalité et leurs perspectives, dans l’ancien régime de production désirante ; le mode de vie capitaliste devient de plus en plus visiblement artificiel, désagréablement factice, se vide de sa substance, s’enveloppe d’une aura crépusculaire.

 Le cheminement prévisible, dont les premiers effets sont déjà sensibles, de ce processus de dégradation, conduit le GPS, ainsi que son appareil étatique de capture, de la stase paranoïaque-critique où son délire vain le secoue et l’épuise, à la bulle catatonique dans laquelle il ne saurait tarder à atteindre le point d’intensité zéro. Cette bulle ressemble à une grande maison de verre ; sur ses parois, le leurre de la transparence ne reflète à tout instant que le réel de son opacité.

Les symptômes sont des oiseaux qui cognent du bec contre la fenêtre. Devenons ornithologues. En chaque ornithologue sommeille une frégate. L’aigle, le corbeau, l’immortel pélican, le canard sauvage , la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, nous verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content [6]. Ils sauront ce que cela signifie. Aujourd’hui nous dormons [7]. Demain non plus.

Franck Cuviller, Comité schizogéologique de Lille.

Notice Bibliographique :

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Deleuze Gilles & Guattari Félix, L’Anti-Oedipe, 1972 (AO).

Gabaron-Garcia, L’héritage politique de la psychanalyse, La Lenteur, 2018.

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Guattari Félix, Ecrits pour l’Anti-Œdipe, Lignes Manifeste, 2005.

Hausmann Raoul, Courrier dada, Allia, 1992 (CRDD).

Lyotard Jean-François, Capitalisme énergumène, in Des dispositifs pulsionnels, UGE, 1973.

Musigny Jean-Paul, La Révolution mise à mort par ses célébrateurs, même, Nautilus, 2001 (RMMC).

Pagès Claire, Hegel & Freud Les intermittences du sens, CNRS éditions, 2015.

Sibertin-Blanc, Deleuze et l’Anti-Oedipe, PUF, 2010.

[1] Raoul Hausmann s’est livré à une joute poétique qu’il ne faut pas hésiter à qualifier d’homérique avec les lettristes, accessible sur l’excellent site UbuWeb (ubu.com). Il a par ailleurs entretenu une correspondance avec Guy Debord.

[2] Voir Mark Downham, Cyberpunk, Allia, 2013.

[3] PHC : philosophe de l’esprit, épistémologue des sciences humaines, psychanalyste lacanien . Il a quitté en 2017 l’association lacanienne internationale dont le conservatisme droitier (prise en charge d’enfants réfugiés assimilée à un « dévoiement politique ») lui est devenu insupportable.

[4] dont l’une devint l’épouse de DH Lawrence, l’auteur d’Eros et les chiens, tant admiré par G&D.

[5] Il importe peu que ce message soit complété d’un « soyez connecté... à vous-mêmes … à vos proches … aux réseaux sociaux » puisque, d’un point de vue schizo-analytique, cela revient exactement au même : nous sommes tous des groupuscules en réseau.

[6] Lautréamont, merci.

[7] Dominique Meens, merci. DM, écrivain, poète, ornithologue, auteur de Aujourd’hui je dors , P.O.L., 2003.

 

 

SCHIZOPOLIS 2

paru dans lundimatin#268, le 21 décembre 2020

 



22 juil. 2016

le courant de l’été 1895





Dans le courant de l’été 1895, j’ai eu l’occasion de soigner par la psychanalyse une jeune femme de mes amies, très liée également avec ma famille. L’on conçoit que ces relations complexes créent chez le médecin, et surtout chez le psychothérapeute, des sentiments multiples. Le prix qu’il attache au succès est plus grand, son autorité est moindre. Un échec peut compromettre une vieille amitié avec la famille du malade. Le traitement a abouti à un succès partiel: la malade a perdu son anxiété hystérique, mais non tous ses symptômes somatiques. Je ne savais pas très bien à ce moment quels étaient les signes qui caractérisaient la fin du déroulement de la maladie hystérique et j’ai indiqué à la malade une solution qui ne lui a pas paru acceptable. Nous avons interrompu le traitement dans cette atmosphère de désaccord, à cause des vacances d’été. Quelque temps après, j’ai reçu la visite d’un jeune confrère et ami qui était allé voir ma malade - Irma - et sa famille à la campagne. Je lui ai demandé comment il avait trouvé Irma, et il m’a répondu: « Elle va mieux, mais pas tout à fait bien. »

Je dois reconnaître que ces mots de mon ami Otto, ou peut- être le ton avec lequel ils avaient été dits, m’ont agacé. J’ai cru y percevoir le reproche d’avoir trop promis à la malade, et j’ai attribué, à tort ou à raison, l’attitude partiale présumée d’Otto à l’influence de la famille de la malade, qui, je le croyais du moins, n’avait jamais regardé mon traitement d’un œil favorable. Au reste l’impression pénible que j’avais éprouvée ne s’est pas précisée dans mon esprit et je ne l’ai pas exprimée. Le soir même, j’ai écrit l’observation d’Irma pour pouvoir la communiquer en manière de justification à notre ami commun le Dr M... qui était alors la personnalité dominante de notre groupe. La nuit (probablement vers le matin), j’ai eu le rêve suivant, que j’ai noté dès le réveil.

RÊVE DU 23-24 JUILLET 1895

Un grand hall - beaucoup d’invités, nous recevons. - Parmi ces invités, Irma, que je prends tout de suite à part, pour lui reprocher, en réponse à sa lettre, de ne pas avoir encore accepté ma « solution ». Je lui dis: « Si tu as encore des douleurs, c’est réellement de ta faute. » - Elle répond: « Si tu savais comme j’ai mal à la gorge, à l’estomac et au ventre, cela m’étrangle. » - Je prends peur et je la regarde. Elle a un air pâle et bouffi, je me dis: n’ai-je pas laissé échapper quelque symptôme organique ? Je l’amène près de la fenêtre et j’examine sa gorge. Elle manifeste une certaine résistance comme les femmes qui portent un dentier. Je me dis: pourtant elle n’en a pas besoin. -Alors elle ouvre bien la bouche, et je constate, à droite, une grande tache blanche, et d’autre part j’ aperçois d’extraordinaires formations contournées qui ont l’apparence des cornets du nez, et sur elles de larges eschares blanc grisâtre. - J’appelle aussitôt le Dr M..., qui à son tour examine la malade et confirme... Le Dr M... n’est pas comme d’habitude, il est très pâle, il boite, il n’a pas de barbe.. . Mon ami Otto est également là, à côté d’elle, et mon ami Léopold la percute par-dessus le corset; il dit: « Elle a une matité à la base gauche », et il indique aussi une région infiltrée de la peau au niveau de l’épaule gauche (fait que je constate comme lui, malgré les vêtements)... M... dit: « Il n’y a pas de doute, c’est une infection, mais ça ne fait rien; il va s’y ajouter de la dysenterie et le poison va s’éliminer. » Nous savons également, d’une manière directe, d’où vient l’infection. Mon ami Otto lui a fait récemment, un jour où elle s’était sentie souffrante, une injection avec une préparation de propyle, propylène... acide propionique... triméthylamine (dont je vois la formule devant mes yeux, imprimée en caractères gras)... Ces injections ne sont pas faciles à faire... il est probable aussi que la seringue n’était pas propre.
Ce rêve frappe par un trait parmi d’autres. On voit tout de suite à quels événements de la journée il se rattache et de quel sujet il traite. Le récit préliminaire nous a renseignés là-dessus. Les nouvelles que m’a communiquées Otto sur l’état de santé d’Irma, l’histoire de la maladie que j’ai rédigée tard dans la nuit ont continué à me préoccuper pendant le sommeil. Malgré cela personne ne pourrait comprendre la signification du rêve après une simple lecture du récit préliminaire et du rêve lui-même. Moi-même je ne la connais pas. Je suis surpris par les symptômes morbides dont Irma se plaint à moi en rêve, ce ne sont pas ceux pour lesquels je l’ai soignée. L’idée absurde d’une injection avec de l’acide propionique, les encouragements du Dr M... me font sourire. La fin du rêve me paraît plus obscure et plus touffue que le commencement. Pour comprendre la signification de tout cela, je me décide à faire une analyse détaillée.
Le hall - beaucoup d’invités, nous recevons. Nous habitions cette année-là à Bellevue une maison isolée sur l’une des collines qui se rattachent au Kahlenberg. Cette maison, qui avait été bâtie pour être un local public, avait des pièces extraordinairement hautes en forme de hall. Le rêve a eu lieu à Bellevue quelques jours avant l’anniversaire de ma femme. La veille, ma femme avait dit qu’elle s’attendait à recevoir à son anniversaire plusieurs amis, entre autres Irma. Mon rêve anticipe sur cet événement: c’est l’anniversaire de ma femme, et nous recevons, dans le grand hall de Bellevue, une foule d’invités et parmi eux Irma.
Je reproche à Irma de n’avoir pas encore accepté la solution ; je lui dis: « Si tu as encore des douleurs, c’est de ta faute. » J’aurais pu lui dire cela éveillé, je le lui ai peut-être dit. Je croyais alors (j’ai reconnu depuis que je m’étais trompé) que ma tâche devait se borner à communiquer aux malades la signification cachée de leurs symptômes morbides; que je n’avais pas à me préoccuper de l’attitude du malade: acceptation ou refus de ma solution, dont cependant dépendait le succès du traitement (cette erreur, maintenant dépassée, a facilité ma vie à un moment où, en dépit de mon inévitable ignorance, il fallait que j’eusse des succès). La phrase que je dis en rêve à Irma me donne l’impression que je ne veux surtout pas être responsable des douleurs qu’elle a encore: si c’est la faute d’Irma, ce ne peut être la mienne. Faut-il chercher dans cette direction la finalité interne du rêve ?
Plaintes d’Irma; maux de gorge, de ventre et d’estomac, sensation de constriction. Les douleurs d’estomac faisaient partie des symptômes présentés par ma malade, mais elles étaient peu marquées; elle se plaignait surtout de sensations de nausées et de dégoût. Les maux de gorge, les maux de ventre, les sensations de constriction jouaient chez elle un rôle minime. Ce choix de symptômes du rêve me surprend, je ne me l’explique pas pour le moment.
Elle a un air pâle et bouffi. Ma malade était toujours rose. Je suppose qu’ici une autre personne se substitue à elle.
Je m’effraie à l’idée que j’ai pu négliger une affection organique.Cette crainte est aisée à comprendre chez un spécialiste qui a affaire à peu près uniquement à des nerveux et qui est [102] amené à mettre sur le compte de l’hystérie une foule de symptômes que d’autres médecins traitent comme des troubles organiques. Cependant il me vient, je ne sais pourquoi, un doute quant à la sincérité de mon effroi. Si les douleurs d’Irma ont une origine organique, leur guérison n’est plus de mon ressort: mon traitement ne s’applique qu’aux douleurs hystériques. Souhaiterais-je une erreur de diagnostic pour n’être pas responsable de l’insuccès ?
Je l’amène près de la fenêtre, pour examiner sa gorge. Elle manifeste une certaine résistance comme les femmes qui ont de fausses dents. Je me dis: elle n’en a pourtant pas besoin. Je n’ai jamais eu l’occasion d’examiner la gorge d’Irma. L’événement du rêve me rappelle qu’il y a quelque temps j’ai eu à examiner une gouvernante qui au premier abord m’avait donné une impression de beauté juvénile et qui, quand il s’est agi d’ouvrir la bouche, s’est arrangée de manière à cacher son dentier. A ce cas se rattachent d’autres souvenirs d’examens médicaux et de menus secrets dévoilés à cette occasion et gênants à la fois pour le malade et pour le médecin. - Elle n’en a pas besoin, semble être au premier abord un compliment à l’adresse d’Irma, mais j’y pressens une autre signification. Quand on s’analyse attentivement, on sent si on a épuisé les pensées amassées sous le seuil de la conscience. La manière dont Irma se tient près de la fenêtre me rappelle brusquement un autre événement. Irma a une amie intime pour qui j’ai une très vive estime. Un soir où j’étais allé lui rendre visite, je l’ai trouvée, comme dans mon rêve, debout devant la fenêtre, et son médecin, ce même Dr M..., était en train de dire qu’elle avait de fausses membranes diphtériques. Le Dr M... et les fausses membranes vont bien apparaître l’un et l’autre dans la suite du rêve. Je songe à présent que j’étais arrivé ces derniers mois à la conclusion que cette dame était également hystérique. D’ailleurs Irma elle-même me l’avait dit. Mais que sais-je au juste de son affection ? Ceci seulement: c’est qu’elle éprouve la sensation de constriction hystérique tout comme l’Irma de mon rêve. J’ai donc remplacé en rêve ma malade par son amie. Je me rappelle maintenant m’être souvent imaginé que cette dame pourrait m’appeler pour la guérir de son mal. Mais dans ces moments mêmes, cela me paraissait invraisemblable, car elle est très réservée. Elle se raidit, comme dans le rêve. Une autre explication serait qu’elle n’en a pas besoin; elle s’est montrée jusqu’à présent [103] assez forte pour dominer ses états nerveux sans aide étrangère. Restent quelques traits que je ne peux rapporter ni à Irma ni à son amie: pâle, bouffie, fausses dents. Les fausses dents me rappellent la gouvernante dont j’ai parlé, mais j’ai tendance à m’en tenir aux mauvaises dents. Je me rappelle alors une autre personne à qui cela peut s’appliquer. Je ne l’ai jamais soignée, je ne souhaite pas avoir à le faire: elle est gênée avec moi et doit être une malade difficile. Elle est habituellement pâle et, à un moment, dans une bonne période, elle était bouffie (Note 1. C’est à cette troisième personne également qu’il convient de rapporter les maux de ventre au sujet desquels je ne me suis pas encore expliqué, Il s’agit de ma propre femme. Les maux de ventre me rappellent une occasion où je m’aperçus clairement de sa pudeur. Je conviens que je ne suis pas très aimable dans ce rêve pour Irma et pour ma femme; peut-être voudra-t-on considérer comme circonstance atténuante le fait que je les compare en somme à la malade idéale facile à traiter.)
J’ai donc comparé ma malade Irma à deux autres personnes qui ont toutes deux manifesté quelque résistance contre le traitement. Pourquoi, dans mon rêve, lui ai-je substitué son amie? Sans doute parce que je souhaitais cette substitution; l’amie m’est plus sympathique ou je la crois plus intelligente. Je trouve Irma sotte parce qu’elle n’a pas accepté ma solution. L’autre serait plus intelligente, elle suivrait donc mieux mes conseils. La bouche s’ouvre bien alors: elle me dirait plus qu’Irma. (Note 2. J’ai le sentiment que l’analyse de ce fragment n’est pas poussée assez loin pour qu’on en comprenne toute la signification secrète. Si je poursuivais la comparaison des trois femmes, je risquerais de m’égarer. Il y a dans tout rêve de l’inexpliqué; il participe de l’inconnaissable.)
Ce que je vois dans la gorge: Une tache blanche et des cornets couverts d’eschares. La tache blanche me fait penser à la diphtérie et par là à l’amie d’Irma; elle me rappelle aussi la grave maladie de ma fille aînée, il y a deux ans, et toute l’angoisse de ces mauvais jours. Les eschares des cornets sont liées à des inquiétudes au sujet de ma propre santé. J’avais, à la même époque, utilisé fréquemment la cocaïne pour combattre un gonflement douloureux de la muqueuse nasale; il y a quelques jours, on m’a appris qu’une malade qui avait appliqué le même traitement avait une nécrose étendue de la muqueuse. D’autre part, en recommandant, dès 1885, la cocaïne, je m’étais attiré de sévères reproches. Enfin un très cher ami, mort dès avant 1895, avait hâté sa fin par l’abus de ce remède.
[104] J’appelle vite le Dr M... qui à son tour examine la malade. Ceci peut répondre simplement à la place que le Dr M... tient parmi nous. Mais «vite» est assez frappant pour exiger une explication spéciale. Cela me rappelle un événement pénible de ma vie médicale. J’avais provoqué, chez une de mes malades, une intoxication grave en prescrivant d’une manière continue un médicament qui à ce moment-là était considéré comme anodin: le sulfonal; et j’ai appelé en hâte à l’aide mon confrère, plus âgé et plus expérimenté. Un détail me persuade qu’il s’agit bien de ce cas. La malade qui a succombé à l’intoxication portait le même prénom que ma fille aînée. Jusqu’à présent je n’avais jamais songé à cela; cela m’apparaît maintenant comme une punition du ciel. Tout se passe comme si la substitution de personnes se poursuivait ici dans un autre sens: cette Mathilde-ci pour l’autre; oeil pour oeil, dent pour dent. Il semble que j’aie recherché toutes les circonstances où je pourrais me reprocher quelque faute professionnelle.
Le Dr M... est pâle, imberbe, il boite. Il est exact que sa mauvaise mine a souvent inquiété ses amis. Mais les deux autres traits doivent appartenir à quelque autre personne. Je songe brusquement à mon frère aîné imberbe qui vit à l’étranger; le Dr M... du rêve lui ressemble en gros, autant qu’il m’en souvienne. J’ai reçu il y a quelques jours la nouvelle qu’il boitait, par suite d’une atteinte arthritique de la hanche. Il doit y avoir une raison pour que dans mon rêve j’aie uni ces deux personnes. Je me rappelle en effet en avoir voulu à tous deux pour le même motif. L’un et l’autre avaient repoussé une proposition que je leur avais faite.
Mon ami Otto est à présent à côté de la malade et mon ami Léopold l’examine et trouve une matité à la base gauche. Mon ami Léopold est également médecin, c’est un parent d’Otto. Il se trouve que tous deux exercent la même spécialité, ce qui fait qu’ils sont concurrents et qu’on les compare souvent l’un à l’autre. Ils ont été tous deux mes assistants pendant plusieurs années, alors que je dirigeais une consultation publique pour maladies nerveuses de l’enfance. Il s’y est souvent produit des faits analogues à ceux du rêve. Pendant que je discutais le diagnostic avec Otto, Léopold avait examiné l’enfant à nouveau et apportait une contribution intéressante et inattendue qui [105] permettait de trancher le débat. Il y avait entre les deux cousins la même différence de caractère qu’entre l’inspecteur Bräsig et son ami Karl. L’un était plus brillant, l’autre lent, réfléchi, mais profond. Lorsque j’oppose dans mon rêve Otto au prudent Léopold, c’est apparemment pour faire valoir ce dernier. C’est en somme ce que j’ai fait avec Irma, malade indocile, et son amie plus intelligente. Je remarque à présent l’une des voies de l’association des idées dans mon rêve: de l’enfant malade à l’hôpital des enfants malades. La matité à la base gauche doit être le souvenir d’un cas où la solidité de Léopold m’avait particulièrement frappé. J’ai l’impression aussi qu’il pourrait s’agir d’une affection métastatique ou que c’est peut-être encore une allusion à la malade que je souhaiterais avoir à la place d’Irma. Cette dame en effet, autant que j’en peux juger, feint d’être atteinte de tuberculose.
Une région infiltrée de la peau au niveau de l’épaule gauche. Je sais immédiatement qu’il s’agit de mon propre rhumatisme de l’épaule que je ressens régulièrement chaque fois que j’ai veillé tard. Le groupement même des mots dans le rêve prête à équivoque: que je sens comme lui doit signifier: je ressens dans mon propre corps. Par ailleurs je songe que l’expression «région infiltrée de la peau» est bizarre. Mais nous connaissons l’infiltration au sommet gauche en arrière, elle a trait aux poumons et par conséquent de nouveau à la tuberculose.
Malgré les vêtements. Ce n’est qu’une incidente. Nous faisions, bien entendu, déshabiller les enfants que nous examinions à l’hôpital; on est obligé de procéder autrement en clientèle avec les malades femmes. Ces mots marquent peut-être l’opposition. On disait d’un médecin très connu qu’il procédait toujours à l’examen physique de ses malades à travers les vêtements. La suite me paraît obscure. A parler franchement, je n’ai pas envie de l’approfondir.
Le Dr M... dit: «C’est une infection, mais ça ne fait rien. Il va s’y ajouter de la dysenterie et le poison va s’éliminer. » Cela me paraît ridicule au premier abord, mais je pense qu’il y a lieu de l’analyser attentivement comme le reste. A y regarder de plus près, on y découvre un sens. J’avais trouvé chez ma malade une angine diphtérique. Je me rappelle avoir discuté lors de la maladie de ma fille des [106] relations entre la diphtérie locale et la diphtérie généralisée; l’atteinte locale est le point de départ de l’infection générale. Pour Léopold, la matité serait un foyer métastatique et la preuve d’une infection générale. Pour moi, je ne crois pas que ces sortes de métastases apparaissent lors de la diphtérie. Elles me feraient plutôt penser à la pyohémie.
Cela ne fait rien. C’est une consolation. L’enchaînement me paraît être le suivant: Le dernier fragment du rêve attribue les douleurs de la malade à une affection organique grave. Il semble que j’aie voulu par là dégager ma responsabilité: on ne peut demander à un traitement psychique d’agir sur une affection diphtérique. Mais en même temps j’ai un remords d’avoir chargé Irma d’une maladie aussi grave pour alléger ma responsabilité. C’est cruel. J’ai besoin d’être rassuré sur l’issue, et il me paraît assez malin de mettre cette consolation précisément dans la bouche du Dr M... Je dépasse ici le rêve, et cela demanderait à être expliqué. - Mais pourquoi cette consolation est-elle si absurde ?
Dysenterie. Quelque vague idée théorique d’après laquelle les toxines pourraient s’éliminer par l’intestin. Voudrais-je par là me moquer du Dr M..., de ses théories tirées par les cheveux, de ses déductions et inférences extraordinaires en matière de pathologie? Je songe, à propos de la dysenterie, à un autre événement encore. J’ai eu l’occasion de soigner il y a quelques mois un jeune homme atteint de troubles intestinaux bizarres, chez qui des confrères avaient diagnostiqué «de l’anémie avec sous-alimentation». J’ai reconnu qu’il s’agissait d’un cas d’hystérie, mais je n’ai pas voulu lui appliquer mon traitement psychique et je l’ai envoyé faire une croisière. Il y a quelques jours, j’ai reçu de lui une lettre désespérée venant d’Egypte, me disant qu’il avait eu un nouvel accès, considéré par le médecin comme dysentérique. Je suppose qu’il y a là une erreur de diagnostic d’un confrère peu informé qui se laisse abuser par des accidents hystériques, mais je ne puis m’empêcher de me reprocher d’avoir exposé mon malade à ajouter peut-être à son affection hystérique du tube digestif une maladie organique. De plus, dysenterie assone avec diphtérie, mot qui n’est pas prononcé dans le rêve.
C’est bien cela: je me moque du Dr M... et de son pronostic consolant: il va s’y ajouter de la dysenterie. Je me [107] rappelle, en effet, qu’il m’a raconté, en riant, il y a des années, un fait analogue sur un de nos confrères. Il avait été appelé par celui-ci en consultation auprès d’un malade atteint très gravement et il se crut obligé de faire remarquer au confrère, très optimiste, que le malade avait de l’albumine dans l’urine. Le confrère ne se troubla pas et répondit tranquillement: «Cela ne fait rien, mon cher confrère, l’albumine s’éliminera !» - Il n’est donc pas douteux que ce fragment du rêve est une raillerie à l’adresse des confrères qui ignorent l’hystérie. Mon hypothèse est d’ailleurs aussitôt confirmée: je me demande brusquement: le Dr M... sait-il que les symptômes constatés chez sa malade (l’amie d’Irma), qu’on avait mis sur le compte de la tuberculose, sont des symptômes hystériques ? A-t-il reconnu cette hystérie ou s’y est-il laissé prendre?
Mais quelles raisons puis-je avoir de traiter si mal un ami ? La raison est simple. Le Dr M... accepte aussi peu ma « solution » concernant Irma qu’Irma elle-même.
Je me suis donc vengé en rêve de deux personnes déjà: d’Irma par le «Si tu souffres encore, c’est de ta faute », et du Dr M... en lui mettant dans la bouche des paroles de consolation absurdes.
Nous savons d’une manière immédiate d’où vient l’infection. Ce savoir immédiat en rêve est très remarquable. Un instant avant, nous l’ignorions, puisque l’existence de l’infection n’a été prouvée que par Léopold.
Mon ami Otto lui a fait, un jour où elle s’était sentie souffrante, une injection (sous-cutanée). En fait, Otto m’avait raconté que, pendant son bref séjour dans la famille d’Irma, il avait été appelé dans un hôtel voisin, auprès d’une personne qui s était sentie malade brusquement, et qu’il lui avait fait une piqûre. Les piqûres me rappellent d’autre part mon malheureux ami qui s’était intoxiqué avec de la cocaïne. Je lui avais conseillé ce remède pour l’usage interne pendant sa cure de démorphinisation; mais il s’est fait immédiatement des piqûres.
Avec une préparation Je propyle... propylène... acide propionique. A quoi cela peut-il correspondre ? Le soir où j’ai [108] écrit l’histoire de la maladie d’Irma, ma femme a ouvert un flacon de liqueur sur lequel on pouvait lire le mot « ananas » (Note 1. Ananas assone avec le nom de famille de ma malade Irma): et qui était un cadeau de notre ami Otto. Otto a, en effet, l’habitude de faire des cadeaux à tout propos. Ça lui passera, espérons-le, quand il se mariera. Le flacon ouvert dégagea une telle odeur de rikiki que je me refusai à y goûter. Ma femme dit: « Nous le donnerons aux domestiques », mais moi, plus prudent encore et plus humain, Je l’en détournai en lui disant: « Il ne faut pas les intoxiquer non plus. » L’odeur de rikiki (odeur amylique) a déclenché dans mon esprit le souvenir de toute la série : méthyle, propyle, etc., et abouti dans le rêve aux composés propyliques. J’ai fait évidemment une substitution, j’ai rêvé le propyle après avoir senti l’amyle, mais c’est, pourrait-on dire, une substitution de l’ordre de celles qui sont permises en chimie organique.
Triméthylamine. Je vois la formule chimique de cette substance, ce qui prouve que je fais un grand effort de mémoire, et cette formule est imprimée en caractères gras, comme si (on) avait voulu la faire ressortir tout particulièrement. A quoi me fait maintenant penser la triméthylamine sur laquelle mon attention est éveillée de la sorte? A un entretien avec un autre ami (Note 2. Fliess) qui, depuis des années, est au courant de tous mes travaux dès leur début comme moi des siens. Il m’avait communiqué ses idées sur la chimie des processus sexuels et dit notamment qu’il avait cru constater, parmi les produits du métabolisme sexuel, la présence de la triméthylamine. Cette substance me fait ainsi penser aux faits de sexualité; j’attribue à ces faits le plus grand rôle dans la genèse des affections nerveuses que je veux guérir. Irma est une jeune veuve. Pour excuser l’échec de mon traitement, je suis tenté de le mettre sur le compte de cette situation, que son entourage voudrait voir cesser. Comme ce rêve est d’ailleurs curieux ! L’amie d’Irma, qui se substitue à elle, est également une jeune veuve.
Je devine pourquoi la formule de la triméthylamine a pris tant d’importance. Elle ne rappelle pas seulement le rôle dominant de la sexualité, mais aussi quelqu’un à qui je songe avec bonheur quand je me sens seul de mon avis.
[109] Cet ami, qui joue un si grand rôle dans ma vie, vais-je le rencontrer dans la suite des associations du rêve ? Oui: il a étudié tout particulièrement le retentissement des affections des fosses nasales et de leurs annexes et publié des travaux sur les relations curieuses entre les cornets et les organes sexuels chez la femme. (Les trois formations contournées dans la gorge d’Irma.) Je lui ai même demandé d’examiner Irma, pour savoir si ses maux d’estomac n’étaient pas d’origine nasale. Lui-même souffre de suppuration nasale, ce qui me préoccupe beaucoup. C’est à cela que fait sans doute allusion le mot pyohémie qui me revient à l’esprit en même temps que les métastases du rêve.
Ces injections ne sont pas faciles à faire. Ceci est indirectement un reproche de légèreté contre mon ami Otto. J’ai dû penser à quelque chose d’analogue dans l’après-midi quand ses paroles et son air m’ont fait croire qu’il avait pris parti contre moi. J’ai dû me dire: comme il est influençable, comme il a peu de sens critique! - La phrase me fait penser également à l’ami mort qui avait décidé trop vite de se faire des piqûres de cocaïne. L’on se rappelle que je ne lui avais pas du tout conseillé de faire des piqûres. Le reproche d’avoir employé ces substances à la légère, que je fais à Otto, me rappelle, par contrecoup, la malheureuse histoire de Mathilde, où je suis coupable moi-même. J’ai évidemment réuni ici des exemples de scrupules professionnels, mais aussi de laisser-aller.
Il est probable aussi que la seringue n’était pas propre. Encore un reproche à l’adresse d’Otto, mais qui est d’une autre origine. J’ai rencontré hier par hasard le fils d’une vieille dame, âgée de 82 ans, à qui je fais deux piqûres de morphine par jour. Elle est actuellement à la campagne, et on m’a dit qu’elle souffrait d’une phlébite. J’ai pensé immédiatement qu’il devait s’agir d’une infection due à la propreté insuffisante de la seringue. Je songe avec satisfaction qu’en deux ans je ne lui ai pas occasionné un seul abcès: je veille très attentivement à l’asepsie de la seringue, je suis très scrupuleux à ce point de vue. La phlébite me fait penser à ma femme, qui a souffert de varices pendant une de ses grossesses; puis surgissent dans ma mémoire les circonstances très semblables où se sont successivement trouvées ma femme, Irma et Mathilde, dont j’ai relaté plus haut la mort. L’analogie de ces événements a fait que j’ai substitué dans mon rêve ces trois personnes l’une à l’autre. [110]


* * *

Voilà donc l’analyse de ce rêve achevée (On imagine bien que je n’ai pas communiqué ici tout ce qui m’est venu à l’esprit pendant le travail d’interprétation.) Pendant ce travail, je me suis défendu autant que j’ai pu contre toutes les idées que me suggérait la confrontation du contenu du rêve avec les pensées latentes qu’il enveloppait; ce faisant, la « signification» du rêve m’est apparue. J’ai marqué une intention que le rêve réalise et qui doit être devenue le motif du rêve. Le rêve accomplit quelques désirs qu’ont éveillés en moi les événements de la soirée (les nouvelles apportées par Otto, la rédaction de l’histoire de la maladie). La conclusion du rêve est que je ne suis pas responsable de la persistance de l’affection d’Irma et que c’est Otto qui est coupable. Otto m’avait agacé par ses remarques au sujet de la guérison incomplète d’Irma; le rêve me venge: il lui renvoie le reproche. Il m’enlève la responsabilité de la maladie d’Irma, qu’il rapporte à d’autres causes (énoncées très en détail). Le rêve expose les faits tels que j’aurais souhaité qu’ils se fussent passés;son contenu est l’accomplissement d’un désir, son motif un désir.
Tout cela saute aux yeux. Mais les détails mêmes du rêve s’éclairent à la lumière de notre hypothèse. Je me venge, non seulement de la partialité et de la légèreté d’Otto (en lui attribuant une conduite médicale inconsidérée: l’injection), mais encore du désagrément que m’a causé la liqueur qui sentait mauvais, et je trouve en rêve une expression qui unit les deux reproches: une injection avec une préparation de propylène. Mais cela ne me suffit pas, je poursuis ma vengeance: j’oppose à Otto son concurrent plus solide. C’est comme si je lui disais: « Je l’aime mieux que toi.» Mais Otto n’est pas seul à porter le poids de ma colère. Je me venge aussi de la malade indocile en mettant à sa place une autre plus intelligente et plus sage. Je ne pardonne pas non plus son opposition au Dr M... et je lui fais comprendre, par une allusion transparente, qu’il se conduit dans cette affaire comme un ignorant (il va s’y ajouter de la dysenterie, etc.). J’en appelle même, il me semble, à un autre ami plus informé (celui qui m’a parlé de la triméthylamine), de même que j’en ai appelé [111] d’Irma à son amie, d’Otto à Léopold. Mes trois adversaires remplacés par trois personnes de mon choix, je suis délivré du reproche que je crois n’avoir pas mérité.
D’ailleurs le rêve montre surabondamment l’inanité de ces reproches. Ce n’est pas moi qui suis responsable des douleurs d’Irma, mais elle-même qui n’a pas voulu accepter ma solution. Les douleurs d’Irma ne me regardent pas, car elles sont d’origine organique et ne peuvent être guéries par un traitement psychique. Les souffrances d’Irma s’expliquent par son veuvage (triméthylamine), et je ne peux rien changer à cet état. Les souffrances d’Irma ont été provoquées par la piqûre imprudente d’Otto, faite avec une substance non appropriée; je n’en aurais jamais fait de pareille. Les souffrances d’Irma viennent d’une piqûre faite avec une seringue malpropre, comme la phlébite chez la vieille dame dont j’ai parlé; il ne m’arrive jamais rien de tel. Il est vrai que ces explications, qui concourent toutes à me disculper, ne s’accordent pas ensemble et même s’excluent. Tout ce plaidoyer (ce rêve n’est pas autre chose) fait penser à la défense de l’homme que son voisin accusait de lui avoir rendu un chaudron en mauvais état. Premièrement, il lui avait rapporté son chaudron intact. Deuxièmement, le chaudron était déjà percé au moment où il l’avait emprunté. Troisièmement, il n’avait jamais emprunté de chaudron à son voisin. Mais tant mieux, pourvu qu’un seulement de ces trois systèmes de défense soit reconnu plausible, l’homme devra être acquitté.
On trouve dans le rêve d’autres thèmes encore, dont le rapport avec ma défense au sujet de la maladie d’Irma est moins clair: la maladie de ma fille, celle d’une malade qui portait le même prénom, les effets nocifs de la cocaïne, l’affection du malade en voyage en Egypte, les inquiétudes au sujet de la santé de ma femme, de mon frère, du Dr M..., mes propres malaises, l’inquiétude pour l’ami absent atteint de suppurations du nez. Mais si j’embrasse tout cela d’un coup d’œil, je peux le réunir en un seul groupe de pensées que j’étiquetterais: inquiétudes au sujet de la santé (la mienne ou celle des autres, scrupules de conscience médicale). Je me rappelle l’obscure impression pénible que j’ai ressentie lorsque Otto m’a apporté des nouvelles d’Irma. Je voudrais retrouver après coup dans ce groupe de pensées la marque de cette impression fugitive. Otto m’avait dit [112] en somme: Tu ne prends pas assez au sérieux tes devoirs médicaux, tu n’es pas consciencieux, tu ne tiens pas ce que tu promets. Le groupe des pensées du rêve est alors venu à mon aide et m’a permis de démontrer combien je suis consciencieux et combien la santé des miens, de mes amis et de mes malades me tient à cœur. Remarquons que l’on trouve dans cet ensemble aussi des souvenirs pénibles qui tendent plutôt à confirmer l’accusation d’Otto qu’à me disculper. Il y a là une apparence d’impartialité, mais qui n’empêche qu’on reconnaît aisément le rapport entre le contenu large sur lequel le rêve repose et le thème plus étroit, objet du désir: non-responsabilité au sujet de la maladie d’Irma.
Je ne prétends nullement avoir entièrement élucidé le sens de ce rêve, ni que mon interprétation soit sans lacunes.
Je pourrais m’y attarder, rechercher de nouvelles explications, résoudre des énigmes qu’il pose encore. Je vois nettement les points d’où l’on pourrait suivre de nouvelles chaînes d’associations; mais des considérations dont nous tenons tous compte quand il s’agit de nos propres rêves m’arrêtent dans ce travail d’interprétation. Que ceux qui seraient portés à me blâmer pour cette réserve essaient d’être eux-mêmes plus explicites. Je m’en tiendrai pour le moment à la notion nouvelle qu’a apportée cette analyse: Quand on applique la méthode d’interprétation que j’ai indiquée, on trouve que le rêve a un sens et qu’il n’est nullement l’expression d’une activité fragmentaire du cerveau, comme on l’a dit. Après complète interprétation, tout rêve se révèle comme l’accomplissement d’un désir.
Suite de l’analyse : phénomènes de condensation dans le rêve.
Le travail de condensation dans le rêve d’Irma
[254] Le personnage principal de ce rêve est ma malade Irma; elle est vue avec ses traits propres et par conséquent représente en premier lieu elle-même. La position dans laquelle je l’examine près de la fenêtre provient du souvenir d’une autre personne, de la dame que je préférerais soigner, en échange, ainsi que le montrent les pensées du rêve. Dans la mesure où Irma a des membranes diphtériques qui rappellent mes inquiétudes au sujet de ma fille aînée, elle représente mon enfant, et, à cause de la similitude des noms, la malade morte d’intoxication. Dans la suite, Irma figure d’autres personnes encore (sans que son apparence se modifie dans le rêve); elle devient un des enfants que nous examinons à la consultation publique de l’hôpital des enfants malades, où mes amis manifestent la différence de leurs caractères. Il est probable que la transition a été fournie par l’idée de ma petite fille. Quand elle ne veut pas ouvrir la bouche, Irma devient une allusion à une autre dame que j’ai examinée et, de plus, pour le même motif, à ma propre femme. Les signes morbides que j’ai découverts dans sa gorge sont des allusions à toute une série d’autres personnes.
Toutes ces personnes que je découvre en poursuivant cette «Irma» n’apparaissent pas elles-mêmes dans le rêve; elles se dissimulent derrière l’ «Irma» du rêve qui devient ainsi une image générique formée avec quantité de traits contradictoires. Irma représente toutes ces personnes, sacrifiées au cours du travail de condensation, puisqu’il lui arrive tout ce qui est arrivé à celles-ci.
On peut créer une personne collective, servant à la condensation du rêve, d’une autre manière encore: en réunissant en une seule image de rêve les traits de deux ou plusieurs personnes. C’est ainsi qu’a été formé le Dr M... de mon rêve: il porte le nom de M..., il parle et il agit comme lui; ses caractéristiques physiques, sa maladie sont celles d’une autre personne, de mon frère aîné; un seul trait, sa pâleur, est doublement déterminé, puisque dans la réalité il est commun aux deux personnes. Le Dr R..., du rêve de l’oncle est un personnage de ce genre. Mais ici l’image du rêve a encore été préparée d’une autre façon. Je n’ai pas uni des traits particuliers à l’un à ceux de l’autre et simplifié dans ce but l’image-souvenir de chacun. J’ai agi comme [255] Galton élaborant ses images génériques (ses « portraits de famille »): j’ai projeté les deux images l’une sur l’autre, de sorte que les traits communs ont été renforcés et que les traits qui ne concordaient point se sont mutuellement effacés et sont devenus indistincts dans l’image. C’est ainsi que, dans le rêve de l’oncle, un trait se renforce parce qu’il appartient à deux personnes (de physionomies différentes et par conséquent effacées): c’est la barbe blonde, qui, de plus, rappelle mon père et moi grâce à l’idée de grisonner.
L’élaboration de personnes collectives et de types mixtes est un des principaux moyens dont la condensation du rêve dispose. Nous aurons bientôt l’occasion d’en reparler.
L’idée de dysenterie provient, dans le rêve de l’injection faite à Irma, également de plusieurs sources: d’une part d’une assonance paraphasique avec diphtérie, d’autre part de ce que cette idée est associée à celle du malade que j’ai envoyé en Orient et dont on a méconnu l’hystérie.
Un cas de condensation intéressant nous est fourni par le propylène mentionné dans le rêve. La pensée du rêve ne contenait pas propylène mais amylène. On pourrait penser que, lors de la formation du rêve, il y a eu là un simple déplacement. Cela est vrai, mais ce déplacement a servi la condensation, ainsi qu’on va le voir. En arrêtant mon attention sur le mot propylène, je m’aperçois qu’il assone avec Propylées. Les Propylées ne sont pas seulement à Athènes. II y a des Propylées à Munich. C’est dans cette ville qu’un an avant le rêve j’ai rendu visite à un ami très malade que ma pensée évoque certainement lorsqu’elle mentionne la triméthylamine aussitôt après le propylène.
Je néglige le fait, pourtant frappant, que, lors de l’analyse du rêve, des associations de valeurs diverses ont été employées à relier les idées comme si elles avaient été équivalentes; je vais essayer de me représenter d’une manière plastique en quelque sorte comment l’amylène de la pensée du rêve a pu être remplacé par propylène dans son contenu.
On trouve d’une part le groupe de représentations de mon ami Otto qui ne me comprend pas, me donne tort, m’offre de la liqueur qui sent l’amylène; d’autre part, lié par contraste, le groupe de mon ami Wilhelm qui me comprend, qui me donnerait raison et à qui je dois tant [256] d’indications précieuses, surtout sur la chimie des processus sexuels.
Dans le groupe de représentations formé autour d’Otto, mon attention est surtout attirée par les faits récents, ceux qui ont provoqué le rêve: l’amylène est au nombre de ces éléments privilégiés, prédestinés à entrer dans le rêve. Le groupe, très riche, formé autour de Wilhelm est animé par le contraste avec le groupe d’Otto, et les éléments qui sont mis en relief correspondent aux éléments du groupe d’Otto. Dans tout ce rêve, j’en appelle d’une personne qui me contrarie à une autre que je peux lui opposer à mon gré, point par point. C’est ainsi que le souvenir de l’amylène qui provient du groupe d’Otto, provoque dans le groupe adverse des souvenirs de la sphère de la chimie, et que la triméthylamine, soutenue de divers côtés, entre dans le contenu du rêve. Amylène pouvait aussi parvenir sans changement dans le contenu, mais il subit l’influence du groupe Wilhelm; dans l’ensemble des souvenirs que ce nom recouvre, un élément est choisi, c’est celui qui peut donner une double détermination pour amylène. Propylène est tout près d’amylène, si on se place au point de vue de l’association; le groupe Wilhelm offre Munich et les Propylées. Les deux cercles de représentation se rejoignent avec Propylène-Propylées. Cet élément médian pénètre donc dans le contenu du rêve par une manière de compromis. Il y a eu création d’une sorte de moyen terme qui permet une détermination multiple. Nous saisissons bien ici comment la détermination multiple permet de pénétrer plus aisément dans le contenu du rêve. Pour parvenir à cette image moyenne, on a déplacé l’attention, de la pensée réelle à une autre, assez proche pour l’association.
L’étude du rêve de l’injection nous permet de jeter un coup d’œil sur le processus de condensation, tel qu’il apparaît dans la formation du rêve. Nous pouvons reconnaître les procédés particuliers du travail de condensation: choix d’éléments de pensée qui apparaissent à diverses reprises dans les pensées du rêve, formation d’unités nouvelles (personnes collectives, types mixtes) et création de moyens termes. Nous nous demanderons à quoi sert la condensation et d’où elle vient, quand nous essaierons de saisir l’ensemble des processus psychiques qui apparaissent lors de la formation du rêve. Contentons-nous pour l’instant d’affirmer l’existence d’une condensation, relation [257] caractéristique entre les pensées du rêve et le contenu du rêve.
Ce processus de condensation est particulièrement sensible quand il atteint des mots et des noms. Les mots dans le rêve sont fréquemment traités comme des choses, ils sont sujets aux mêmes compositions que les représentations d’objets. Ces sortes de rêves aboutissent à la création de mots comiques et étranges.


 
Sigmund Freud