Feuille de mai 2016
J'ai lu quelque part qu'en agrandissant par des
moyens électroniques une bande de bruit blanc enregistrée
dans l'océan arctique, des chercheurs se sont aperçus qu'il
s'agissait en fait d'un groupe de bélugas en pleine conversation.
Cette sorte de dauphin blanc est particulièrement volubile.
Imaginons qu'il en soit ainsi quand nous écoutons le
chuintement de la bouilloire — parmi les bruissements
merveilleux qui embellissent notre vie quotidienne — et
qu'il s'agisse en fait des vociférations minuscules provenant
d'une autre espèce, inconnue, et que nous soyons entourés
par des voix multiples provenant d'autres dimensions...
Il se pourrait bien sûr qu'il ne s'agisse que de bruits résiduels,
déformés par leurs passages au travers des cloisons plus ou
moins étanches qui séparent notre monde de celui des autres
— de simples parasites, en fait, ou alors d'une défaillance de
notre système nerveux. Si l'on fait suffisamment attention il y
a une plage de faible amplitude, au seuil de la perception, mais
assez étendue, dans laquelle il est assez difficile de distinguer
les sons. On ne sait jamais vraiment s'ils proviennent de
l'intérieur de notre corps, ou de l'extérieur. Quelquefois il s'agit
d'un mélange entre les sons du dehors et du dedans, et il arrive
que des combinaisons surprenantes se produisent. On entend
parfois comme une source, ou une cascade, tout au fond du
champ de perception. On est parfois tenté de délivrer ce petit
ruisseau de ses rives, de le laisser déborder et s'écouler vers
l'océan...
Que le Monde soit ainsi bordé d'inconnu bruissant, on peut le
vérifier chaque fois que l'on amplifie un signal électronique:
le bruit de fond augmente en conséquence.
On pourrait se réjouir et tirer profit de cette zone d'ombre
acoustique — que nous emportons partout avec nous — et dans
laquelle le rapport signal/bruit reste médiocre. C'est une sorte
de jardin en friche, qui nous enveloppe, un espace dans lequel
on pourrait encore, d'une certaine façon, communiquer avec
les dieux, et que l'on serait tenter d'élargir ou d'approfondir
par toutes sortes de pratiques. Discrètement, autant que cela se
puisse.
Par exemple, on pourrait suivre la voix de John Cage : Traiter
la langue (...) comme s'il s'agissait d'une source de sons que
l'on peut transformer en langue incompréhensible.
Pour Dominique Lestel : La langue doit être conçue comme
une médiatrice exceptionnelle entre l'homme et l'animal.
Et selon David Abram : En se dépouillant régulièrement des
contraintes sensorielles induites par la langue commune, en
dissolvant les frontières de la perception afin de rencontrer,
de converser et de négocier, de manière directe, avec
différentes intelligences non-humaines – avec la loutre, le
hibou, ou l'élan – et en faisant ensuite retour à la langue
commune, le chamane empêche que les énoncés humains ne se
figent, il entretient la porosité et la fluidité de la membrane
perceptuelle, assurant ainsi l'harmonie la plus forte possible
entre la communauté humaine et la terre animée, entre le
familier et l'insondable.
Les sons que produisent les animaux sont chargés de pouvoir.
Leurs cris sont parfois d'une extrême complexité, ils signifient
à la fois le lieu de l'animal et son état d'esprit.
Le biologiste canadien Peter Beamish pense que les chercheurs
en communication sont dans l'erreur en accordant une telle
attention aux signaux eux-mêmes et propose une théorie
appelée "communication basée sur le rythme" (Rythm-Based
Communication – ou RBC) qui non seulement tente
d'expliquer la communication entre les cétacés, mais aussi
entre toutes les espèces non-humaines. La RBC postule que les
sons produits par n'importe quel animal sont arbitraires par
rapport à ce qui est communiqué. Dans certaines circonstances
les animaux n'ont même pas besoin de produire de son du
tout : en d'autres termes Beamish croit que la télépathie est la
norme dans la nature. Ce qui importe avant tout c'est le rythme
et le timing des appels des animaux.
Selon Beamish, il n'y a rien de "para" dans le paranormal.
Un filet d'élégante musique cétacée […] enveloppe le globe —
litanies lyriques sur bio-radio — dérivant d'une tradition
orale de chants sous-marins — d'une banque de mémoire
vivante, fondée il y a cinquante millions d'années, écrit
Heathcote Williams.
Entrons dans le sillage du dauphin, dans le chant des cétacés :
dans l'esprit d'un dauphin les images ne s'arrangent
certainement pas selon nos conceptions de l'espace et du
temps. On peut les imaginer pleuvoir, s'amalgamer, se
précipiter...
Qu'est ce que "le monde" pour un dauphin... Un monde fait à
partir de toutes sortes d'échos, d'ondes entrelacées, de
vibrations minuscules... L'écholocation — ou écho-localisation,
sonar biologique etc — est d'abord une façon de "voir" — et
peut être de toucher — au moyen des sons, une pratique qui
défit notre imagination : se situer dans l'espace, se repérer, et
"voir" les objets en utilisant les sons et leurs échos, dans un
milieu ou le manque de lumière rend la vision difficile. Paquets
d'images transparentes diversement orientées. Il n'y a ici
encore ni haut ni bas ni droite ni gauche, ni devant ni derrière
ni dehors ni dedans. Des images qui naissent les unes des
autres, se chevauchent, s'entremêlent, s'effondrent et se
recomposent ailleurs, autrement. Images sans bord ni marge,
mais profondes parfois, ou superficielles tellement qu'elles
semblent fuir sous la vision. Parcourues par toutes sortes
d'ondulations, finement tramées, de courants, de chants
comme des chevelures... Cohérence provisoire entre deux
éclats puis dislocation et reconfiguration... Images
imprégnées, ayant subi toutes sorte d'épreuves, recouvertes de
patine à plusieurs reprises. Mais finalement des images qui
nous sont d'une certaines façon perceptibles, puisque nous
pouvons entendre leurs chants (au moyen d'une technologie
adaptée). Si l'activité musicale de l'homme est assez récente,
les animaux font de la musique depuis des millions d'années.
La pratique de l'écholocation, ou sonar biologique, n'est
cependant pas complètement absente chez l'homme : La pluie
fait pour l'aveugle ce que la lumière du soleil fait pour le
voyant, en baignant le monde dans le son comme le soleil le
baigne dans la lumière, écrit Tim Ingold. John M. Hull décrit
ainsi son environnement acoustique après que toutes ses
sensations visuelles ont disparues : Mon corps et la pluie se
mélangent, et deviennent un univers audio-tactile à trois
dimensions, à l'intérieur et au travers duquel repose ma
conscience.
Qu'est-ce que la musique sinon l'exploration d'un
environnement — intérieur et extérieur — exploration et
imploration, quête d'une image acoustique, d'un chant.
Les chants que nous entendons modèlent notre perception.
Certains chants viennent d'ailleurs, du fond des océans, de
millions d'années en arrière ; ainsi ceux des batraciens, des
insectes et des cétacés. Les oiseaux transportent les chants
d'un continent à l'autre. Il y a des chants qui passent, comme
des vents, des chants que l'on peut suivre, que nous pouvons
lire dans le paysage. Des chants qui marquent des passages
anciens, qui sont inscrits dans l'air. Il y a le bourdonnement du
réfrigérateur, le frémissement de l'eau du thé, le
vrombissement du trafic urbain. Le vivant est un entrelacs de
feedbacks à dépouiller. L'oreille a poussé dans le bruissement
du monde. Il y a des manières exquises qui nous viennent du
pléistocène, nous avons passé tant de temps à examiner les
pistes des animaux, non seulement les traces sur le sable ou
dans la boue, mais leur parfum dans l'air...
Les chants des animaux continuent à informer notre pratique.
Le zoomusicologue Dario Martinelli note que : Parmi d'autres
choses, il serait intéressant de savoir si l'usage des effets
électroniques (tels que phasers, flangers, delay etc) qui s'est
largement développé dans les années 70 n'est pas lié à la
découverte des chants de baleines par Roger Payne et Scott
McVay (1971). Selon Murray Schafer il existerait un lien de
cette sorte.
En quelque sorte l'usage d'une technologie adaptée, ou
délicate, peut parfois stimuler notre animalité (et
inversement)... Selon Dominique Lestel : S'exposer à l'animal
requiert la faculté d'une perte partielle de son humanité
prédatrice et maladroite. La relation de l'homme au plongeur
passe par l'artefact et la technique — qu'elle soit visuelle (se
revêtir d'une peau factice de dauphin) ou auditive [...] Utiliser
l'artificiel pour se naturaliser. Pour se delphiniser.
Les grandes baleines ont entrainé dans leurs sillages, des
ingénieurs, des biologistes et des musiciens... Mais nous autres
occidentaux ne commençons à nous intéresser aux chants des
cétacés qu'après avoir poussé certaines de leurs espèces au
bord de l'extinction...
La musique est, avant toute chose, une tentative de
conversation interspécifique. Pas un moyen de
communication, mais un moyen de réaliser que nous sommes
déjà en communication avec tout ce qui nous entoure, un
moyen de réaliser l'unité du corps et du mental.
Le chant prend forme dans l'air. L'air dans lequel nous
baignons et que nous respirons, et qui a déjà été respiré par
toutes sortes d'êtres vivants et qui nous relie à tout ce qui vit et
a vécu. Le chant est un des modes par lequel l'homme
communique avec les autres êtres vivants. Diverses espèces
utilisent parfois à peu près la même bande de fréquence, et
chantent en même temps chacune un territoire particulier, des
desseins contradictoires. Ceux-ci se recouvrent souvent
partiellement, et leurs caractéristiques et leurs limites sont
souvent difficiles à repérer pour des espèces différentes ; la
mouche ne voit pas le fil de l'araignée, l'oisillon reconnaît la
voix de ses parents au milieu de centaines d'autres, aussitôt
que j'eus mis en marche ma "batbox" le ciel s'est empli de
chauve-souris.
Différentes formes d'ondes, irrégulières pour la plupart, se
superposent et s'enchevêtrent pour créer des formes
provisoires, éphémères. Comme l'homme, l'animal joue avec
les sons. Chez l'animal comme chez l'homme, la musique est
une relation au monde qui va bien au-delà d'un circuit de
communication entre individus, écrit François-Bernard
Mâche. La musique ferait-elle partie d'un dispositif pour
mettre en relation les systèmes nerveux, ou leurs permettre de
s'accorder entre-eux ?... Comme l'écrit David Dunn : En même
temps que les humains, d'autres formes de vie existent et
conspirent à un mystère dont nous n'avons qu'un petit
aperçu.
Je me souviens de l'agencement des nappes de lichens et de
mousses dans la toundra. On peut brièvement apercevoir ces
larges taches systématiquement arrangées quand on se trouve
à quelques dizaines de mètres au dessus du sol, pendant
quelques instants après que l'avion a décollé et avant qu'il
entre dans les nuages, qui sont parfois très bas. De ce jour, j'ai
commencé à faire particulièrement attention où je mettais les
pieds. La première fois que j'ai marché sur ce tapis de mousses
et de lichens, j'ai du m'arrêter après quelques pas seulement.
J'ai subitement réalisé que ce tapis à la fois si fragile et d'une
intensité inouïe, et qui semblait entièrement vierge, alors que
je me trouvais à quelques centaines de mètres seulement d'un
village indien, s'étendait ainsi à une immense partie de la
planète. C'était quelques pas dans un autre monde, je n'avais
jamais réalisé aussi profondément combien la terre que je
connaissais avait été défigurée par l'agriculture, l'élevage,
l'urbanisation.
Il fait peu de doutes que la patine de la planète – dont nous
faisons partie – soit autopoiétique, écrit Lynn Margulis.
Si l'on fait attention aux lichens, aux mousses, aux moisissures,
la vie est infinie. Il n'y a plus de place pour l'ailleurs, l'instant
présent est infini. On découvre alors toutes sortes
d'évènements dans l'ombre autour des choses, dans les reflets
et les taches de lumière qui oscillent sur le mur, dans la
poussière et les bruits, et bientôt dans les interstices entre les
choses et les bruits, les objets et leurs ombres, et différentes
nuances de l'ombre dans l'ombre... On voit au travers des
choses. On s'effondre dans les relations. Quand on écoute et
que l'on regarde attentivement les petites choses qui bruissent
autour de nous, on s'enfonce dans le grand mystère.
La terre a besoin de zones marécageuse, de forêts avec leurs
incendies et de rivières avec leurs crues, et d'entassement de
bois morts qui pourrissent sur les rives, comme nous avons
besoin de rêves et de chants, et de maladies, de temps en
temps.
OC
mai 2016
© l o l i g o
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citations de: John Cage, Dominique Lestel, David Abram Peter Beamish, Heathcote Williams, Tim Ingold, John M. Hull, Dario Martinelli, Roger Payne, Scott McVay, Murray Schafer, François-Bernard Mâche, David Dunn, Lynn Margulis
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