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11 sept. 2026

LES FEUILLES D'OLLIVIER /3

 

 

 

 

 Feuille de mars 2016


On écoute avec tout son être, mais où cet être
s'arrête-t-il ? Et où commence la chose à entendre...
La nature de l'écoute c'est l'expérience d'entendre quelque
chose, et de réaliser que l'on n'est déjà plus en train de
l'entendre, mais que l'on entend quelque chose d'autre, écrit
John Cage. Au présent, les choses n'existent pas vraiment,
elles hésitent dans une sorte de crépuscule acoustique
interminable. Elles se plaisent dans un rapport signal/bruit de
mauvaise qualité. Elles apparaissent et se transforment à
l'intérieur d'un continuel bruit de fond.
L'on peut facilement imaginer que le chant ait précédé le
langage. Les mots et les phrases se sont formés dans nos corps
en marche, dans nos cerveaux agités, massés par les voix du
tonnerre, de la pluie et des feuillages, des crissements et des
grondements de la banquise aux crépitements du feu. Et plus
tard nous avons appris à lire sur les pistes tracées par les
animaux sur la terre, ou en suivant le vol des oiseaux en l'air.
Il paraît que dans certaines langues il n'y a pas de mot pour
dire "poisson" en général, mais des mots pour chacun des
poissons et quelques fois des mots différents pour des poissons
de la même espèce qui ont des comportements particuliers.
Il en serait de même pour les plantes, certaines espèces
porteraient des noms différents selon qu'elles poussent sur le
versant ombragé ou ensoleillé d'une colline.
Même en ville on peut encore entendre le bruit du vent et de la
pluie, voir les nuages et parfois les étoiles, suivre les dessins
des craquelures sur les trottoirs, et le semis des premières
gouttes d'eau sur l'asphalte. Il est merveilleux que les bruits
n'aient pas de noms propres, que ces vastes étendues sonores
restent non cartographiées. Plutôt que de parler du "bruit de la
pluie", nous devrions utiliser des mots différents pour le bruit
des gouttes de pluie selon qu'elles tombent sur les tuiles ou le
zinc, la terre battue, l'herbe ou la tôle... Et de même pour le
bruit des feuillages selon que le vent traverse les pins ou les
peupliers, pour le bruit des vagues selon qu'elles s'affalent sur
une plage de sable ou de galets, des mots qui éveillent chacun
une pensée, une pour chaque galet, différente selon la forme
du galet, une pour chaque feuille, nuage, courant d'air... Et
puis encore des mots différents pour le même galet selon les
heures du jour, selon notre humeur, triste ou joyeuse, selon
que l'on est sur le point de partir ou d'arriver... Des mots qui
changent d'instant en instant, comme le bruit des vagues ou de
la pluie, et une organisation neuronale qui reflète et prolonge
ces changements. Et peut être une écriture pour cela, un dessin
fluide, sur écorce, ou même tracé sur l'eau, sur le sable, ou à la
surface d'un écran d'ordinateur, une écriture qui ne fixe pas ;
un état d'esprit pour chaque instant, des sensations comme les
gouttes d'eau d'une averse, chacune résonant différemment —
un bruissement plutôt qu'une pensée. Un mental semblable à
la surface miroitante d'un cours d'eau sur lequel les nuages et
les feuillages se reflètent mais ne s'attachent pas. Une oreille
pour chaque son, un oeil pour chaque forme, une attention à
chaque instant.
Les sons vont à travers l'air, la chair et les os, le roc, l'eau, le
métal: les sons sont "ceux qui traversent", "ceux qui passent",
et ils sont la couleur qu'ils prennent au passage... Ils s'étendent
bien au delà de nos capacités auditives reconnues et portent
ailleurs l'empreinte de tout ce qu'ils ont touché – peut-être
deviennent-ils ainsi des sortes de messagers, ou d'éclaireurs.
Nous sommes envahis par toutes sortes de formes d'ondes.
L'épiderme de la peau ressemble, d'un point de vue
écologique, à la surface d'un étang ou au terreau d'une forêt;
il agit moins comme une coquille que comme une zone de
délicate imprégnation, écrit Paul Shepard. La peau qui semble
nous envelopper fait, elle aussi, partie d'un tissu qui s'étend
autour de nous. Le son, comme plénitude en vibration, nous
rappelle cette profonde interconnexion physique qui forme
notre véritable environnement, écrit David Dunn.
Mais pour Tim Ingold, l'environnement ne se trouve ni autour
de nous, ni à l'intérieur, c'est une zone d'interpénétration.
Les sons semblent alors résonner sans que personne ne les
écoute, mais ils sont pourtant entendus... Peut-être écoutons-
nous quand il y a des sons, ou bien les sons profitent-ils de ce
que l'on écoute pour se produire, et que l'on s'éveille à chaque
son ?... Mais aussitôt que l'on prend conscience de ce que l'on
écoute, ou que l'on relie les sons d'une manière ou d'une autre
on retrouve les vieilles ornières étroites.
Selon le mycologue Paul Stamets le mycélium préfigure
l'internet : Nous sommes à l'aube de l'âge de la remédiation
mycologique. C'est maintenant le moment de garantir le futur
de notre planète et de notre espèce en cheminant, et en
établissant un partenariat, avec le mycélium.
Nos artifices, nos artefacts encombrants qui semblent nous
isoler des autres formes de vie finiront, d'une manière ou d'une
autre, par rejoindre le cours de la nature, s'ils en sont jamais
sortis... Selon Philippe Silar et Fabienne Malagnac, certains
champignons seraient capables de dégrader jusqu'aux matières
plastiques (conçues précisément pour résister aux
champignons) : Il s'agit de la "mycoremédiation", qui peut
venir à bout des PCB (produits dérivés du phénol et
fréquemment utilisés par l'industrie, mais qui sont très
toxiques), des amines aromatiques et d'autres polluants
nocifs.
Pas de salut dans la technologie : La biosphère étant plus
complexe que l'intelligence qu'elle a engendrée, la prétention
de la maîtriser et de la remodeler par l'intervention de la
technologie, et de maîtriser par une technologie supérieure les
effets néfastes de cette intervention, et ainsi de suite à
l'infini – cette prétention est par définition condamnée à
l'échec […] écrit Bertrand Méheust.
Est-il tout à fait vain de rêver d'une technologie plus subtile
qui nous permettrait d'écouter plus profondément encore, et
qui nous aiderait à nous débarrasser de certaines habitudes
rigides ... Dominique Lestel parle quelque part d'une
"technologie connectivante", à l'inverse des technologies
autistes, qui nous coupent de la nature... Peut-on
imaginer un état de la technologie qui serait comparable à la
friche ? Quelque chose comme un processus de fermentation ?
Une activité comparable à cette sorte de cuisine qui n'est pas
vraiment de la cuisine, mais qui consiste "simplement" à
laisser fermenter les aliments : ils se cuisinent d'eux-mêmes.
Quand on prépare des sardines, par exemple, on les vide, mais
on évite de les rincer au début du processus, car : Ce sont les
bactéries du système digestif des poissons qui envahissent la
chair et la prédigèrent en quelle que sorte. Ainsi la chair
devient tendre et fondante, d'après Marie-Claire Frédéric . Un
être humain est "habité" par plus de cent mille milliards de
micro-organismes. Ils résident sur sa peau, ses muqueuses,
dans ses cheveux, dans sa bouche et surtout dans son tube
digestif. C'est ce qu'on appelle le microbiote, qui représente
dix fois plus de cellules que n'en comporte l'organisme lui-
même. Chaque personne porte environ deux kilos de cellules
bactériennes...
Il s'agit aussi de trouver un comportement adapté... Comme
croupir? Et dans un premier temps, s'accroupir... Mon espoir
est que ceux qui s'accroupissent restent considérablement plus
nombreux que les assis, malgré l'exportation des chaises
partout dans le monde, écrit Tim Ingold.
Aussitôt que l'on utilise un outil (et nous ne faisons quasiment
rien sans outils : Dès l'aube de l'humanité, la nature humaine
et la technologie auraient été indissociablement liées, écrit
Fritjof Capra) qui prolonge nos gestes et en amplifie la portée,
on menace l'existence d'autres espèces, ou formes de vie, au
moins dans son entourage immédiat. Et quand nous utilisons
une "machine", notre comportement est évidemment modifié
par cet usage.
Notre manière d'être est entièrement dépendante de cet
environnement mécanique dans lequel nous vivons, où
pratiquement tout est fabriqué de mains humaines. Le fait que
nous portions des chaussures, qui mutilent notre sensibilité, et
que nous nous asseyons sur des chaises qui ont fini par réduire
notre mobilité, nous prépare à une vie triste (et longue) dans
un monde étroit. Entre l'hôpital, à la naissance, et l'hôpital, à la
mort.
On devrait saluer le moindre brin d'herbe qui pousse dans une
faille du trottoir, s'abîmer dans la contemplation de chaque
feuille morte ou des moisissures sur les murs.
Il reste heureusement — miraculeusement — partout des
zones troubles, des fissures dans l'asphalte, où quelques
herbes poussent, des craquelures, des lézardes.
Les virus sont de véritables héros. Comme le remarque
Dominique Lestel : La Nature sauvage ne subsiste quasiment
plus que là où elle nous plait le moins : chez les virus.
[Il faut que] nous considérions notre environnement et nous-
mêmes comme une mosaïque évolutionniste de vie
microscopique, écrit Lynn Margulis.
Dans un dispositif électronique, entrées et sorties sont toutes
plus ou moins reliées les unes aux autres de telle sorte que l'on
se trouve toujours quelque part "au milieu". Et on peut à loisir
entremêler les trajets. Il y a une infinité de filaments invisibles
qui relient les appareils entre eux, c'est un réseau en partie
mental dans lequel se forment les signaux électriques.
Un dispositif sonore électronique finit parfois par ressembler
— dans son fonctionnement — à un événement naturel. Même
si de tels circuits sont infiniment moins compliqués que les
systèmes que l'on trouve dans la nature, ils suffisent à réactiver
des liens qui s'étaient figés lors de la sédentarisation, et à
stimuler des relations plus subtiles avec les choses qui nous
entourent — et avec celles qui sont à l'intérieur de nous.
Certains aspects du processus se développent longtemps dans
l'ombre, hors du champ de l'attention consciente. Il suffit
parfois de relier deux points — des entrées et des sorties
jusqu'alors inutilisées — pour découvrir tout à coup une
nouvelle branche à explorer, et pour que l'ensemble change
d'aspect. Certaines pistes ne mènent plus nulle part. Il y a des
fils qui dépassent. La plupart de ces lignes n'aboutissent
jamais, elles peuvent toujours continuer ailleurs, autrement,
s'étirer à travers d'autres éléments, substances, milieux.
L'anthropologue Tim Ingold, dont le père était mycologue,
écrit à propos de l'eccéité deleuzienne, comparée à un
rhizome, qu'il aurait préféré l'image du mycélium fongique.
Un dispositif sonore électronique fait partie d'un système
vivant et, d'une certaine façon, il peut contribuer à compliquer
les limites entre le vivant et le non-vivant (si tant est qu'il y ait
quelque utilité à diviser le monde ainsi). Réaliser de tels
circuits, les parcourir, c'est s'enfoncer dans l'évènement sonore
comme dans un marécage. En quelque sorte, par le biais de la
technologie, nous réintégrons une sorte de maquis – ou de
forêt primitive. Nous nous évanouissons parmi les patchworks
de lichens, dans un monde préhistorique (la plupart du temps,
cette sorte de musique reste non-écrite). En chemin, on
accueille de plus en plus de distorsions, jusqu'à ne plus les
distinguer (en cuisine, si on n'utilise pas les fanes, les arêtes,
les os et les tripes, ce n'est pas vraiment de la cuisine).
Certaine pratique de la musique pourrait être comparée à une
entreprise de camouflage (il s'agirait de s'évanouir dans
l'épanouissement des sons) : se déplacer sans attirer
l'attention, ramper ou aller de branche en branche, se glisser
dans les failles, passer discrètement d'une bande de fréquence
à l'autre, chanter d'autres chansons, imiter d'autres espèces...
Mais quel sens y aurait-il à travailler pour obtenir quelque
chose de l'ordre de la friche ? Quand il n'y a plus de but à
atteindre, il n'y a plus qu'activités. Il n'est alors que d'aller
d'une plante à l'autre, d'un point d'eau à un autre (et se
recroqueviller, parfois, pendant la saison sèche), sans se
soucier d'aboutir quelque part. Ce n'est pas une activité que
l'on pourra planifier. La pratique ne fait plus qu'éclairer la vie
des sons. (Comment les choses n'iraient-elles pas mieux si on
les laisser faire ? Les plantes pousser, l'eau couler, le feu
brûler...)
Pour Paul Shepard, l'espace sauvage se trouve d'abord dans
cet aspect génétique de nous-mêmes qui occupe spatialement
chaque corps et chaque cellule et pour Gary Snyder, la culture
elle-même est soutenue par l'espace sauvage : Le langage lui-
même est finalement un système sauvage.
Il paraît que certains jardins zoologiques abritent des
individus qui ne pourraient plus subsister ailleurs. Selon
Claude Lévi-Strauss notre civilisation accorderait à l'art un
statut comparable à celui des "parcs nationaux". Les pratiques
artistiques seraient des sortes de "réserves" où subsisteraient
certains modes de vie, et des formes de "pensée sauvage"
pourraient encore y proliférer... Ces "réserves" auraient un
rôle semblable à celui des parcs pour les animaux encore plus
ou moins sauvages et pour quelques espèces en voie de
disparition ...

 


OC
mars 2016
© l o l i g o

 

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citations de: John Cage, Paul Shepard, David Dunn, Tim Ingold, Paul Stamets, Philippe Silar, Fabienne Malagnac, Bertrand Méheust, Dominique Lestel, Marie-Claude Frédéric, Fritjof Capra, Lynn Margulis, Gilles Deleuze, Gary Snyder, Claude Lévi-Strauss